Solitude et communauté
Thème 4
Le rôle de la maîtresse de formation
Beaucoup d'aspects, développés dans les pages précédentes concernant la responsable de communauté, sont valables pour la maîtresse de formation.
1. Un rôle majeur
La maîtresse de formation est au centre de tous les problèmes que nous essayons d'évoquer en ces pages.
C'est elle qui sera le témoin privilégié et en partie l'ouvrière de la croissance personnelle des jeunes sœurs. Elle sera le témoin privilégié et l'artisane de leur première insertion dans la communauté. Au niveau qui est le sien, celui du dialogue personnel et du conseil, c'est elle qui va tisser les premiers liens vivants et durables entre la jeune et l'institution. Elle sera, pour quelques années, comme un visage de référence, lorsque la jeune s'interrogera sur cette famille spirituelle où elle veut s'intégrer.
La maîtresse de formation se situe également au carrefour de tous les problèmes d'avenir.
Très vite on fait appel à elle quand se présente un problème de discernement concernant "les regardantes" ou d'éventuelles vocations. Par elle passent, parfois pendant de longues années, celles qui formeront la communauté de demain. C'est dire que la qualité de son témoignage, de son exemple personnel et de son travail éducatif conditionne directement l'avenir du monastère.
De plus, la maîtresse de formation est l'une des seules femmes de la communauté appelées à devenir, pour les autres, au niveau spirituel, des témoins de la continuité.
Par ailleurs, sa connaissance des jeunes est très précieuse dans la communauté lorsqu'il s'agit d'aborder les problèmes de mutation communautaire, lorsqu'il s'agit de changement des mentalités ou d'aggiornamento. Les jeunes doivent être entendues et la maîtresse de formation est là pour être leur porte-voix. Ce qui suppose, bien sûr, qu'on donne à la maîtresse de formation et à son rôle toute sa place dans la communauté.
Pour le recrutement du monastère, la maîtresse de formation se retrouve aussi aux avant-postes,
- soit par son action personnelle, par sa présence dans les équipes d'accompagnement des jeunes en recherche (je connais des moniales qui font partie d'équipe d'accompagnement sans pour autant quitter leur monastère);
- soit par le style qu'elle imprime à l'intérieur du monastère et qui peut avoir une incidence sur le recrutement;
- soit par les dialogues qu'elle a avec les jeunes qui fréquentent le monastère ou qui y passent;
- soit, enfin, par son rayonnement spirituel dans la communauté.
Les jeunes qui passent dans nos communautés ne se souviendront pas toujours de la couleur des vitraux, mais elles n'oublient jamais la sœur qui a su les écouter, les deviner et les comprendre.
2. Une tâche à la fois magnifique et redoutable
Tâche magnifique, qui est une participation toute spéciale au travail de Jésus Pasteur "qui connaît ses brebis et les appelle par leur nom".
La maîtresse de formation travaille pour aider les jeunes à une profondeur où seul l'Esprit Saint est maître d'œuvre. Elle rejoint chacune à un carrefour décisif de sa vie de baptisée. Les options qui seront prises durant les mois du postulat ou du noviciat vont orienter toute une existence de louange et de service, elles vont mobiliser toutes les forces de l'intelligence et du cœur, elles vont modeler, pour chacune, son style de présence à l'Église et son visage d'éternité.
Tâche magnifique également par la confiance qu'elle suppose de la part de la communauté, de la part de la responsable de la communauté et de la part de chacune des jeunes. Il faut ajouter... de la part de l'Église qui s'en remet au discernement de la maîtresse de formation pour l'essentiel des décisions à prendre, pour l'essentiel de la pédagogie, au point que la relation entre la jeune et la maîtresse de formation sera avant tout une relation à vivre dans la foi en l'Église, médiatrice de salut. Chaque jeune pourra et devra se dire: l'Église me donne cette sœur, cette sœur-là et pas une autre, pour authentifier ma vocation et me confirmer dans ma résolution.
Parmi toutes les tâches que l'obéissance peut confier à une sœur, celle de maîtresse de formation est sans doute la plus belle, la plus riche de promesses évangéliques. À une condition: c'est que cette tâche soit reçue de l'Église avec un cœur de pauvre et comme un fardeau que seul Jésus pourra alléger.
Tâche redoutable que celle de maîtresse de formation. Tâche qu'aucune sœur, d'ailleurs, ne saurait revendiquer.
Redoutable tout d'abord, parce que le champ d'action de la maîtresse de formation est la vie profonde d'une personne et sa liberté. La maîtresse de formation, qui n'a ni le pouvoir ni l'envie de contraindre les personnes aux confidences, travaille toujours à partir de ce qui est apporté en dialogue: des fragments d'existence, des expériences heureuses ou malheureuses, des réussites, des traumatismes, une quête de Dieu fidèle ou intermittente. Ainsi la maîtresse de formation se trouve toujours en aval d'une histoire personnelle avec ses aléas, ses moments constructifs et ses périodes déstructurantes, avec le formidable espoir de vie et de bonheur qui porte en avant même les destinées les plus malheureuses et les plus compromises au départ.
Pour le présent, la maîtresse de formation est la confidente des visées spirituelles, contemplatives et missionnaires, confidente des rencontres de Dieu et de son Christ dans la prière, confidente des combats de la vie fraternelle. Témoin à la fois des efforts et des retombées; consciente, au moment de l'engagement de la jeune, de ce qui a été fait, de ce qui reste à faire et de ce que Dieu seul pourra réussir. Il lui faut, sans se laisser paralyser, tout prendre en compte sans cesser d'espérer, et souvent vouloir le vrai bien, le bien à long terme de la jeune, sans se laisser tenter par des facilités immédiates.
À force de patience et d'ouverture, de droiture et de discrétion, de fermeté et de disponibilité, il lui faut amener chaque jeune sœur à devenir partie prenante de sa propre formation, à devenir l'alliée de la formatrice pour le travail de formation et de discernement. Mais même lorsque la maîtresse de formation obtient ce résultat, porteur d'espérance, il lui faut encore assumer toute une part des insatisfactions, des remous, des insécurités, de l'instabilité et même parfois de l'agressivité des jeunes en formation, car elle a à gérer, à canaliser, à réorienter vers un amour totalement oblatif des forces affectives, qui échappent encore à la conscience claire de la jeune. Elle doit accompagner tout un travail de libération intérieure, ce qui l'amène à rencontrer des résistances, des raideurs, voire des révoltes, enracinées parfois profondément dans des conflits archaïques. Elle aura d'autant plus à affronter ces turbulences que sa fonction l'investit de valeurs symboliques très puissantes: elle est la "mère", elle est la "sœur aînée", elle est l'éducatrice dont l'accord est nécessaire pour accéder à la communauté.
Une grande solitude attend la maîtresse de formation, qui doit porter sans être portée et qui ne peut se décharger sur personne de l'accompagnement des jeunes qu'elle a reçues en charge.
Tenue et retenue par l'absolue discrétion qu'elle doit aux jeunes, elle ne peut partager à la communauté qu'une part très relative de ses propres interrogations. Souvent, elle ne peut donner à la communauté les raisons qui motivent telle de ses décisions, telle de ses consignes. Cette solitude est d'autant plus pesante, à certaines heures, que la formatrice est consciente de ses limites: limites de sa perspicacité, limites de son jugement, limites de sa résistance. Mais dans cette faiblesse même, le Christ aime à manifester sa force et finalement la solitude est grâce, car elle rejette la formatrice sur Jésus seul, Jésus Berger à qui appartient chaque brebis, Jésus Ami qui veut être le confident de tous ceux et celles qui travaillent avec Lui à l'œuvre du Père.
De plus, au service de la croissance des jeunes, la maîtresse de formation doit être prête à vivre un exode différent avec chacune, sans en connaître d'avance les chemins.
Car on peut programmer l'introduction à la liturgie, à la Bible, aux Pères de l'Église, mais on ne peut programmer les conversions ni l'accès à la prière contemplative, ni la découverte de l'urgence de la charité. Il ne faut s'étonner ni des détours, ni des lenteurs des sœurs, ni des lenteurs de Dieu. Dieu seul est Maître des rythmes de la vie spirituelle, et souvent la sagesse consistera à ne pas devancer l'Esprit Saint.
On ne dira jamais assez que le travail de la formatrice est un travail de pauvre, et quel abandon il réclame à l'Esprit Saint qui transforme les cœurs.
Les moyens humains ne sont pas négligeables, les grilles de lecture et les décodages psychologiques du vécu ont leur importance et assurent un supplément d'objectivité, mais rien ne remplacera jamais la qualité de l'écoute qui engage toute la personne de la formatrice:
- écoute de ce que dit la jeune sœur, même par ses silences;
- écoute de ce qu'elle veut dire, au-delà même des paroles qu'elle trouve ou ne trouve pas;
- écoute surtout de ce que l'Esprit de Jésus lui fait entendre et pressentir.
C'est un ministère de type prophétique qui est confié aux formatrices. Prophétique, en quel sens? On disait autrefois: le prophète, c'est celui qui annonce l'avenir. Ce n'est pas tout à fait exact. Dans la Bible, c'est un homme, ou une femme, qui a été saisi par l'Esprit et qui, fortifié et éclairé par cet Esprit, fait une lecture de l'aujourd'hui du Peuple de Dieu, en fonction, d'une part, des événements fondateurs et, d'autre part, des promesses que Dieu fait à son Peuple. Le prophète, c'est d'abord celui qui lit le présent, l'aujourd'hui du Peuple de Dieu.
La tâche de la maîtresse de formation est donc bien un ministère prophétique: il s'agit de lire, dans l'Esprit Saint, l'aujourd'hui de la vie d'une jeune, à la lumière des grands événements fondateurs de sa vie de foi, et à la lumière des promesses que Dieu déjà lui a faites. C'est aussi une diaconie de consolation.
Soulignons enfin que le service de la maîtresse de formation la met elle-même en travail, et souvent avec une grande intensité.
Les responsables de communauté le savent: les maîtresses de formation ont besoin d'être comprises et soutenues. Il faut y insister, car c'est un point qui n'est pas toujours perçu dans les communautés. Bien des sœurs sont à cent lieues d'imaginer ce qui est demandé, en fait, aux maîtresses de formation, si elles prennent leur tâche au sérieux et si elles entendent, au cœur même de cette tâche, l'appel à leur propre conversion.
Déjà leur fonction fait d'elles le point de mire des jeunes de la communauté. La responsable du noviciat doit ouvrir la route et montrer qu'il est possible de vivre ce qu'elle dit. Les jeunes, comme d'ailleurs la communauté, attendent d'elle l'exemple, qu'il s'agisse de l'engagement dans la vie de prière, de l'ouverture fraternelle, du dévouement ou de l'engagement actif dans la communauté.
Certes, cette obligation de montrer le chemin constitue une chance spirituelle pour la maîtresse de formation, mais on ne mesure pas toujours à quel point cela réclame toutes les forces vives de la personne; et la maîtresse de formation ne trouve pas toujours à ses côtés une responsable de communauté qui sache lui dire, comme Jésus à ses Douze: "Venez, vous autres, à l'écart, et reposez-vous un peu... " (Mc 6,31).
À un niveau plus profond encore, la maîtresse de formation est appelée, par les dialogues mêmes qu’elle conduit, à un effort continuel de vérité et de libération intérieure. Cela se vérifie avant tout au niveau des vœux de religion.
L’obéissance, à laquelle elle initie les jeunes sœurs, l’interroge elle-même, d’autant plus qu’une plus grande autonomie lui est laissée pour accomplir sa tâche.
La pauvreté, qu'elle enseigne aux autres, ne laisse place pour elle à aucun mensonge, à aucune installation.
La chasteté du corps et du cœur, vers laquelle les jeunes grandissent et qui fait l'objet de dialogues très confiants, renvoie la maîtresse de formation à son propre vécu affectif, à sa propre histoire familiale et personnelle, à ses propres fragilités.
Seul un cœur libéré peut travailler utilement à la libération des cœurs, et il faut parfois à la maîtresse de formation engager tout son amour de Jésus Pasteur, toute sa confiance en Jésus Sauveur, pour accepter de regarder en elle-même jusqu'au niveau de ses désirs et de ses craintes. Il lui faut avoir parcouru déjà tout un chemin de réalisme et d'humilité pour admettre qu'elle est elle-même en marche vers une totale maturité, vers la vraie liberté de la fille de Dieu, vers l'autonomie affective de l'épouse du Christ.
Quelques années d'expérience suffisent à une maîtresse de formation pour pressentir cette nécessité d'une clarification intérieure, d'une unification de son être de femme, ne serait-ce que pour gérer au mieux, sans faiblesse ni raideur, les demandes affectives des sœurs en formation, demandes souvent imprévisibles, mais qu'il importe de resituer dans l'itinéraire spirituel et humain de chacune.
3. Les conditions communautaires favorables au travail de la maîtresse de formation
1° Il faut que la maîtresse des novices soit clairement désignée et mandatée pour cette responsabilité de la formation des jeunes. Le flou ne serait constructif ni pour les jeunes ni pour la communauté.
2° Il est souhaitable que ses efforts et ses décisions soient reçus dans la communauté avec un a priori favorable.
3° Quand d'autres sœurs de la communauté apportent leur contribution au noviciat, sous forme de cours ou de travaux dirigés, la maîtresse de formation doit pouvoir compter sur l'entière loyauté de ces sœurs, les intervenantes renvoyant toujours à la maîtresse de formation dès qu'un problème un peu profond, ou touchant le discernement, affleure au cours des séances.
4° Là où il est admis que les sœurs de la communauté apportent leur point de vue à la maîtresse de formation sur les sœurs du noviciat, et lui signalent des faits importants ou répétitifs, les sœurs de la communauté ne doivent pas s'attendre que la maîtresse s'engage loin dans sa réponse, au risque de manquer à la discrétion absolue qu'elle doit aux jeunes. Il n'y aura pas nécessairement réciprocité totale: ce que les sœurs apportent sera bien reçu, mais la maîtresse de formation ne peut y faire écho qu'avec discernement.
5° Il est important que les rôles de la maîtresse de formation et de la responsable de la communauté soient clairement distingués, et que les jeunes sachent ce qu'elles peuvent attendre de l'une et de l'autre, et ce qu'elles doivent demander à l'une et à l'autre. Évidemment, à aucun moment de la formation, les jeunes ne doivent se sentir l'objet d'un conflit d'influence ou de pouvoir entre la maîtresse de formation et la responsable de la communauté.
4. La formation des formatrices
De ces réflexions sur la grandeur, les exigences et difficultés du rôle de maîtresse de formation, une certitude ressort avec évidence: on ne s'improvise pas maîtresse de formation, on n'improvise pas une maîtresse de formation.
Quoi qu'il en soit du passé de nos communautés, - qu'il n'est pas question de juger ni de condamner -, pour préparer l'avenir, à l'approche du XXIe siècle et dans l'Église de l'après-Concile, il faut former les formatrices.
Celles d'entre vous qui, par obéissance, se sont retrouvées attelées à cette tâche, presque du jour au lendemain, savent par expérience l'insécurité que cela représente. Aussi de très nombreuses communautés ont-elles compris, depuis longtemps, que l'avenir des communautés passe par la formation des moniales et, en tout premier lieu, par la préparation des formatrices.
Dans plusieurs secteurs, de grands efforts ont été consentis:
- formation biblique et théologique de base,
- ouverture au mystère de la liturgie,- approfondissement du charisme des Fondateurs et de la tradition des différentes familles spirituelles,
- présentation renouvelée du mode de vie et des usages,
- réflexion sur les voeux, sur l'existence consacrée, sur la place des religieux(ses) dans l'Église et dans la mission de l'Église selon Vatican II, sur la pédagogie de la prière et de la vie spirituelle en général,
- depuis quelques années, et de manière très heureuse, une recherche anthropologique et théologique: sur la femme, sur la condition féminine, sur la prière féminine.
Ce qui fait défaut, parfois, c'est une préparation spécifique au dialogue d'aide et à l'accompagnement spirituel. Une des difficultés auxquelles il faut faire face, c'est que, dans ce domaine, une simple information ne suffit pas. Il existe des livres, d'excellents livres, mais ils ne pourvoient pas à tout. Ils permettent de s'informer, de se documenter personnellement; mais rien ne remplace une réflexion menée à plusieurs, animée par une personne compétente, et centrée sur une analyse du vécu.
La maîtresse de formation apprend alors, non seulement à décoder objectivement ce qu'apporte la jeune, non seulement à déceler avec elle ses véritables motivations, ses difficultés relationnelles, mais elle apprend comment elle-même est impliquée - intellectuellement, vitalement, affectivement - dans le dialogue, dans sa manière d'écouter et de répondre, dans les solutions qu'elle suggère.
Pour compléter ce travail de réflexion en commun, en équipe homogène de formatrices, beaucoup de religieuses, de moniales, ont recours à une supervision individuelle de leur travail pédagogique. Ce qu'elles visent est différent de la direction spirituelle proprement dite, différent du dialogue spirituel, même si cela peut y conduire.
Pour la supervision individuelle, la maîtresse de formation apporte, de loin en loin, à une personne compétente - conseillère ou conseiller, d'une discrétion absolue, si possible extérieurs à la communauté - ses expériences vécues dans un dialogue avec une postulante ou une novice, telle interrogation, tel discernement, telles directives données, sur lesquelles elle s'interroge; tout cela, s'il le faut, de manière totalement anonyme.
Ces dialogues sur son propre vécu de formatrice, permettent à la maîtresse de mieux percevoir ses réactions, de mieux situer ses craintes ou ses emballements, de mieux porter l'insécurité, et donc de mieux voir où est le vrai bien de celles qu'elle a mission d'aider et de guider vers Jésus.
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