Solitude et communauté

 

 

 

Conclusions

 

 

Le moment est venu, non pas de conclure ces journées qui ne sont qu'une étape dans l'exode de vos communautés, mais d'ouvrir quelques perspectives sur la base des échanges fraternels que vous avez vécus ces jours-ci, au nom du Christ.

Le temps me manquerait pour reprendre dans le détail tout ce qui a retenu votre attention. Aussi passerai-je rapidement sur les secteurs où la croissance personnelle et communautaire s'opère bien, pour m'attacher surtout aux points qui témoignent d'un plus grand dynamisme, aux points qui mobilisent de nouveaux espoirs ou, éventuellement, appellent une conversion plus généreuse.

Pour respecter la diversité de vos trois groupes nous ressaisirons d'abord les apports des sœurs que l'on a appelées - faute de mieux – "les autres"; puis les apports des responsables de communautés, pour terminer par l'apport des maîtresses de formation.

 

 

L'apport des "autres"

 

Concernant leur situation dans la communauté.

 

On a noté que l'insertion des jeunes professes se fait bien. Un peu moins facilement lorsque, arrivées moins jeunes, elles disposaient, dans le monde, d'une plus large autonomie de vie.

Vis-à-vis des jeunes en formation, le regard de la communauté apparaît positif; les sœurs  savent rester à la fois conscientes et lucides en face des jeunes qu'elles rencontrent et qu'elles voient vivre dans les emplois et aux heures de récréation commune. On note aussi, comme un élément positif, la connivence des sœurs âgées avec les toutes jeunes, pour le bien de la communauté et pour l'apaisement des conflits de surface.

 

Concernant leur espace de responsabilité et de créativité.

 

Les sœurs se sentent écoutées quand elles font part de leurs besoins, et respectées dans leurs choix légitimes touchant les emplois.

Elles sont conscientes que le monastère a besoin de leur dynamisme, et que les jeunes sont davantage touchées par le témoignage que par les paroles. Les sœurs se soucient de repenser constamment l'authenticité de leur réponse à Dieu pour que le vécu de le communauté rejoigne le plus possible les aspirations des jeunes.

Les sœurs de la communauté prennent très à cœur le discernement qui leur est demandé lors des votes d'admission. Ici et là, elles demandent, plus ou moins fréquemment, à la maîtresse de formation, un rapport sur la situation du noviciat. Ou encore la communauté reçoit, quelques jours avant un engagement, une jeune qui vient partager ses motivations et que les sœurs peuvent interroger librement et fraternellement.

Plusieurs communautés, lorsqu'elles procèdent à l'évaluation des progrès d'une jeune, n'omettent pas d'évaluer parallèlement les responsabilités de la communauté, justement sur les points qui font l'objet des reproches.

En général, lorsque la communauté est amenée à écarter une jeune, on essaie, avec douceur et dans le respect de la personne, de donner au maximum les raisons du refus.

 

Concernant les grands équilibres de leur vie.

"Il faut que la personne soit debout pour que le communautaire puisse être vécu", a-t-on remarqué.

Plus que le manque de temps pour la formation personnelle, ce qui préoccupe les sœurs de la communau-té, c'est souvent la surcharge de travail, spécialement lorsque les religieuses ne sont pas nombreuses ou que plusieurs sont âgées, ou lorsque les besoins des pauvres aux alentours dépassent les possibilités réelles ou les forces de la communauté.

Quoi supprimer dans le travail? C'est une autre question souvent posée dans les communautés. Mais dans l'ensemble, le dialogue avec la responsable est libérant à propos de ces équilibres difficiles à trouver.

Enfin les sœurs sont aidées dans leur recherche d'équilibre spirituel par une sorte de réalisme évangélique qui se traduit dans des formules comme celles-ci:

- "À travers les souffrances actuelles, Dieu m'ouvre une possibilité de croissance spirituelle".

-"Je dois passer de l'illusion au regard même de Dieu sur moi et sur chacune".

-"Je dois passer de "la communauté pour moi" à "moi pour la communauté".

 

Quelques expériences porteuses d'avenir.­

 

- Beaucoup de communautés sont à la recherche d'une formule nouvelle de correction fraternelle et ont expérimenté divers types de fonctionnement: par exemple, des demandes communautaires de pardon à des moments choisis de l'existence communautaire.

- On s'oriente de plus en plus vers une stimulation fraternelle (plutôt que correction fraternelle), en tournant résolument le dos à ce que les pratiques antérieures pouvaient avoir de formel ou de culpabilisant.

- On a noté aussi le partage de certains travaux ou de certaines initiatives de charité avec des laïcs disponibles.

- Ici ou là, on a pris l'initiative de confier l'animation de certaines réunions communautaires à de jeunes professes solennelles, par exemple: des réunions sur la spiritualité de l'institut ou sur le charisme des fondateurs ou fondatrices.

- Enfin, pour contrebalancer un travail envahissant, certaines communautés vivent une journée de désert par semaine; ou bien certaines moniales alternent une tâche accaparante, par exemple: la tâche d'hôtelière, avec un travail plus reposant à l'intérieur du monastère.

 

Ce premier groupe a retenu un mot-programme : conscientiser.

 

 

L'apport des responsables de communauté

 

En ce qui concerne le style d'animation de la communauté:

 

- Bien que le grand animateur soit l'Esprit Saint, a-t-on rappelé, les sœurs attendent beaucoup de l'engagement personnel de la responsable, même et surtout quand elle reste pauvre d'elle-­même. Parfois sans l'exprimer, elles comptent beaucoup sur sa parole, qui peut libérer, clarifier, orienter, en écho à la Parole de Dieu.

 

- La responsable est facteur de croissance de la communauté tout entière,

. quand elle informe et fait circuler l'information, par exemple entre les officières, parce que toutes, alors, prennent conscience de la complexité des choses et des rôles;

. quand elle consulte les sœurs, pour entendre l'écho de l'information qui a été lancée, et pour entendre aussi les problèmes concrets de la vie communautaire;

. quand elle fait confiance aux sœurs dans les responsabilités qu'elle leur a confiées;

. quand elle varie les objectifs communautaires pour mieux stimuler la communauté;

. quand elle renoue la communication distendue ou rompue dans la communauté;

. enfin quand elle a le souci de travailler la main dans la main avec la maîtresse de formation, de la rencontrer régulièrement, de la soutenir et de valoriser son travail aux yeux de la com­munauté.

 

La responsable aide à la croissance des personnes individuelles, spécialement:

- En montrant aux sœurs comment, parfois, l'Esprit se manifeste à l'improviste dans le quotidien monastique.

- En aidant telle ou telle sœur à trouver ou à retrouver ses centres d'intérêts personnels lorsqu'elle est tentée de démissionner, ou en aidant telle ou telle sœur à mettre ses dons au service de toutes.

-  En préparant les sœurs aux responsabilités futures.

- Par ses initiatives au niveau de la formation permanente, car, si la vie monastique elle-même est formatrice, elle a besoin d'être entretenue, enrichie et diversifiée; en particulier, quand une communauté fléchit dans sa ferveur, elle a d'autant plus besoin, pour se revitaliser, d'une nourriture intellectuelle et spirituelle de qualité.

- Par sa disponibilité pour le dialogue personnel avec chacune. Disponibilité pour toutes, ce qui implique que la responsable gère bien le temps qu'elle peut consacrer à ces dialogues, et que les sœurs  de leur côté, acceptent de n'être pas trop gourmandes.

- En coordonnant l'aide apportée, par l'ensemble du monastère, aux sœurs âgées ou malades, afin d'éviter au maximum à ces sœurs une dépersonnalisation par désœuvrement ou des régressions trop rapides.

En retour la responsable reçoit beaucoup de ses sœurs, spécialement au moment où elle se met à leur service pour l'écoute spirituelle, car c'est une écoute qui souvent l'interpelle elle-même en profondeur.

 

Pour ce deuxième groupe, le mot-programme serait: dynamiser.

 

 

L'apport des maîtresses de formation

 

Concernant leur fonction et leur travail:

 

- Le travail des maîtresses de formation est ressenti plus que jamais comme la clé de l'avenir.

- Pour remédier au fréquent isolement des formatrices, plusieurs monastères constituent une équipe plus ou moins étoffée de formation, ou à tout le moins on prévoit l'aide d'une sœur  appelée sous-maîtresse ou autrement.

Cette collaboration avec une équipe ou avec une sœur, souvent bénéfique pour les jeunes, réclame un ajustement très clair des responsabilités.

- On a noté aussi que la qualité du dialogue entre la responsable de la communauté et la maîtresse de formation conditionne étroitement le travail de discernement des vocations, la structuration de la personnalité de la moniale et aussi la réussite de son insertion en communauté.

 

Concernant les moyens dont elles peuvent disposer:

 

- Les efforts en vue de la formation des formatrices ont porté quelques premiers fruits. Mais on sent généralement le besoin de passer à une phase plus active et plus ambitieuse.

- Les moniales s'étonnent de la grande disparité qui existe entre la formation donnée aux hommes et celle dispensée aux femmes pour une même vie monastique.

-    Beaucoup de formatrices s'interrogent

sur la manière de programmer le postulat, le noviciat et les années professes;

sur le contenu et la pédagogie des stages proposés aux jeunes;

sur la manière dont une jeune peut et doit se faire connaître de manière personnelle avant toute décision d'entrer au monastère.

 

Concernant leur situation et leur progrès personnel:

 

- On a souligné à quel point leur rôle est un chemin de croissance et de conversion permanentes.

- La maîtresse de formation agit avec ce qu'elle est; elle écoute à partir de ce qu'elle vit, et son itinéraire personnel retentit sur son travail de formatrice.

- La maîtresse de formation, qui ne se présente jamais comme un modèle aux jeunes qu'elle a à conduire, est pourtant, de fait, leur première référence humaine dans le cloître.

- La maîtresse de formation, qui se fait tout écoute, doit garder sa parole si elle veut que son écoute soit, non seulement aidante, mais formatrice.

- Elle qui chemine avec les jeunes pour les introduire à la vraie liberté, se sent elle-même "environnée de faiblesse", comme dit l'Épître aux Hébreux (5,2).

- Contrainte par les délais normaux, elle doit pourtant respecter les lenteurs des jeunes sœurs et attendre l'heure où elles s'ouvri­ont sans plus de crainte à l'aventure de la foi; ou encore leur laisser porter quelque temps l'épreuve d'un dépassement qu'elles sont seules à pouvoir opérer.

- Malgré son désir de servir en totale disponibilité, la maîtresse de formation doit admettre en pauvre les limites de ses forces, et lorsqu'elle doit s'avouer trop fatiguée ou trop préoccupée pour une véritable écoute, c'est son humilité qui devient alors formatrice. De même quand elle doit, malgré elle, remettre à plus tard un dialogue.

- Enfin on a souvent redit, ces jours-ci, la nécessité, pour la maîtresse de formation, d'être comprise et soutenue efficacement par la responsable, dans un grand respect des fonctions de l'une et de l'autre: autre est le rôle du conseil, autre le rôle de l'autorité du monastère.

 

Un mot-programme a été choisi par ce troisième groupe: libérer.

 

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Parmi les sujets importants abordés dans vos trois groupes, plusieurs semblent désormais concerner l'Union Canadienne des Religieuses Contemplatives en tant que telle. Et c'est à ce niveau de l'U.C.R.C. que les initiatives peuvent être prises. J'énumère:

. la formation des formatrices ressentie comme l'urgence première;

. un partage d'informations sur les moyens ou les programmes de formation des jeunes;

. une réflexion à amorcer, avec l'aide de techniciens ou techniciennes éprouvés, sur les problèmes du grand âge et les moyens d'y faire face;

. une collaboration efficace avec la pastorale des vocations;

. l'amélioration de l'image de marque des con­templatives dans les médias.

 

Voilà, brièvement résumés, quelques fruits visibles de vos échanges. Les fruits invisibles vont mûrir lentement dans le silence des cœurs et des cloîtres, au rythme de l'Esprit.

Ouvrons largement notre intelligence et notre cœur à ce que l'Esprit dit présentement à l'Église et aux monastères. Avançons en eau profonde. Et au moment de prendre des décisions concrètes, au moment d'arrêter des orientations pour l'avenir, faisons confiance à la sagesse que l'Esprit Paraclet répand largement dans le cœur des responsables partout où elles la demandent avec des mains de pauvres.

Face au petit nombre des moissonneuses qui se présentent à nos cloîtres, face à l'avenir que nous ne pouvons pas maîtriser, nous nous prenons à dire: "Comment cela se fera-t-il?" La réponse, Dieu l'a donnée à Marie, notre Mère, par la voix de l'Ange: "La puissance du Très-Haut fera ombre sur toi". Entrons sans crainte sous cette ombre de l'Esprit où grandissent les merveilles de notre Dieu; et que l'espérance théologale, germant du terreau de notre indigence, soit comme une fleur de notre amour contemplatif à cette étape de notre exode.

Au cœur de notre pauvreté, "bénissons Dieu, qui, dans sa grande miséricorde, nous a fait renaître pour une espérance vivante", pour une vie que nous espérons et pour une vie d'espérance. Parce que Jésus-Christ est ressuscité, nous savons qu' "un héritage nous est réservé dans les cieux", un héritage que nos pauvretés ne pourront plus amoindrir, que nos misères ne pourront plus souiller, que nos découragements ne pourront plus flétrir (cf. 1 P 1,3-9).

 

Espérez, mes sœurs, espérez avec toutes vos sœurs, et espérez pour elles lorsqu'elles n'en ont plus la force.

Espérez: "la puissance de Dieu vous garde, pour le salut qui va se révéler".

Espérez en Dieu: quand il exauce, c'est toujours royal; mais il exauce à son heure. Pour un peu de temps, le temps d'un ou deux mandats, vous vous voyez "affligées par diverses épreuves"; avec vos sœurs, Dieu vous passe au creuset, pour que l'or de votre foi se détache de toute gangue de tristesse.

Espérez pour demain.

Espérez aussi "rien que pour aujourd'hui". Puisque vous sentez vos mains vides, tendez-les: le Seigneur Jésus les remplira, "lui que vous aimez sans l'avoir vu, en qui vous croyez sans le voir encore", lui que vous servez en acceptant l'Exode. (1 P 1,8).

 

Demandez à la Mère de Dieu de quoi est faite l'espérance des pauvres; et puisque vous êtes pauvres, revêtues de la dignité de pauvres de Jésus, tressaillez, dès aujourd'hui, de cette joie qu'aucun mot ne peut dire, parce qu'elle est déjà du niveau de la gloire.

 

 

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