Solitude et communauté
Thème 1
Croissance de la personne dans la communauté
La croissance de la fille de Dieu, de la moniale, au sein d'une communauté monastique, tel est le premier thème à approfondir, et qui correspond au premier volet de notre programme: vivre la solitude.
Pour une moniale qui s'est retirée du monde pour vaquer à Dieu, qui veut répondre tout entière à l'appel de Jésus au milieu des sœurs que Jésus lui-même lui a données,
Ø comment grandir dans le double amour qui est désormais toute sa vie?
Ø comment devenir authentiquement ce qu'elle est de par sa consécration?
Ø comment épanouir sa grâce propre?
Ø comment discerner les chemins qui mènent à la vérité tout entière?
À toutes ces questions qui s'entremêlent dans le quotidien, je voudrais apporter quelques éléments de réponse en décrivent la croissance spirituelle de la consacrée comme le cheminement d'une baptisée qui vit l'Alliance de son Dieu au milieu d'un peuple, au milieu d'une communauté fraternelle.
Empruntant le schéma biblique de l'Alliance, nous regarderons successivement:
ce que Dieu donne en Jésus-Christ:
son Amour,
sa Parole,
le désert,
la liberté;
ce que Dieu demande par Jésus-Christ:
la solidarité avec son peuple,
se garder des idoles,
lui offrir un culte en Esprit et en Vérité;
ce que Dieu promet avec Jésus-Christ:
sa présence active,
une terre de bonheur (vers laquelle cheminer),
sa Gloire.
LE DIEU DE L'ALLIANCE NOUS DONNE...
... son Amour
L'amour de Dieu pour nous se traduit par une invitation pressante à aimer. Dieu prend l'initiative: Dieu est toujours "initium", commencement, initiative pour nous et en nous, et cette invitation à aimer porte la marque de la Trinité:
- nous sommes conviés à entrer en relation filiale avec Celui qui est le modèle de toute paternité,
- nous sommes choisis pour des épousailles avec le Verbe fait chair,
- nous sommes introduits dans la communion d'amour que réalise l'Esprit, en Dieu et parmi les hommes.
Face à cet amour, pris dans cet amour trinitaire, un premier discernement nous attend si nous voulons croître dans l'amour:
- vivons-nous de la certitude d'être aimés?
- revenons-nous à Dieu notre Père comme à Celui qui nous veut pour siens, qui peut guérir toutes les blessures d'enfance et triompher de toutes les destructions de l'image paternelle?
- revenons-nous à Jésus, Fils de Dieu, comme à Celui qui peut tout comprendre, tout assumer de nos joies et de nos craintes, qui peut tout sauver de ce qui habite ou agite notre cœur?
- venons-nous à Jésus, l'ami, qui a voulu tout partager, à Jésus, le confident, qui peut tout entendre puisqu'il a déjà tout vu, à Jésus, le vrai Pasteur, qu'aucune faiblesse n'étonne et qu'aucune souillure ne rebute?
- venons-nous à l'Esprit Paraclet comme à la force efficace de Dieu, comme à celui qui va faire en nous l'unité qui nous fuit, selon la demande du psalmiste: "Unifie mon cœur pour qu'il révère ton Nom", comme à celui qui va nous réconcilier avec l'insécurité, avec la loi de l'Exode?
... sa Parole.
Le Dieu de l'Alliance nous donne sa Parole pour qu'elle soit lumière et nourriture: "Écoute Israël ...", "Écoute, ma fille, regarde et tends l'oreille"; "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le!"
La Parole est pour nous le moyen le plus direct du discernement spirituel, elle fait affleurer dans notre vie quotidienne le projet de Dieu, la pensée de Dieu,
- si nous lui gardons un espace où retentir,
- si nous prenons le temps de l'écouter avec le cœur sans nous contenter de satisfaire notre curiosité ou notre soif de synthèse,
- si nous avons le courage, passées les premières années d'enthousiasme, de consacrer à cette Parole de Dieu le meilleur de notre intelligence, de lui réserver la plus belle part de nos loisirs.
Il ne nous appartient pas de la rendre vivante en nous, cela c'est l'œuvre du Paraclet : "il vous enseignera", dit Jésus; et comment nous enseigne le Paraclet? en nous remémorant la Parole de Jésus, en la faisant vivre dans nos cœurs de croyants. Ce que Jésus nous demande c'est de la laisser vivre comme une flamme quand l'Esprit l'a allumée, de la laisser brûler, et brûler ce qu'elle veut.
... le désert
Le Dieu de l'Alliance nous donne le désert, car c'est là, dans le désert, qu'il veut "nous parler au cœur" (Osée), nous parler "sur" le cœur, comme dit la Bible (‘al lēb).
Nous aimons le désert, nous sommes en quête de lieux et de temps pour le recréer, et c'est l'un des signes de l'appel monastique que cet amour du désert, quand il est authentique, c'est-à-dire quand nous refusons de faire du désert seulement un espace de tranquillité, un lieu où nous échapperions au don de nous-même. En réalité le désert, dans la vie monastique, nous l'emportons partout, un peu comme la résonance de notre prière, comme l'espace de notre rencontre avec Dieu, l'espace où justement nous croissons comme partenai-res de l'Alliance.
Mais il est un désert que nous sommes tentés de fuir, c'est le désert du cœur:
quand rien ne nous revient de nos efforts de dialogue ou de notre dévouement à la communauté,
quand il faut refaire sans cesse les frais de la gentillesse et de la miséricorde,
quand, à tort ou à raison, on ne se sent ni vraiment aimé, ni reconnu, ni apprécié par les autres, ou par telle autre,
C'est alors que se glisse la tentation de certains retraits qui sont des refus de l'autre ou des appels au secours; la tentation de certains silences où ne résonne plus la Parole de Jésus, mais qui accueillent seulement des ruminations de tristesse. Ou bien, plus ou moins consciemment, plus ou moins douloureusement, on peuple le désert avec des choses à faire, à penser, à rêver, tout en se désolant de voir le quotidien se dévaluer et le cœur se rétrécir. Ou encore on laisse le passé, avec ses fantasmes, parasiter l'aujourd'hui du salut où Jésus nous attend, seul à Seul, seul avec l'Unique.
... la liberté
Enfin, le Dieu de l'Alliance nous fait don de la liberté. Pour nous qui sommes fils dans le Fils, filles de Dieu dans le Fils, c'est une liberté de fils et de filles de Dieu,
à l'aise dans la maison du Père,
heureux dans la maison du Père,
émondés par la Parole que Jésus nous a dite et qui accomplit en nous sa promesse: "la vérité vous rendra libres" (Jn 8,31 ).
Parce que c'est une liberté que le Père donne à chacune de ses filles, cette liberté ne sera pas vécue comme une autonomie ombrageuse, mais dans un décentrement constant de nous-même et dans une humilité confiante. Tout ce que nous avons vient du Père et c'est lui-même qui nous donne de pouvoir donner.
Dès lors nous n'avons pas besoin de chercher à l'extérieur de nous-même je ne sais quelle valorisation. De la princesse qui s'approche du roi, l'Écriture dit: "Toute sa beauté est à l'intérieur." - "Omnis decor ejus ab intus". Dès lors la moniale n'a pas besoin de se valoriser, car ce qui la valorise c'est uniquement le regard de son Époux.
Bien des impressions négatives peuvent traverser notre désir de liberté intérieure, quand nous disons par exemple: "Je ne suis pas perçue pour ce que je vaux..." - "Mon passé me donne quand même des droits..." - "Moniale, oui, mais pas comme cela! Jusque là, oui, mais au-delà je retrouve mes droits, et je les défendrai!" C'est toujours un recul dans l'itinéraire contemplatif que de se redonner le droit d'avoir des droits.
Au fond cette liberté sera une victoire du Christ sur nos esclavages intérieurs, sur nos fermetures et sur nos tristesses.
J'aimerais ouvrir ici une parenthèse biblique. Il s'agit de l'épisode rapporté en Luc 13, 11-17, et qui met en scène une femme toute courbée.
Quel âge avait-elle? l'Évangile ne le dit pas. Ce qui est sûr c'est que depuis dix-huit ans, elle marchait toute courbée: se redresser était devenu pour elle, non seulement douloureux, mais rigoureusement impossible. Elle était résignée maintenant à marcher en regardant ses pieds, à ne plus voir loin devant et à regarder les gens comme en dessous et en tendant le dos. Tellement résignée, qu'elle ne songeait même plus à demander quelque chose à Jésus, dans la synagogue où elle était venue l'entendre. Et c'est Jésus qui prend l'initiative, qui interpelle cette femme: "Femme, te voilà délivrée, te voilà libérée de ton infirmité". Et Jésus pose les mains sur elle.
Ne cherchez pas à imaginer cette femme, ne l'habillez pas en galiléenne, car elle a votre robe, elle a votre démarche, elle a vos traits et elle a votre histoire. Cette femme courbée, c'est vous.
Dieu merci, vous marchez droit, droit devant vous. Mais ne sentez-vous pas, comme nous la sentons tous en nous-mêmes, cette secrète courbure que dix ans, dix-huit ans, trente ans, trente-cinq ans de vie monastique n'ont pas réussi à réduire? Cette courbure de l'être sur lui-même, qui réédite le péché des origines, cette courbure de la personne sur l'immédiat ou sur le passé, sur les impuissances d'aujourd'hui ou sur les échecs d'hier, cette courbure du cœur sur les impressions, les rancœurs ou les tristesses qui empêchent à la fois d'aimer et de se rendre aimable.
Ces torsions intérieures, ces distorsions de l'intelligence, de la mémoire et de l'affectivité, nous les percevons plus ou moins sourdement, mais souvent elles sont devenues tellement habituelles, tellement quotidiennes, que nous les laissons vivre en nous comme des misères inévitables et irréversibles.
Et voici qu'aujourd'hui, le Christ prend l'initiative et vient bousculer cette résignation: "Femme, te voilà libérée de ton infirmité." C'est Lui qui le dit, et c'est Lui qui le fait; et il suffit d'une parole pour que cela soit fait: "Femme," dit Jésus (et dans sa bouche c'est toujours un terme de respect, qu'il s'agisse d'une pécheresse ou de sa propre mère) "te voilà délivrée", définitivement délivrée; et à l'instant même, sous les mains de Jésus, la femme accomplit le geste qu'elle croyait pour toujours impossible: elle se dénoue, elle se déplie, elle se décrispe, elle se redresse, et la voilà qui s'éveille à l'action de grâce. "Sabbat ou pas sabbat", explique Jésus, "cette fille d'Abraham, il fallait la libérer de ses chaînes!".
Il y a encore en nous des chaînes qui doivent tomber, si nous voulons devenir libres pour l'action de grâces, si nous voulons imiter Dieu comme des enfants bien-aimés, si nous voulons vraiment, parmi nos sœurs, suivre le chemin de l'amour, à l'exemple du Christ qui a aimé et s'est livré.
Notre manière à nous de nous laisser délivrer, c'est de venir humblement sous les mains de Jésus, le Seigneur de l'Alliance, tout en faisant humainement ce qui est encore en notre pouvoir pour amener à sa lumière les zones d'ombre de notre cœur, auxquelles trop vite nous nous sommes résignés. C'est bien cette libération par la lumière que saint Paul indiquait à la fois comme un don de Dieu et comme un programme aux chrétiens d'Ephèse: "Jadis, vous étiez ténèbres, maintenant vous êtes lumière; discernez ce qui plaît au Seigneur" ( E 5,8) .
Ce que le Dieu de l'Alliance veut pour nous, et qu'Il veut nous donner en Jésus Christ, c'est une liberté d'adulte. Une liberté à vivre dans la maturité spirituelle, avec l'autonomie affective d'une vraie épouse du Christ.
Vivre en adulte, ce n'est jamais donné d'avance, ni atteint une fois pour toutes. Parfois. dans le monde. nous avons pu avoir l'impression de vivre en adultes parce que nous avions des responsabilités importantes, ou que nous avions une grande liberté de loisirs, de déplacements ou de rencontres, et une fois entrepris l'exode, nous percevons, plus ou moins clairement, combien nous avons du mal à quitter notre enfance - ou à rejoindre notre enfance, ce qui est plus difficile encore! - nous percevons combien il nous coûte de continuer à marcher un pas après l'autre, alors que nous prenons conscience de nos misères et des faiblesses de notre communauté.
LE DIEU DE L'ALLIANCE NOUS DEMANDE...
... la solidarité avec son peuple.
La solidarité avec un peuple, avec l'Église, avec la communauté nous est demandée par Dieu; et le signe de cette communion, c'est notre engagement communautaire, au quotidien.
Les années passant, Il est bon pour nous de restaurer, dans notre vie monastique, la notion de contrat fraternel. En effet, au jour de notre profession, nous avons passé un contrat fraternel avec nos frères ou nos sœurs : nous avons sollicité la miséricorde de Dieu et nous avons demandé - d'une manière ou d'une autre, par une formule ou par une autre - la vie commune avec eux ou avec elles. Toutes, mes sœurs, vous avez été demandeuses, et êtes encore demandeuses de cette vie commune.
Votre fidélité à ce contrat fraternel vous lie à une communauté précise, à la vie et à la mort. Cette fidélité mesurera votre amour pour Jésus Sauveur, votre foi concrète en l'Église, moyen de salut, et également votre ouverture à la mission universelle.
Ce contrat fraternel traverse toutes les désillusions, toutes les déceptions et de nous-mêmes et de la communauté. Il est normal que, les années passant, nous perdions un lot raisonnable d'illusions. D'ailleurs, comme dit le sage: "des illusions, il faut s'en faire beaucoup; on en perd tellement!"
Ce contrat fraternel nous ramène aussi, jour après jour, eucharistie après eucharistie, au réalisme quotidien, à l'offrande faite de nous-mêmes, une fois pour toutes, "pour la gloire de Dieu et le salut du monde". Cet engagement, que nous avons pris envers notre communauté, demeure pour nous la véritable route du bonheur, en même temps que la porte étroite de la vraie joie, car, disait Jésus: "il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir"; et la communauté est justement le lieu où l'on donne.
En faisant alliance avec nous, Jésus scelle une alliance avec sa communauté, ici et maintenant. En même temps qu'il nous imprime comme un sceau sur son cœur d'Homme-Dieu, il nous inscrit d'une manière indélébile dans une communauté. C'est toujours là que nous le retrouverons, qu'il nous retrouvera; c'est donc toujours là qu'il faut l'attendre et pas ailleurs.
C'est pourquoi notre vie adulte de consacrés nous fait résister à la tentation de l'ailleurs, même et surtout si c'est un ailleurs rêvé. Tentation de l'ailleurs qui accompagne très souvent une tentation d'isolement.
Ce contrat fraternel, dont nous mesurons de plus en plus le réalisme, nous pourrions le caractériser en sept affirmations:
1° je ne cherche pas le Christ sans mes sœurs, parallèlement à mes sœurs;
2° je me veux solidaire de cette communauté, à la vie et à la mort, pour le Christ
3° je n'accepte pas de me laisser entamer, ni peu ni beaucoup, par la tentation de l'ailleurs;
4° je demeure partie prenante de ce que vit ou veut vivre ma communauté, quel que soit mon âge, quelle que soit mon expérience, quelles que soient les valeurs - éventuellement les charismes personnels - dont je peux être porteuse;
5° j'ai ma part dans le péché de ma communauté, et avec elle j'implore le pardon du Seigneur (ici nous rejoignons une des constantes de la liturgie communautaire);
6° je n'ai pas choisi mes sœurs et je ne les choisis pas;
7° je ne mesure ni ne compare ce que je donne, ce que j'apporte, ce que je rapporte et ce que j'investis.
... nous garder des idoles
"Tu ne feras pas d'images..." a demandé à Israël le Dieu de l'Exode, le Dieu de l'Alliance.
Les premières années de vie contemplative ont tôt fait de nous faire découvrir nos idoles, à savoir tout ce qui voudrait partager notre cœur et notre intelligence, nous séduire, détourner notre cœur du simple regard sur Dieu ou du simple regard de Dieu. Si nous voulons grandir personnellement, comme partenaire de l'Alliance, toute une part de notre discernement spirituel, même après vingt ou trente ans de vie monastique, doit consister à nommer nos idoles, c'est-à-dire non seulement à les débusquer, mais à les amener dans le rayonnement du Christ Sauveur.
Idoles de notre intelligence:
- l'image de nous-même, que nous entretenons, que nous nourrissons, que nous chérissons, parfois d'ailleurs en décalage avec le réel: le réel de nos possibilités, de notre passé, de notre vécu communautaire ou contemplatif.
- l'imagination, en tant qu'elle nous cache la vérité de notre vie et de notre réponse à Jésus. Parfois l'imagination nous fait vivre, à bon compte, une existence très sainte, mais "par procuration", par imagination interposée. Parce que nous avons vu un chemin, c'est comme si nous l'avions parcouru; parce que nous avons perçu la nécessité de tel ou tel effort, c'est comme si nous l'avions consenti et engrangé.
Ici nous pointons la différence entre la véritable intelligence des choses de la foi et une approche cérébrale de ces mêmes réalités: l'intelligence vraie des choses de la foi est toujours conduite par l'Esprit de Dieu, tandis que dans l'approche cérébrale, c'est notre esprit qui conduit et qui construit. Et ce n'est pas une question de culture, car on peut avoir une culture modeste et être très cérébrale, c'est-à-dire laisser libre jeu aux constructions de l'imagination, au besoin de cerner et de posséder la vérité.
Autre idole de notre intelligence, au moins chez certaines: la boulimie de savoir. Elles n'ont jamais assez lu, elles n'ont jamais assez de livres à dévorer.
Idoles de notre cœur aussi: toutes les courbures sur nous-mêmes dont nous parlions à l'instant, tout ce qui nous empêche d'être totalement donnés, abandonnés au Christ, tout ce qui vient partager notre cœur, tout ce qui nous rend inaptes ou réticents à aimer et à être aimés (en général les deux vont ensemble).
Les idoles du cœur, car il s'agit bien d'idoles et non pas seulement des blessures du cœur, qui, elles, peuvent être une porte ouverte sur la miséricorde, sur la consolation de Dieu, incapable de mépris (Ps 51,19; 2 Co 1,3).
Quand nous parlons d'idoles du cœur, il s'agit par exemple:
- des divers instincts de possession: possession des choses, possession de notre temps, possession des personnes (on voudrait exister pour quelqu'un, au moins pour quelqu'un);
- des stagnations plus ou moins consenties dans l'amertume, dans la tristesse, dans l'à peu près;
- du refus d'assumer les frustrations inhérentes à notre vie de "voyageurs" qui nous hâtons vers la Cité définitive.
Même lorsqu'on a connu dans le monde une vie pleine, ardente, responsable, remplie de dévouement; même quand on s'est heurté à la vie, à la rudesse du monde du travail; même lorsqu'on a expérimenté, déjà dans le monde, la solitude de celle qui se veut tout à Dieu, on se découvre parfois, même après des années de vie monastique, rétive à l'effort, à l'ascèse joyeuse, à la monotonie des journées. Les mots et les réalités du sacrifice deviennent insupportables parce que, si peu que ce soit, on a perdu de vue la Croix du Seigneur. On hésite à reprendre la panoplie du combat spirituel. On se trouve agacée par les petitesses ou les maladresses des sœurs, on regrette l'ambiance plus jeune, plus chaude, plus franche des groupes que l'on a connus dans le monde; on laisse monter en soi des agressivités ou parfois montent toutes seules des jalousies, qui taraudent le cœur et troublent la paix.
"La charité du Christ nous presse", elle nous tient à l'étroit (sunékhei, 2 Co 5,14), parce que le remède d'aimer c'est d'aimer davantage. Mais parfois au lieu de reporter vers le Christ tout notre désir, toute notre force d'aimer, nous nous raccrochons encore à des morceaux d'idoles, à tel souvenir, à tel instant de parloir, un peu comme ces femmes de la Bible qui emportaient les idoles domestiques dans le bât de leur chameau.
... de lui offrir un culte en Esprit et en vérité
Le culte en Esprit dont parle Jésus, au chapitre IV de saint Jean, n'est pas un culte sans rite, un culte qui serait intérieur parce que sans liturgie. Il s'agit du culte en vérité, et nous connaissons la densité théologique de ce mot "vérité", dans l'évangile de Jean: la vérité c'est la vérité de Dieu, la vérité que Jésus apporte, que Jésus révèle, et surtout la vérité que Jésus est: " Je suis la vérité" (Jn 14,6).
Un culte en vérité, dans la vérité, ce sera un culte rendu à Dieu, et qui sera nourri par la Parole de Jésus, ce sera un culte où le Christ ressuscité sera "chemin, vérité et vie", car tant que nous sommes pèlerins vers la gloire, Jésus est pour nous la vérité et la vie sur le mode du chemin, sur le mode du passage: "Nul ne va au Père que par moi". Si donc nous avons l'impression d'être perdus ou de régresser dans notre quête de Dieu, si nous revenons de loin en loin devant les mêmes impasses, si nous sommes tentés de perdre cœur parce que toute route s'efface, il suffit pour retrouver le chemin de nous ouvrir de nouveau à la vérité de Jésus, de recevoir comme un pauvre la vie qu'Il nous offre.
Jésus attend de nous un culte en l'Esprit, dans l'Esprit Saint qui réalise l'anamnèse actualisante de la Parole de Dieu: "Le Paraclet, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit" (Jn 14,26). Le Paraclet enseigne en remémorant, il rend vivante, dans le cœur de la croyante, la parole révélante de Jésus.
Ainsi le culte en Esprit et en Vérité sera un culte trinitaire:
- un culte référé à la personne de Jésus, le Fils qui nous mène au Père, référé à la parole de Jésus, à la Vérité qu'il a entendue auprès du Père,
- un culte porté par le Pneuma, par l'Esprit qui nous mène vers la Vérité tout entière, en nous remémorant les paroles de Jésus.
Ce sera un culte ouvert à la gloire, c'est-à-dire à l'union indicible du Père et du Fils.
LE DIEU DE L'ALLIANCE NOUS PROMET...
... sa présence active
"Vous serez mon peuple et moi, votre Dieu". Ce qui nous est offert, c'est donc une réciprocité dans le don, une amitié partagée: "Je suis avec toi, je serai avec toi", ou, comme dit Jésus en Jean 14,2 "Celui qui m'aime je me manifesterai à lui."
Mais nous sommes ici devant un discernement délicat à opérer, s'agissant de la présence active de notre Dieu. Nous n'avons pas toujours l'évidence de cette présence aimante, ni au long des journées, ni aux moments de la prière, ni même à l'action de grâces eucharistique, dont nous aimerions pourtant faire un moment à 1a fois intense et pauvre. Les réalités de la foi et de l'espérance ne retentissent pas forcément dans le sensible, et nous sommes toujours tentés de mesurer notre amour à l'aisance que nous ressentons dans la prière, alors que le critère de Jésus est tout autre: "Celui qui fait la volonté de mon Père, c'est celui-là qui m'aime" (Jn 8,21).
Discernement malaisé que celui de la présence active de Dieu, car parfois le sentiment qui nous habite, c'est celui d'une sorte de trahison, qui faisait dire à Job: "Tu es devenu cruel pour moi" (30,21). L'impression que nous renvoie notre cœur, c'est que Dieu n'est pas là, qu'il n'est pas actif avec son peuple. Nous sentons notre communauté livrée parfois à une sorte de dérive incontrôlable, à un vieillissement inexorable, et nous disons: "Je ne veux pas vieillir! je ne veux pas vieillir comme cela!" Nous cessons plus ou moins de prier le Maître de la moisson parce que, pour la communauté, nous nous résignons déjà à l'échec... Et pourtant le Seigneur a dit: "Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde" (Mt 28,20). Au fond, l'une des plus grandes tristesses d'un cœur contemplatif, c'est de devoir avouer, au moment où Dieu exauce: "Seigneur, déjà je n'y croyais plus!"
Même quand Dieu fait sentir sa présence, il arrive qu'on ne le laisse pas agir. On veut faire, on veut sentir ce qu'on fait, et voir ce qui est fait. On oublie alors de laisser faire Dieu à son rythme qui est le rythme de l'Esprit Saint. On oublie de se laisser faire, c'est-à-dire se laisser re-créer, re-modeler par le Créateur. "Il ne s'agit", dit Paul, "ni de vouloir ni de courir, mais que Dieu fasse miséricorde" (Rm 3,16). "Le Royaume de Dieu est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint" (14,17).
... une terre de bonheur
Le Dieu de l'Alliance nous promet un authentique bonheur sur terre: le bonheur de vivre le seul amour qui puisse combler une vie. Voilà déjà la terre promise, mais c'est une terre vers laquelle il nous faut cheminer. C'est une terre de bonheur vers laquelle nous sommes toujours en route. Or on se lasse de l'exode. On voudrait s'arrêter, souffler, profiter, si peu que ce soit, de l'acquis du don de Dieu, alors que la manne pourrit quand on la garde sans la partager. Nous voudrions retenir certains moments de bonheur avec Jésus, et nous l'entendons nous dire comme à Marie de Magdala, au jour de la résurrection: "Ne cherche pas à me retenir."
Notre bonheur de témoins de l'Évangile, c'est de rendre heureux ceux que Dieu met sur notre route et de les faire rencontrer ce Dieu qui est toute notre joie. Le bonheur sur terre sera toujours la joie d'un peuple en exode. Ce sera l'allégresse d'une conscience en marche vers le don total et vers l'accueil total du don de Dieu. Il n'est d'amour vrai que l'amour qui chemine.
Mais le cheminement est toujours une épreuve. Notre vie de baptisés, et, avec une hâte particulière, notre vie de consacrés, obéit à une loi de dynamisme incessant. Dieu n'a pas dit à Abraham: "Marche aujourd'hui, et demain tu te reposeras", mais "Marche en ma présence et sois parfait" (Gn 17,1).
Dynamisme éprouvant pour le cœur. Bien souvent au début d'une retraite communautaire ou personnelle, nous avons chanté avec l'Église: "Envoie ton Esprit, Seigneur, et tu renouvelleras la face de la terre". Et quand l'Esprit Saint, en réponse à notre prière, commence à renouveler la face de notre terre communautaire ou la face de notre vie personnelle, nous disons: "Oh! pas si vite, Seigneur, surtout pas si vite!" Nous avons peur de la marche, de l'exode, nous voudrions déjà trouver le repos, alors que nous n'aurons pas de vrai repos avant le grand repos de Dieu.
L'épreuve du cheminement, tant que durera notre temps humain, doit être replacée dans le mystère de Jésus voyageur, dans le passage pascal de Jésus. Quotidiennement, notre histoire personnelle doit devenir histoire sainte. C'est bien pourquoi l'Esprit Saint veut faire grandir notre lucidité sur notre passé, sur notre présent et sur le chemin à venir. Il veut nous faire réussir ce cheminement jusqu'à "la vérité tout entière".
Lucidité sur le passé
Plus nous avançons dans la lumière de Jésus, plus Jésus nous éclaire sur notre passé: notre passé pécheur, bien entendu, mais aussi sur le passé heureux auquel nous voudrions parfois nous raccrocher, comme aux verdures de l'Égypte, quitte à l'idéaliser tant soit peu.
Notre premier réflexe dans la vie monastique, celui même de la conversion, est de dépasser, de renier le passé pécheur, de le noyer dans la miséricorde du Seigneur; et c'est bien ce qu'il faut faire chaque fois que ce passé nous visite pour nous attrister ou nous paralyser.
Mais à côté de ce passé de péché, il nous faut ressaisir, tout simplement, notre passé de misère, notre misère personnelle, et de plus la misère que nous avons côtoyée ou dont nous avons souffert dans notre corps ou dans notre cœur. La misère est finitude et non pas culpabilité. Face à ce lot de misères, petites ou grandes, qui fait partie de toute expérience adulte, l'Esprit nous amène à nous retourner vers le passé et à dire, au moins une fois dans notre vie, un grand oui: "Oui, Seigneur, j'ai été cela; ma famille a été cela. Oui, Seigneur, j'en suis là, je n'en suis que là! mais je sais que là où je suis, tu viens m'aider et me sauver".
Pour avancer dans le cheminement de la foi, tôt ou tard une certaine reprise du passé est nécessaire. Non pas pour en repaître notre imagination, mais pour le donner, au fur et à mesure, par bribes en quelque sorte, à Jésus Sauveur. C'est alors que nous pouvons laisser agir le Christ qui transforme nos misères en miséricorde. Alors, également, là où Dieu nous a placés, nous pouvons commencer à donner même ce que nous n'avons pas reçu.
Lucidité sur le présent
Puisque nous sommes en marche, il est nécessaire de discerner ce que nous traversons ou ce qui nous traverse.
À mesure que nous avançons dans la vie monastique, nous connaissons mieux notre communauté et nous nous connaissons mieux dans cette communauté d'exode. D'eucharistie en eucharistie, le travail de conversion se poursuit en nous et nous découvrons en nous, à la lumière de l'Esprit, tout un lot de sentiments, d'impressions, d'enthousiasmes et de lassitudes, d'ouvertures à l'autre et de clôtures sur nous-mêmes, tout un lot de désirs saints et d'impuissances sur lequel l'Esprit Paraclet veut faire la lumière et amener la lumière de l'Évangile qui sauve.
Face à ces découvertes d'un monde contrasté qui nous habite, trois réactions sont possibles:
- ou bien, et c'est souvent le cas, on s'en tient au fait brut, au sentiment immédiat, au senti immédiat;
- ou bien, devant ce mélange dont nous ne sommes pas maîtres, nous sommes tentés parfois d'en rester à une culpabilisation automatique: "Je suis incapable de ceci ou de cela; je ne ferai jamais mieux que ceci ou cela".
- Il est évident qu'en voyant dans notre présent des attitudes ou des réflexes qui s'opposent à l'Évangile de Jésus, nous avons à demander pardon au Seigneur; mais une fois passé le pardon de Jésus, - et il passe souvent en un seul regard, - il est bon de nous demander devant lui: "Qu'est-ce que cela veut dire? Ce sentiment de lassitude ou ce réflexe de fermeture sur moi, cette courbure sur moi-même, cette brusque jalousie dans ma vie... Qu'est-ce que cela veut dire, Seigneur? Comment puis-je lire ce sentiment négatif, cette inquiétude paralysante?"
Il faut être prêt à changer notre échelle de valeurs, comme dit saint Paul: "Lorsque j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant" (1 Co 13,11). "Quand j'étais dans le monde, dirons-nous, je pensais comme le monde, je réagissais comme le monde, mais maintenant je suis moniale, j'ai à réagir selon l'Évangile de Jésus"
Ici, apparaît le rôle irremplaçable du dialogue spirituel avec un témoin: conseiller, conseillère, prêtre... mais un dialogue! Toute une partie de notre vérité sur le présent ne peut se faire jour qu'à travers un dialogue. Ce qui nous libère, c'est ce qui passe par notre parole. On dira: "mais tout cela, je le sais!". Certes, nous le savons; mais tant que tout cela ne sera pas passé par notre parole, il y a une libération qui ne sera pas achevée, et vers laquelle l'Esprit de Jésus veut continuer à nous faire tendre.
Lucidité sur l'avenir
Lucidité sur ce qui doit encore advenir et qui est encore enclos dans le secret de Dieu. Nous sommes emportés par le flot du temps comme "des nacelles de jonc" (Jb 9,26). Il nous faut traverser avec Jésus cette épaisseur du temps, cette durée de la vie monastique: c'est l'épreuve de ta maturité spirituelle. Même quand on meurt jeune, on ne fait pas l'économie de cet exode; l'Esprit se charge alors des accélérations nécessaires.
L'une des grandes grâces de discernement spirituel que Dieu puisse nous faire sur le chemin de l'Alliance, c'est de nous réconcilier avec l'insécurité, avec la marche, avec la nécessité de l'exode; car si nous vivons de certitudes dans la vie de foi, nous vivons aussi, avec toute l'Église, dans l'insécurité.
Réconciliés avec l'insécurité, avec l'exode, il devient possible de vivre, avec la force de Jésus, de longues patiences monastiques, dignes de la patience de Dieu. Là encore, l'Esprit nous aide à discerner ce qui habite nos impatiences dans la vie conventuelle, dans la sainte grisaille de tous les jours. Il nous amène à repérer, en particulier, un certain parasitage des Béatitudes par l'image de nous-même: Image survalorisée, mais souvent aussi dévalorisée. Et avec la force et la douceur de l'Esprit, Il devient possible d'offrir nos impuissances sans rapetisser nos désirs.
Dans la certitude d'être aimés de Celui qui s'est livré pour nous, nous apprenons à réagir avec détermination, face à l'avenir qui nous échappe, sans nous arrêter devant les solitudes ou les incompréhensions, sans flirter, si peu que ce soit, avec la tristesse, sans nous lasser de servir. Car si nous voulons demeurer dans l'amour, il nous faudra aimer jusqu'à l'extrême. "Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monte, les aima jusqu'au bout" (Jn 13,1). Il nous faudra aller jusqu'au bout, et le bonheur sera justement de nous perdre. Le remède d'aimer est d'aimer davantage.
... sa gloire
Toute l'œuvre de Dieu part de sa gloire et culmine dans la gloire.
Pour Jésus, la gloire a été et est encore l'achèvement du mystère de sa vie et de sa mort: "J'ai achevé l'œuvre que tu m'as donnée à faire. Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j'avais auprès de toi avant que que le monde fût" (Jn 17,5).
Pour nous, qui épousons le Christ, son mystère et son œuvre, tout culminera dans la gloire. Tout, dès aujourd'hui, prend son sens dernier dans la gloire promise: ce moment de travail, ce moment de rencontre communautaire, ce moment d'entraide, ce moment de support fraternel, tout pointe, dès aujourd'hui, vers la gloire. Seule la gloire éternisera notre amour.
Seule la gloire éclaire, dès aujourd'hui, notre engagement de pauvre jusqu'à la mort. La gloire c'est le but dernier, c'est la seule réussite qui soit de niveau avec l'amour que Dieu nous porte. La gloire c'est la valeur sûre, c'est l'épanouissement définitif de la vie, c'est la vie en abondance. La gloire promise, c'est la vraie mesure des choses de la vie présente. La gloire, c'est finalement le critère décisif de tout mûrissement spirituel, de toute croissance spirituelle, car lorsqu'on regarde les choses à partir de la gloire, on les regarde à partir de leur achèvement.
En toute circonstance, à chaque tournant majeur, pour tous les choix concrets qui jalonnent notre vie de consacrés et notre vie fraternelle, afin de décaper toutes nos hésitations, toutes nos tristesses, toutes les petitesses de notre cœur, nous pouvons nous redire: qu'est-ce que je cherche? qui est-ce que je cherche? Il faut surtout entendre le Ressuscité nous poser, comme à Marie de Magdala, la question qui, à elle seule, opère le discernement décisif et la conversion de toute une vie: "Femme, qui cherches-tu? Où me cherches-tu? Cherche-moi où je suis, je te trouverai, je te rejoindrai, là où tu es."
Nous avons décrit, jusqu'à présent, la croissance de la personne au sein de la communauté monastique comme le cheminement d'une alliance avec Dieu vécu personnellement en solidarité avec un groupe de sœurs. Si nous cherchions, en terminant, un test - non pas un test de réussite de notre croissance spirituelle -, mais un test d'authenticité dans le cheminement, à l'intérieur de la communauté, nous pourrions explorer la notion d'autonomie affective
Essayons de décrire l'autonomie affective de la moniale consacrée au Seigneur au sein de sa communauté.
1° L'autonomie affective implique que je me libère de l'image de moi-même. Il arrive que nous dépendions du miroir de la communauté, que nous soyons vulnérables à l'image de nous-mêmes que la communauté nous renvoie, ou à l'image que nous croyons voir en elle; d'où une tentation: soit de ne plus être nous-mêmes, de nous fondre en quelque sorte dans cette image que l'on attend de nous, soit la tentation inverse de "briser le miroir".
Quand l'image que nous renvoie la communauté n'est plus suffisamment gratifiante, nous avons parfois tendance à briser le miroir, à agresser la communauté qui nous regarde ainsi.
Or je ne suis pas l'image que la communauté me renvoie. Je ne suis même pas l'image que je me fais de moi-même. Comme l'écrit l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ, avec son intuition admirable: "Tu n'es pas meilleur si tu es loué; tu n'es pas pire si tu es blâmé: tu es ce que tu es "Deo teste", devant Dieu comme témoin!" Voilà ma véritable identité! Je suis ce que je suis devant Dieu comme témoin: je suis ce que je suis dans le regard de Dieu. Donc ma vie reste cachée en Dieu, car c'est Dieu qui me connaît. Je ne connais pas ce que Dieu connaît de moi, mais je sais que ce Dieu n'est qu'amour, lui qui me connaît; je sais qu'il n'a sur moi qu'un projet d'amour. "Quand le Christ paraîtra, dit saint Paul, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui en pleine gloire" (Col 3,4) , mais alors seulement. Jusqu'à ce moment je ne saurai qu'imparfaitement le nom inscrit sur mon "caillou blanc" (Ap 2,17); je ne me découvrirai totalement que dans la lumière de la parousie, dans la lumière de la gloire de Jésus. Mais je me connais déjà suffisamment puisque je me sais aimé de Dieu en Jésus-Christ et mu par l'Esprit.
2" Tout en me réjouissant de la confiance qu'on me fait, de l'affection qu'on me porte, de la place qu'on me réserve dans la communauté, je dois me préoccuper de donner ma confiance, de donner de l'indulgence, de donner mon pardon, mon intérêt, ma sympathie. Chaque fois que je suis tentée de me dire: "je suis seule, je suis bien seule!", je dois me mettre en marche vers la solitude de mes sœurs. Il s'agit d'inverser en amour toutes les tendances de mort, d'inverser en accueil toutes les fausses solitudes.
3° Si je veux grandir en autonomie affective, j'ai à me redire que l'amour vrai est la vraie valeur et le vrai critère, et cela dès aujourd'hui comme au soir de ma vie.
4° Je dois savoir reconnaître mes besoins physiques, intellectuels, culturels, artistiques et en parler aux responsables, ou à la responsable, non pas pour revendiquer une place, un égard, un travail, mais pour vivre une obéissance éclairée.
5° L'autonomie peut se mesurer également au fait que l'on devient capable de porter sans se faire porter. C'est la solitude qui attend spécialement toutes les responsables: responsables de communauté ou responsables de formation. Solitude véritable, solitude adulte. Ce fut celle de Jésus, qui a porté à lui seul le poids du salut du monde sans pouvoir se faire porter. C'est la solitude de celle qui accepte de vivre seule avec le Seul.
6° Notre autonomie affective ne sera vraie que si elle devient progressivement l'autonomie de l'épouse dont le cœur est livré à jamais. Toutes les saintes de nos instituts ont été de véritables épouses pour le Christ. Elles ont connu, comme nous, les hauts et les bas de la vie spirituelle, mais elles n'ont jamais marchandé leur amour: Lui, Lui, rien que Lui, le Christ, rien que Lui et son œuvre! rien que Lui et le service du Règne!
7° Enfin, l'autonomie affective est l'autonomie d'une moniale dont toute la vie passe à chercher la Face du Seigneur. "C'est ta face, Seigneur, que je cherche, ne me cache pas ta Face!"
La Face de Jésus, le Visage de Jésus... personne, depuis bientôt deux mille ans, n'en a revu les traits, personne n'a pu l'imaginer, ni la peindre avec certitude, car cette Face de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, ne se dessine qu'en traits de parole.
Or la Parole de Dieu ne nous fixe jamais devant une image unique de la Face de Jésus. Elle nous offre trois images qui tantôt se fondent et tantôt se distinguent; trois images qui se renvoient l'une à l'autre, comme pour nous dire: "Il est vivant, celui que tu cherches, il est mystère, celui que tu aimes, et tu ne le trouveras qu'en cheminant".
La première image, celle qui a fasciné et qui fascine encore tous les amis du Seigneur, c'est la face douloureuse de Jésus. Devant cette face de condamné, de crucifié, de mourant, on ne peut s'arrêter que si l'on aime, que si l'on est en marche vers l'autonomie de l'épouse, car la souffrance n'est jamais belle. Jésus mourant n'avait "ni prestance, ni éclat, ni apparence qui le fasse apprécier" (Is 53,2). Isaïe décrit le Messie souffrant comme "un homme de douleurs, méprisé, abandonné des hommes, devant qui on se voile le regard"; et devant lui on ne peut que penser: "Je ne veux pas voir cela! je ne veux pas voir un homme souffrir à ce point!"
Dans la passion de Jésus, seul l'amour est splendide, seul l'amour nous parle du cœur de Dieu; tout le reste n'est que violence, haine et trahison. Et si la face douloureuse de Jésus est finalement si belle, si noble, si attirante pour nous les croyants, spécialement aux heures de souffrance et d'angoisse, c'est parce que cette face douloureuse nous dit, nous crie ou nous murmure un amour qui est allé jusqu'à l'extrême, et qui a su traverser la mort.
La deuxième image de Jésus, la deuxième sainte face pour ainsi dire, c'est celle que Pierre, Jacques et Jean ont entrevue un instant sur la montagne: la face transfigurée de Jésus. Jésus avait gravi la montagne pour prier, pour rencontrer intensément le Père, dans le silence et dans un dialogue confiant et filial. C'était la respiration de sa vie d'homme.
"Pendant qu'il priait, l'aspect de son visage changea et son vêtement devint d'une blancheur éclatante." Les disciples ont vu cette face de Jésus transfigurée dans la prière, transfigurée par la prière. Rien ne les préparait à cette révélation, à ce dévoilement inattendu du mystère de Jésus, ils étaient même appesantis par le sommeil, mais "demeurés quand même éveillés, ils virent sa gloire" (Lc 9,32);
Nous avons là comme un résumé de toute la veille monastique: "Demeurer éveillés afin de voir sa gloire". Rien ne nous prédispose, nous non plus, à ces moments de pure grâce où nous devinons la gloire de Dieu affleurant un instant sur le visage de Jésus. Plus que Pierre et les autres, nous arrivons sur la montagne, appesantis de sommeil. Ce sommeil, nous le connaissons bien, même après dix, vingt ans, trente ans de vie monastique: sommeil de notre foi trop habituée aux merveilles de Dieu; assoupissement de notre espérance trop vite blasée, trop vite lassée, trop vite résignée; somnolence de notre amour fraternel, lorsque nous nous arrêtons à mi-pente d'un véritable dialogue, lorsque nous posons des conditions au don de nous-mêmes ou lorsque nous nous redonnons le droit d'avoir des droits.
Le sommeil nous guette. C'est la gloire de Jésus qui nous tient éveillés, tout éveillés dans notre foi. Le seul antidote à 1'appesantissement de notre amour, sur le chemin de la croissance spirituelle, c'est de vivre toute notre existence comme un moment de surprise; c'est de nous laisser surprendre, à longueur de vie, par la gloire de Jésus, et d'entrer humblement, pauvrement, heureusement, dans sa lumière transformante.
Et ceci nous conduit à contempler une troisième image de la face très sainte de Jésus: la face glorieuse du Seigneur ressuscité.
La Transfiguration n'a été que fugitive; elle annonçait la gloire définitive du Seigneur, et c'est cette gloire-là, la gloire de l'alliance nouvelle et éternelle, que nous guettons, "dès l'aurore" (Ps 63,2), sur la face de Jésus. "Ressuscités avec le Christ, nous recherchons - dès l'aurore - les choses d'en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu" (Col 3,1).
De là où nous sommes, nous regardons Jésus là où il est; et parce que notre amour le rejoint là où il est, "notre vie demeure cachée en Dieu avec le Christ" (Col 3,3). Notre vie est cachée, cachée à nos yeux, c'est pourquoi la foi nous reste difficile, mais notre vie est en Dieu avec le Christ, et là, en Dieu avec le Christ, devant la face glorieuse du Christ, se poursuit en nous l'œuvre du Père qui est, à la fois, illumination et métamorphose.
Dieu qui est lumière en lui-même se fait lumière pour nous: "Le Dieu qui a dit: 'Que du sein des ténèbres resplendisse la lumière', est celui qui a resplendi dans nos cœurs" (2 Co 4,5). Et pourquoi ce resplendis-sement dans notre cœur? pourquoi cet éclairage de notre cœur? Pour y faire "briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ". Ainsi c'est la lumière de Dieu lui-même qui pour nous, en nous, éclaire la face de Jésus.
En illuminant ainsi de sa propre gloire le visage du Ressuscité, Dieu le Père nous transfigure, nous qui regardons, nous qui chantons dans l'Esprit cette gloire, "nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme en un miroir la gloire du Seigneur; nous sommes transformés en cette même image, allant de gloire en gloire, comme de par le Seigneur, qui est Esprit" (2 Co 3,18).
Visage du Christ chargé de nos douleurs,
visage de l'Élu transfiguré sur la montagne,
visage du Seigneur glorifié dans le ciel:
trois icônes du Fils unique que le Père a donné au monde,
trois moments de la Pâque qui nous a sauvés.
Par ce visage tout est dit, tout l'amour est manifesté.
Pour ce visage, nous avons accepté de tout perdre.
"C'est ta Face, Seigneur, que je cherche; ne me cache pas ta Face" (Ps 27,8).
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