Solitude et communauté
Session pour les moniales du Québec
Abbaye de Rougemont, 1988
[ On a gardé le style oral des causeries ]
Introduction
En un sens, rien ne me prédisposait à participer à vos journées, car hormis la prière contemplative qui est, comme pour vous, ma première tâche, le service que le Seigneur m'a confié dans l'Église est surtout celui d'exégète.
Il est vrai que depuis mon ordination en 1959, j'ai essayé, comme le souhaitait sainte Thérèse d'Avila, de me mettre au service de mes sœurs du Carmel, en m'efforçant de les écouter et de les comprendre. C'est ainsi que j'ai été amené à travailler avec les sœurs carmélites, pour la formation permanente, en France, en Belgique, au Rwanda et en Haïti . Puis j'ai travaillé avec elles pour la formation des formatrices et la mise en place de plusieurs réunions fédérales.
Me voilà donc amené à parler à des sœurs dont je ne connais pas la vie concrète. Je m'efforcerai d'aborder des problèmes valables pour toutes les moniales et de les éclairer librement par l'Écriture Sainte, éventuellement par des éléments de théologie ou de sociologie des groupes restreints.
Le thème que vous avez retenu est: être seul, être ensemble : solitude et communauté.
Nous aborderons successivement les thèmes suivants :
· La croissance de la personne à partir de la communauté.
· La croissance de la communauté à partir des personnes.
· Le rôle de la responsable de communauté.
· Le rôle de la maîtresse de formation.
· Les problèmes d'avenir.
· La mission.
Je tenterai ensuite de tirer quelques conclusions à partir de ce qui pourra me revenir de vos soucis majeurs.
Un certain nombre de questions sont préparées pour chacune de vos réunions d'échanges et pour chacun des trois groupes: celui des responsables de communautés, celui des maîtresses de formation et celui des autres sœurs. De ces questions vous ferez ce qui vous semblera bon. L'important c'est que, chaque jour, le menu vous convienne.
J'aimerais vous laisser dès ce soir sur une parole de Jésus et sur une attitude de Marie. Une parole de Jésus, parce que c'est Lui que nous sommes venus chercher. Une parole d'espérance, puisque l'Esprit de Jésus veut renouveler cette espérance dans nos cœurs, et dans nos communautés, à travers nous, à travers nos rencontres fraternelles de ces jours-ci.
La parole de Jésus sera tirée de l'Évangile de Jean, chapitre 14, versets 23 à 27:
"Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole
et mon Père l'aimera et nous viendrons à lui
et nous ferons chez lui notre demeure.
Celui qui ne m'aime pas ne garde pas mes paroles;
cette parole que vous entendez n'est pas mienne,
c'est la parole de Celui qui m'a envoyé.
Je vous ai dit ces choses alors que j'étais avec vous,
mais, le Paraclet, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom,
c'est lui qui vous enseignera tout, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit.
Je vous laisse ta paix, je vous donne ma paix.
Je ne vous la donne pas comme le monde la donne.
Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre".
"Si quelqu'un m'aime", dit Jésus. Cela résonne en nous à la fois comme un appel et une question. L'appel est celui qui, depuis bien longtemps, a décidé de notre vie, et il est demeuré aussi puissant qu'au premier jour. La question est celle qui, instinctivement, se lève en nous après dix ans, vingt ans, trente ans de vie monastique vouée à la contemplation du mystère de Dieu et de son Christ.
Lorsque nous évoquons, avec enthousiasme ou avec peine, et parfois avec les deux en même temps, cette longue fidélité du Maître à notre égard et à l'égard de notre communauté, nous ne pouvons pas ne pas demander: "Qu'avons-nous fait, Seigneur, de ta présence? Qu'ai-je fait, Seigneur, de ton offre d'amitié? Après tout ce temps, Seigneur, que veux-tu que je fasse?"
L'Évangile, sans faire taire cette question qui peut fort bien être porteuse de joie, nous fait descendre en nous-mêmes plus profond que toute question, plus profond que tout souci et que toute crainte. Jésus vient nous redire que, dans la prière comme dans la mission, Dieu est toujours le commencement, Dieu a toujours l'initiative. C'est Dieu qui parle. C'est Dieu qui vient. C'est Dieu qui demeure. C'est Dieu qui sauve le monde.
"Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole", dit Jésus, cette parole du Père qui m'a envoyé. Aimer Jésus, c'est croire qu'en Lui Dieu a parlé, et accueillir en Lui l'avance que le Père fait au monde. Notre amour pour le Christ n'est jamais qu'une réponse à l'amour que Dieu nous porte en son Fils. Mais si peu que nous donnions cette réponse, Dieu fait irruption avec toute sa tendresse:
"Si, quelqu'un m'aime, il observera ma parole et mon Père l'aimera
et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure."
Alors devient réalité, en toute personne et en toute communauté, ce qui n'était pour l'Ancienne Alliance qu'un rêve impossible, comme le dit Salomon dans sa prière au Ier Livre des Rois, chapitre 8: "Dieu habiterait-il vraiment avec les hommes sur la terre? Voici que les cieux et les cieux des cieux ne peuvent le contenir, moins encore cette maison que j'ai construite!"
Mes sœurs, Dieu n'attend pas, pour se donner à nous, la maison de prière que nous n'en finissons pas de construire. Plus encore que ce que nous pouvons faire, personnellement et communautairement, dans la solitude ou ensemble, il nous faut regarder ce que Dieu veut faire pour nous, en nous, avec nous.
Finalement, le seul vrai chemin vers l'amitié du Christ, après dix ans, vingt ans ou trente ans, c'est de laisser Dieu nous aimer autant qu'Il veut nous aimer et de Le laisser libre de venir habiter en nous par le chemin qu'Il a choisi. C'est là la sagesse vers laquelle, insensiblement, l'Esprit de Dieu nous achemine à partir de la parole de Jésus. Volontiers, nous attendrions la nouveauté de l'Esprit, dans la prière ou dans la mission, sous la forme de choses jamais vues, jamais vécues, en tout cas jamais entendues! Or le Paraclet est pour l'Église l'Esprit de la mémoire, l'Esprit du souvenir, de la continuité avec Jésus. Ce que l'Esprit nous fait comprendre et vivre a déjà été dit par Jésus. Pour nous enseigner toutes choses, le Paraclet, simplement, divinement, nous remémore tout ce que Jésus déjà nous a fait entendre de la part de Dieu.
Entrer personnellement et communautairement dans la nouveauté de l'Esprit, c'est donc, en continuité avec la parole révélante de Jésus, découvrir progressivement le Nom de Jésus et son rôle de Sauveur, et nous ouvrir peu à peu au réel tel que Dieu le voit, au monde tel que Dieu l'aime.
À la suite de la Vierge de Nazareth, il s'agit beaucoup moins d'attendre et de rechercher l'inouï que de découvrir avec émerveillement et action de grâces l'envers éternel du quotidien.
Dieu est simple, simple aussi la prière, et simple sera notre regard quand Jésus l'aura purifié. Alors, tout notre être sera dans la lumière. Enfin réconciliés avec l'insécurité, avec la loi de l'Exode, nous saurons voir dans notre monde en feu, dans nos communautés dissonantes, le lieu de la miséricorde de Dieu. Alors, notre cœur cessera de se troubler et de craindre, pour le présent et pour l'avenir, face à une tâche et à des responsabilités qui, de toute façon, nous dépassent; et à chaque tournant de nos journées parfois bousculées, tiraillées, nous saurons percevoir, familière et fidèle, la voix du Ressuscité:
"Je vous laisse la paix en héritage,
je vous fais don de ma paix."
Alors nous serons des sages selon l'Évangile parce que le Paraclet nous donnera d'entendre, par le fond du cœur, le langage de la Croix.
Une parole de Jésus... Une attitude de Marie...
Une attitude qui pourra nourrir notre contemplation durant ces jours où le Christ va nous demander de sacrifier un peu de notre être-seul pour vivre ensemble sous son regard.
Marie, qui a vécu avec Jésus et pour Jésus la plus grande des solitudes, a su vivre des moment intenses de rencontre avec ceux et celles que Dieu mettait sur sa route.
"Il y eut des noces à Cana, en Galilée, et la Mère de Jésus était là." (Jn 2,1-11)
Lors de cet épisode de Cana où Jésus commença à révéler sa gloire, c'est-à-dire son union indicible avec le Père, Marie se situe en contemplative, et plusieurs de ses attitudes ou de ses réflexes laissent deviner ce qu'elle vit à l'intime d'elle-même.
"La Mère de Jésus était là", dit l'Évangile. Et déjà cette simple présence est pour nous tout un témoignage. Marie, la grande silencieuse, n'a pas boudé la joie d'une noce de campagne. Elle n'était pas là comme absente, comme étrangère au bruit et à l'agitation de la fête; elle n'était pas là par condescendance, pressée de repartir, essayant de préserver sur elle comme une chape de tranquillité. Elle était là, puisque Dieu l'y voulait, d'autant plus présente à tous qu'elle demeurait présente à Dieu, mettant toute sa joie à offrir la joie des autres, et rejoignant dans la foi le dessein de Dieu sur chacun de ceux qui l'entouraient. Non pas isolée par son silence, mais intensément présente parce que silencieuse, comme la vie monastique au cœur de l'Église.
Autre réflexe de Marie, la contemplative: elle laisse Jésus mettre sa foi à l'épreuve.
Tout se passe, dans un premier temps, comme si Jésus lui donnait tort, ou du moins comme si Jésus regrettait tant soit peu son intervention: "En quoi cela nous concerne-t-il?"
Et pourtant elle ne s'était pas trompée: il fallait qu'elle parle, il fallait qu'elle dise à Jésus la détresse qu'elle lisait sur le visage des jeunes mariés: "ils n'ont pas de vin!".
A Cana comme au foyer de Nazareth, aimer, c'était aussi penser au vin des repas, et, bien qu'invitée, elle se sentait responsable de cela aussi, puisque, sans rien y pouvoir matériellement, elle pouvait en parler à Jésus.
Par un autre trait encore, Marie, mère de Jésus, réagit en contemplative: elle affirme que Jésus agira, sans savoir ce qu'il choisira de faire; elle conseille (elle ordonne!) aux serviteurs d'obéir, sans avoir elle-même aucune évidence, sans rien deviner de la merveille que Jésus se réserve: "Quoi qu'il vous dise, faites-le".
Tout ce qu'elle peut discerner des voies de Dieu, en pleine incertitude et en pleine urgence, c'est qu'il faut se situer, sans calcul ni hésitation, comme des serviteurs et des servantes, et attendre ce que Jésus dira. Jésus ne nous demande pas de réussir par nous-mêmes, là où nous sommes démunis, mais de poser, "rien que pour aujourd'hui", les gestes d'obéissance qui sont en notre pouvoir.
Parfois le geste d'obéissance nous paraîtra dérisoire ou inutile: à quoi bon verser de l'eau dans les jarres, si les ablutions sont finies depuis longtemps? Mais avec Dieu et avec Jésus, c'est la confiance qui est payante, celle qu'on apprend en regardant Marie, en écoutant Marie; et c'est avec l'eau de l'obéissance que Jésus va abreuver la noce.
Une dernière attitude de Marie éclaire d'une lumière très douce notre destinée de contemplatifs au cœur de l'Église: Marie, après avoir intercédé, s'efface totalement. On félicite le marié; Marie, elle, vit tout cela en silence, toute à sa joie de ce que Jésus a fait.
Qu'il s'agisse, mes sœurs des grandes douleurs de l'Église, des incertitudes communautaires ou de nos désarrois personnels, il nous faut laisser Dieu inventer les chemins du salut; il faut laisser le Christ nous conduire à la paix.
Sous le regard de Marie, versons l'eau... Lui en fera du vin.
Versons le vin... II en fera son Sang.
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