Solitude et communauté
Thème 3
Le rôle de la responsable de la communauté
Parler du rôle, du métier ou de l'art de la responsable, c'est aborder une réalité très complexe, qui met en œuvre des données sociologiques, économiques, affectives et spirituelles. Chacun de ces secteurs mériterait de longs développements, d'autant qu'il faudrait normalement prendre en compte, non seulement l'histoire de chaque institut, mais l'histoire de chaque communauté, qui conditionne si étroitement, dans nos monastères, et le style d'autorité et le style d'obéissance.
Nous ne retiendrons que quelques aspects, touchant le dynamisme de la vie contemplative et ce que la responsable peut y apporter.
Dans un premier temps nous jetterons ensemble un regard de foi sur la tâche de la responsable, puis nous passerons en revue quelques lois qui commandent le dynamisme d'une communauté, et pour terminer nous prendrons en considération et en pitié la responsable elle-même au cœur de sa mission impossible et splendide.
1. La tâche de la responsable à la lumière de la foi
Que nous dit la théologie sur le service de l'autorité dans la vie religieuse? Elle énonce deux principes, très simples, mais très féconds:
Comme toute autorité dans l'Église, l'autorité de la responsable vient du Christ. Elle est une participation à l'autorité (exousia) du Christ ressuscité, Pasteur de son troupeau et Tête du Corps qui se construit sur la terre dans la puissance de l'Esprit.
La responsable reçoit son autorité du Christ par l'Église du Christ. Déjà, au point de départ, les successeurs des Apôtres, en communion hiérarchique avec le successeur de Pierre, ont discerné comme authentique le charisme de nos fondateurs. Mais c'est tout au long de l'histoire d'un institut que l'Église "continue d'être médiatrice de l'action consacrante de Dieu". En particulier c'est l'Église de Jésus qui "confie à un institut, selon sa loi propre et les constitutions qu'elle a approuvées, l'autorité nécessaire pour la réalisation du vœu d'obéissance" (SCRIS, 31 Mai 1983, n° 42).
Origine christique de l'autorité religieuse, médiation constante de l'Église quant à son exercice: ces deux prémisses théologiques entraînent immédiatement une série de conséquences très concrètes.
1° L'autorité religieuse appelle un double acte de foi: de la part des sœurs, pour la recevoir comme un don de Dieu, de la part de la responsable, pour l'assumer comme un appel de Jésus, serviteur et Seigneur.
Quelle que soit la personnalité de la responsable, quels que soient son rayonnement ou ses limites, l'obéissance religieuse garde sa fonction fondamentale, qui est d'identifier chaque sœur au Christ dans le mystère de sa soumission au Père et à son dessein. C'est cet aspect que le Concile souligne lorsque, décrivant les voies et les moyens de sainteté, il en vient à parler des conseils évangéliques:
"L'Église notre Mère se réjouit de ce qu'il se trouve en son sein un grand nombre d'hommes et de femmes pour vouloir suivre de plus près et manifester plus clairement l'anéantissement du Sauveur, en assumant, dans la liberté des fils de Dieu, la pauvreté, et en renonçant à leur volonté propre; c'est-à-dire des hommes et des femmes qui se soumettent en matière de perfection à une créature humaine à cause de Dieu, afin de se conformer plus pleinement au Christ obéissant" (LG, § 42)
Et c'est le même enseignement que Perfectae caritatis propose, en perspective trinitaire, lorsqu'il rappelle:
- que l'Esprit Saint meut les religieux lorsqu'ils "se soumettent, dans la foi, à leurs supérieurs représentants de Dieu";
- que par leur profession d'obéissance les religieux "s'unissent plus fermement et plus sûrement au Père dans sa volonté de salut", "faisant l'offrande totale de leur volonté propre comme un sacrifice d'eux-mêmes";
- que ce sacrifice spirituel de l'obéissance les configure au Christ, "qui est venu pour faire la volonté du Père, qui a appris en souffrant l'obéissance, et qui, par sa soumission au Père, s'est fait serviteur de ses frères et a donné sa vie pour la rédemption de la multitude" (PC 14).
Toutes les améliorations apportées à la vie conventuelle, tous les efforts consentis par la responsable pour rendre son autorité plus dialoguante et plus inventive peuvent être dévalués et rester sans fruits durables lorsqu'un certain nombre de sœurs ont laissé leur existence se laïciser, au point de ne plus ressentir l'obéissance religieuse comme un appel quotidien du Christ serviteur. C'est bien pourquoi les Règles de nos instituts exhortent les frères et les sœurs à inscrire leur obéissance dans une visée de foi. Là où traîne le mépris de la responsable ou de son rôle, l'authenticité se dégrade dans la vie religieuse. Là où la relation d'une sœur à la responsable est gauchie et réduite à un rapport de forces, la sœur, parfois à son insu, ralentit sa marche vers la pleine stature du Christ (Ep 4,13), voit se distendre ses liens avec le service de l'Église, et finalement tourne le dos à sa véritable liberté.
Mais un acte de foi tout aussi quotidien, et souvent crucifiant, est requis de la responsable elle-même. Il lui faut croire qu'elle est responsable, môme quand son élection a été une surprise, pour elle ou pour les autres. Il lui faut se redire, dans la foi, que le Christ veut passer par son action, par son intelligence et par son cœur, pour rassembler, conduire et nourrir sa communauté. Il lui faut en même temps admettre ses limites, ses blessures, et faire confiance à la puissance du Christ, qui œuvre dans ses faiblesses et malgré ses faiblesses. "M'aimes-tu?", lui demande Jésus tous les jours. "Si tu m'aimes, pais mes brebis, accepte d'être bergère au compte du Berger, consens à servir comme une pauvre et à donner en gardant les mains vides".
2° L'autorité de la responsable n'émane pas de la communauté, mais vient de Dieu.
Certes la communauté intervient, et doit intervenir, pour préciser par son vote qui sera détentrice, pour quelques années ou pour longtemps, de cette autorité; mais cette autorité de la responsable, en tant qu'autorité religieuse, n'est pas mesurée par le nombre des suffrages qu'elle a pu obtenir. Même élue avec une seule voix de majorité, la sœur sera reçue comme responsable à part entière, dans la foi. Il est des prieures qui ont été comme plébiscitées, il en est d'autres, plus effacées ou moins heureuses; mais il n'y a jamais vacance de l'autorité religieuse dans un monastère, ni non plus grève de l'obéissance.
3° On est amené à distinguer l'autorité religieuse de l'autorité naturelle de la personne en charge. Bien entendu, il est souhaitable que la responsable élue dispose d'un certain crédit dans la communauté, qu'elle manifeste des dons de contact, de dialogue, d'analyse et de décision; mais serait-elle démunie de plusieurs de ces qualités qu'elle n'en demeurerait pas moins investie de l'autorité religieuse par rapport à laquelle chacune vivra l'obéissance.
4° L'autorité religieuse est personnalisée. C'est pourquoi il y a dans chaque communauté une responsable et (normalement!) une seule. Ce qui n'empêche nullement toutes les sœurs d'œuvrer pour le bien commun et "de se mettre au service les unes des autres, chacune selon le don de grâce qu'elle a reçu, comme de bonnes intendantes de la grâce de Dieu qui est si diverse" (1 P 3,11). Les responsabilités partielles sont ainsi largement partagées, ce qui est généralement un signe de santé pour une communauté. Mais la tâche proprement pastorale de la responsable, bergère au nom du Berger, ne peut être transférée au groupe, et, en rigueur de termes on ne peut parler d'obéissance à la communauté. Se soumettre de bonne grâce aux choix légitimes de la communauté ou aux orientations prises en dialogue, cela relève de la vie fraternelle et d'un sens adulte de la vie communautaire, mais pas directement de l'obéissance.
5° L'autorité religieuse de la responsable est très étendue mais jamais absolue. C'est une autorité à l'intérieur d'une obéissance, puisqu'elle s'exerce selon un projet évangélique authentifie par l'Église, concrètement: selon la règle et les constitutions de l'institut, textes venus de la vie et ordonnés à la vie. Le fait que la responsable se sache et se veuille la première obéissante est d'une importance primordiale pour le dynamisme spirituel de le communauté. Garante de l'authenticité de ce que vit et de ce que cherche la communauté, la responsable réagit la première en fille de l'Église, et sa propre obéissance lui permet d'expérimenter intensément le mystère de la médiation de l'Église, sacrement de salut. En effet, le projet d'un institut, avant d'être le bien d'une communauté, est un propos d'Église, que la responsable entend servir et devant lequel elle s'efface. C'est à elle avant tout qu'il revient d'éclairer le vécu communautaire par référence à ce projet ecclésial et missionnaire de l'institut, et de scruter les textes fondateurs avec objectivité et ouverture de cœur pour y trouver de nouveaux chemins de fidélité à l'Évangile. Quels que soient son expérience, son charisme ou ses intuitions, la responsable n'a pas grâce pour modeler une communauté à son image, mais pour la "faire grandir" (auctoritas) à la ressemblance de Jésus-Christ. Et cette pauvreté de cœur à laquelle la responsable est sans cesse ramenée devient pour elle source de paix. Car elle n'a pas à réussir une œuvre personnelle, mais à faire œuvre d'Église, pour ses sœurs et avec elles, "pour la gloire de Dieu et le salut du monde"
6° L'autorité religieuse met la responsable au service d'une œuvre qui la dépasse, car chaque brebis du troupeau et le troupeau lui-même appartiennent au Seigneur. Chaque sœur, appelée par Jésus, est entrée personnellement dans le mystère de sa Pâque, chacune vit l'Alliance et l'Exode, tendue vers la Rencontre de toute la force de sa foi; chacune est engagée dans l'aventure spirituelle monastique d'une manière personnelle, irremplaçable aux yeux de Dieu. Si bien que la responsable, quand elle prend la charge, devient responsable de sœurs déjà responsables: responsables de leur propre réponse, de leur générosité, de leur engagement communautaire, de leur choix définitif pour les Béatitudes, responsables de leur fidélité aux voeux qu'elles ont prononcés.
La responsable, si dévouée qu'elle soit, si oublieuse d'elle-même, si désireuse de promouvoir chez toutes l'authenticité de la vie quotidienne, ne pourra jamais être libre à la place des autres, et, de ce point de vue, une certaine impuissance fait partie de son rôle. Au cloître, comme en plein monde, chaque baptisée doit répondre d'elle-même devant Dieu, et garde le pouvoir de mésuser de sa liberté, comme aussi de se livrer sans réserve à l'Esprit.
Ce qui appartient à la responsable, c'est de nouer en gerbe ces vies déjà offertes, ces destinées déjà engagées, à la vie et à la mort, dans la sequela Christi (suite du Christ).
2. La communauté en marche
Nantis de ces quelques repères théologiques, nous nous poserons, dans une deuxième partie, une question très simple: sur quels leviers peut-on agir pour améliorer le dynamisme d'une communauté?
Il faudrait ici prendre en compte tous les éléments qui entrent en jeu pour la cohésion et l'expansion d'une communauté; nous en retiendrons seulement quatre, qui vont nous permettre une réflexion concrète:
. les valeurs communes
. les objectifs communs
. le style d'autorité
. la qualité de la communication.
1. Un ensemble de valeurs partagées par toutes
Le dynamisme d'une communauté repose avant tout sur les valeurs qu'elle entend privilégier. Déjà à ce niveau l'animation apportée par la responsable peut être déterminante.
À certaines heures, à certains tournants de la vie communautaire, la parole de la responsable rappelant les grands choix irréversibles de l'institut ou le contrat fraternel que chacune des sœurs a passé avec la communauté au jour de sa profession, peut aider beaucoup de sœurs à "ranimer la flamme du don que Dieu leur a fait (2 Tm 1,6).
Des pressions multiples s'exercent, en effet, qui occultent parfois dans les intelligences et dans les cœurs les véritables urgences: Il y a, entre autres, le poids du quotidien, les sujétions du travail rémunéré, l'investisse-ment de chacune dans l'œuvre de ses mains, les soucis de santé, les contrecoups affectifs des heurts commu-nautaires, et aussi la difficulté de durer dans la louange, "en pauvreté et nudité d'esprit". À cela s'ajoute la laïcisation de la pensée et des sentiments que nous respirons inconsciemment dans la culture contemporaine. Quand s'estompe le véritable horizon de la vie monastique, qui est la mission universelle de l'Église, la vie quotidienne risque toujours de se rapetisser et de se durcir. Une communauté adulte sera toujours recon-naissante à sa responsable de ne pas laisser le flou s'installer quand les grandes valeurs sont en cause, de redire aux sœurs à temps, doucement mais sans faiblesse, quel Seigneur les a réunies, quel style d'existence et de témoignage il attend d'elles dans son Église, et combien il importe de "commencer toujours".
Il ne s'agit là ni d'émotion ni de rhétorique. À ces moments plus graves, la responsable ne vient pas à ses sœurs ou à une sœur "avec le prestige de la parole pour leur annoncer le témoignage de Dieu". Il se peut même qu'elle se présente "faible, craintive, et toute tremblante, que sa parole n'ait rien des discours persuasifs de la sagesse"; mais son intervention sera une "démonstration d'Esprit et de puissance" si elle ne veut savoir que "Jésus Christ et Jésus Christ crucifié (1Co 2,1-5).
Certes la responsable est amenée bien souvent à réveiller en elle-même et pour elle-même les grandes convictions qui la font vivre au monastère, mais ni sa lassitude ni même ses défaillances personnelles ne la disqualifient pour son rôle de vigilance. "Je t'ai fait sentinelle pour la maison d'Israël, dit Dieu à Ézéchiel. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si tu ne parles pas pour avertir le méchant d'abandonner sa voie mauvaise, afin qu'il vive, c'est lui, le méchant, qui mourra de son péché, mais c'est à toi que je demanderai compte de son sang" (Ez 3,16ss). Il est des moments où il faut que la responsable parle, même si elle n'a que peu de chances d'être entendue. C'est une manière d'aimer d'un amour fort, et à travers cet acte de courage une sœur peut percevoir que sa responsable continue d'espérer pour elle et avec elle. Braver l'impopularité quand l'enjeu est décisif, c'est risquer sa vie pour le troupeau, en comptant sur la seule force de Dieu. "Dieu, en effet, ne nous a pas donné un esprit de timidité, mais de force, de charité et de pondération" (2 Tm 1,7). Mieux vaut sans doute, pour une responsable, donner ses peurs au Christ sans lâcher la charrue que de se laisser paralyser par sa faiblesse et de regarder en arrière.
2 . Des objectifs clairs et acceptés
C'est un signe de santé, pour une communauté, que de pouvoir se fixer des objectifs en toute clarté et programmer ses efforts. Là encore le rôle constructif de la responsable s'avère indispensable, puisque son autorité est ordonnée justement à la croissance de la personne et du groupe.
Elle intervient d'abord dans l'élaboration des projets, ceux dont elle a eu l'initiative, ceux dont le conseil a décelé l'urgence, ceux également qui ont jailli plus spontanément du vécu communautaire ou qui émanent de l'Église locale ou d'une instance supérieure de l'institut, là où il en existe. Même lorsqu'un projet a été mûri en dialogue communautaire, il est souvent souhaitable que la responsable le ratifie, pour qu'il devienne officiel-lement le devoir de toutes.
C'est aussi à la responsable qu'il revient normalement de préciser les programmes concrets, les étapes et les échéances, de répartir les compétences, de veiller à la continuité et à l'équilibre des efforts. Rien ne fatigue les communautés, rien ne dévalue la concertation communautaire comme des réunions qui ne débouchent sur rien de net, des projets qui retombent dans la grisaille, ou des situations qu'on laisse pourrir faute d'avoir provoqué à temps, et dans un esprit évangélique, les clarifications nécessaires. Au contraire, les sœurs de bonne volonté se sentent comprises et épaulées quand la responsable a le souci d'évaluer de loin en loin la progression, de rappeler les engagements pris ensemble, de revenir sur une expérience en cours lorsque le temps d'essai arrive à expiration.
La sœur responsable, de ce point de vue, agit un peu comme la mémoire de la communauté, et, en permettant à la communauté de mieux gérer son temps et ses rythmes, elle peut apporter beaucoup à la dynamique, à la créativité du monastère, et surtout à la paix des cœurs.
Cela suppose que la responsable sache prendre du recul et veuille en prendre par rapport au vécu communautaire, et qu'elle soit fidèlement, pour elle-même et pour les autres, en attente et en accueil de la paix qui vient de Dieu. "Recherche la paix, poursuis-la toujours" (Ps 34,15).
3. Le style d'autorité
La vie et le dynamisme de tout groupe humain suppose non seulement des valeurs communes auxquelles on se réfère, des objectifs communs et bien assumés, mais un système de rôles et d'autorité qui permette de différencier et d'articuler les tâches.
Laissant ici de côté les relations de la responsable avec son conseil et avec la maîtresse de formation, qui mériteraient d'être traitées longuement pour elles-mêmes, abordons un seul problème concret: le style de gouvernement de la responsable.
Touchant ce problème de l'autorité, l'une des difficultés pour la responsable est d'avoir à se situer à la fois au service de .toutes et au service de chacune. Parfois les problèmes matériels et la préoccupation des santés accaparent tellement la responsable qu'elle trouve tout juste la force de "faire tourner la maison". Elle perçoit combien il serait urgent de manifester à chacune de l'attention, de l'intérêt, de l'estime, d'aider chacune à se remotiver théologiquement, spirituellement, mais il arrive qu'elle n'en ait plus la force, ou le courage, ou la liberté intérieure. Elle use un temps précieux à arbitrer des conflits de personnes qu'on lui apporte parfois de manière peu adulte; elle se sent paralysée par les critiques, ouvertes ou latentes, démunie devant l'inertie de certaines sœurs ou devant les explosions d'une agressivité incontrôlée, décontenancée devant certaines distorsions entre le dire et le faire.
Ces handicaps, qui sont quotidiens et source de souffrance, cachent parfois à la responsable la demande très réelle d'un grand nombre de sœurs: "Que la responsable dégage du temps pour nous, pour recevoir chacune." Il est vrai que parfois l'on se plaint d'un manque de disponibilité de la responsable sans rien tenter pour la décharger matériellement ou pour lui laisser des sas de reprise en Dieu et de réflexion.
Mais le problème est plus vaste et plus profond, car il conditionne étroitement le rôle spirituel de la responsable.
Du point de vue du style d'animation ou de gouvernement, on pourrait formuler de manière un peu lapidaire trois exigences pour les responsables:
- passer devant,
- aller droit,
- rester la responsable.
Passer devant: donner l'exemple d'une moniale engagée avec joie et sans retour dans la vie d'oraison et de louange, l'exemple d'une vraie sœur, que sa profession a rendue solidaire, à la vie à la mort, de quinze, vingt, trente pauvres assoiffées de Dieu. Certes les sœurs se montrent compréhensives, mais ce serait leur demander beaucoup que de les amener concrètement à obéir, dans la foi, à une responsable qui ne cheminerait plus que de loin avec la caravane ou dont l'autorité se laïciserait de mois en mois.
Aller droit, dans les petites choses comme dans les grandes; car la dynamique communautaire est toujours délicate: des influences de tous ordres s'y exercent, et la tentation peut être forte, pour une sœur, d'annexer la responsable à ses vues ou à ses projets. La responsable, parce qu'elle reçoit sa tâche de Jésus Pasteur, ne peut être ni manipulée ni manipulante; et parce que ses objectifs sont ceux de l'Évangile, elle n'a que faire des voies indirectes ni pour elle ni pour ses sœurs.
Rester la responsable, c'est-à-dire continuer à assumer la charge, et en prendre les moyens, dans la force et la douceur de l'Esprit Saint. Il serait anormal que la responsable se voie contrainte de se dépenser partout, de servir partout, de remplacer partout, aux dépens de son rôle primordial qui est de travailler à la cohésion et à l'élan de la communauté et des personnes. Il serait dommageable également, pour la communauté, que la responsable, par lassitude, par découragement ou par timidité, renonce à la parole ou se la laisse ôter. Car l'autorité n'est service que si elle reste autorité, c'est-à-dire force au service de la croissance. Le Concile, sur ce point, a laissé aux supérieurs religieux des directives très équilibrées:
"Ils amèneront les religieux a la collaboration par une obéissance responsable et active tant dans l'accomplissement de leur tâche que dans les initiatives à prendre Ils les écouteront donc volontiers, susciteront leur effort commun pour le bien de l'institut et de l'Église, usant toutefois de leur autorité quand il faut décider et commander ce qui doit être fait" (PC 14).
4. Le dynamisme d'une communauté peut être aidé puissamment par un quatrième facteur:
une communication de qualité entre les sœurs.
Mises à part les réunions de communauté, il existe bien d'autres secteurs de communication où la responsable est impliquée ou a son rôle à jouer.
Dans bon nombre de monastères, l'aggiornamento postconciliaire a entraîné une certaine libération de la parole. Beaucoup de choses ont été dites, beaucoup de bouchons ont sauté, beaucoup de couvercles se sont soulevés; mais, passé ce premier temps d'explosion ou d'euphorie, les communautés ont dû gérer, dans un contexte un peu nouveau, la parole et le silence, les échanges communautaires et les dialogues personnels.
Çà et là des problèmes sont apparus ou réapparus.
Par exemple le problème endémique des bavardages incontrôlés, contre lesquels les Règles monastiques, en général, nous mettent en garde: véritables lézardes à la citerne, par où s'échappe l'eau vive de la communauté, l'eau vive du silence contemplatif, de l'obéissance et de la charité constructive. Sur ce point une ascèse très vigilante attend la prieure elle-même, harcelée par une multitude de tâches, et qui risque de s'éparpiller ou de dévaluer sa parole de responsable. Mais parfois elle-même, remarquablement silencieuse en ce qui la concerne, se trouve confrontée à des habitudes de bavardage largement répandues dans la communauté et que certaines sœurs essaieraient volontiers de justifier en théorie. Des communautés, autrefois très attentives à la qualité du silence, ont connu ces dernières années des dérives inquiétantes. Ici ou là la difficulté vient en partie d'un recadrage imprudent de l'horaire: dans le dessein de favoriser la solitude et pour contrebalancer les contraintes du travail, on a rogné exagérément le temps des récréations, d'où la prolifération de conversations, parfois longues, hors du temps et hors des lieux normaux.
Au sujet des dialogues personnels de la responsable avec chacune des sœurs, une enquête et des analyses précises seraient nécessaires avant tout essai d'évaluation. Il est clair, en tout cas, que ce type de dialogue constitue à la fois un test de l'esprit religieux et de la liberté intérieure pour chaque sœur, et un lieu privilégié de révision de vie pour la responsable, sous le regard pacifiant du Seigneur. Voici, à titre indicatif, quelques questions toutes simples que la responsable peut être amenée à se poser, en vue de restaurer ou d'enrichir ses dialogues:
- Quelles sœurs ai-je rencontrées sous l'angle personnel ces deux derniers mois?
- Quelles sont les sœurs qui m'évitent ou que j'évite? celles pour lesquelles je me résigne au silence?
- En est-il qui mangent indûment mon temps aux dépens de plus démunies? ou qui m'agrippent cent fois dans les couloirs sans jamais répondre à mes invitations au dialogue?
- Les malades et les sœurs âgées ont-elles gardé leur part dans mon emploi du temps?
- Quand une sœur vient, est-ce que je sais l'écouter pour elle-même, ou est-ce moi qui parle, qui dis et qui me dis?
- Que disent les silences de mes sœurs?
- Est-ce que je me laisse paralyser, à la pensée que telle sœur est plus ancienne que moi, ou plus expérimentée, ou plus cultivée, ou qu'elle jouit dans la communauté d'un crédit supérieur au mien?
- Est-ce que j'aborde les dialogues difficiles avec un cœur vraiment évangélique, pour que le Seigneur croisse, même si je dois diminuer? est-ce que je prie pour m'y préparer?
- Est-ce que je fais suffisamment confiance à la force de l'Esprit qui nous habite toutes deux, la sœur et mol?
- Qu'en est-il de mon agressivité, de ma discrétion, de mon désir de plaire?
Le dur métier, le beau métier que celui de responsable... On pourrait poursuivre l'énumération des sentiers de conversion, et chacune est à même d'affiner l'approche de ce problème d'authenticité. Mais pour clore ces réflexions sur la communication dans nos monastères, j'aimerais insister sur un détail pratique: les prieures supposent parfois trop facilement que les sœurs sont au courant de ce qui se passe. S'il s'agit de problèmes qui concernent toutes les sœurs, leur présent ou leur avenir, il ne suffit pas de les avoir traités en conseil ou signalés dans un aparté en récréation, sinon les plus silencieuses des sœurs, et les plus discrètes, auront l'impression qu'elles ne comptent pas, que leur avis est négligeable et leur accord superflu. En famille, sans aucune contrainte, on sait toujours à temps ce que l'on doit connaître. En communauté, ne pas savoir est ressenti souvent comme une mise à l'écart. Jésus lui-même y voyait un signe de servitude: "Je ne vous appelle plus serviteurs, disait-il aux disciples, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître" (Jn 15,15).
Pour rompre l'impression inutile de secret, il est facile de ventiler largement les renseignements communau-taires et les nouvelles, grandes ou petites; on peut aussi demander à un scribe agile et futé de tenir un cahier de communauté où seront notés brièvement les décisions prises et les objectifs retenus, à l'intention des mal entendantes, des malades, des distraites... ou des amnésiques.
Toujours dans le but d'améliorer la communication, donc aussi la communion des cœurs, et pour éviter aux sœurs d'être souvent réduites à des conjectures, il peut être bon d'expliquer suffisamment à la communauté ou à une sœur les raisons de telle proposition ou de tel choix. Parfois l'on choisit des chemins détournés, par exemple pour écarter telle sœur de tel poste, alors qu'une explication douce et franche, bien que pénible sur le moment, serait plus humaine et finalement moins traumatisante. Cela aussi est une manière d'espérer. Enfin il n'y a pas à craindre de nommer les problèmes et d'analyser sobrement une situation, si on peut le faire paisiblement et avec objectivité.
3. Le dynamisme de la responsable
Après avoir passé en revue ces quelques moyens dont dispose la responsable pour dynamiser la communauté, regardons, dans une dernière partie, la responsable elle-même, prise dans les remous de sa charge, et posons-nous successivement deux questions.
A. Qu'est-ce qui est déstabilisant, désécurisant, dans la tâche de responsable?
B. Comment la responsable peut-elle trouver la paix et la joie dans son Exode?
A Les facteurs d'insécurité dans la tâche de la responsable
1° Une première insécurité vient de l'impression d'impuissance, souvent éprouvée par la responsable. Cette impuissance est due en partie à l'impréparation, laquelle est tout à fait normale, car il serait étrange, et parfois dangereux, qu'on se prépare à cette responsabilité. D'ailleurs, même quand techniquement, intellectuellement, manuellement, et au plan du jugement, la vie a préparé une moniale, elle n'est jamais vraiment préparée à occuper une telle place dans la vie et le cœur des sœurs, à mobiliser chez elles tant de confiance ou tant d'agressivité (parfois les deux). Et quand bien même la responsable serait remplie de qualités, il lui est impossible de plaire à tout instant à tout le monde, d'empêcher toutes les tensions, de prévenir tous les conflits.
Une certaine impuissance est donc inhérente au rôle de la responsable, puisqu'elle a affaire à des person-nes libres, qui ont une histoire antérieure et qui ont besoin de temps pour évoluer ou prendre conscience; mais le sentiment d'impuissance devient à certaines heures difficile à porter par la responsable quand elle doit affronter quotidiennement le mécontentement ou les critiques de celles qui devraient comprendre, l'inertie ou le quant à soi de celles qui devraient servir.
À vrai dire, même si l'on ne peut pas toujours grand chose, on peut toujours aimer. Dans toute épreuve communautaire et toute situation conflictuelle entrent toujours une part de péché et une part de misère non coupable, faites de pesanteurs, de délabrement des santés, de limites ou de failles psychologiques, de vieillissement ou de scléroses spirituelles précoces. À ces deux niveaux il y a place pour une miséricorde active.
2° La solitude de la responsable est également source d' insécurité.
Même dans les meilleures communautés, même avec le meilleur conseil, l'essentiel du tourment ne peut être partagé, parce qu'il est fait du secret des cœurs et des vies. Plus on est lucide et consciente, plus on se sent seule ; et cette solitude est parfois ressentie et vécue comme une injustice, quand au poids des soucis s'ajoute tout le poids des incompréhensions. Rares sont les sœurs d'une communauté assez libres d'elles-mêmes pour comprendre vraiment les préoccupations d'une responsable et la soutenir discrètement.
La responsable rejoint alors la solitude du Christ, Serviteur de Dieu, qui a été "seul à fouler au pressoir" (Is 63,3). Plus elle assume sa tâche de rassembleuse en "prenant sa part de souffrances (2 Tm 2,3) et plus elle se voit contrainte de porter sans pouvoir être portée, sinon par Dieu. Quand on a épuisé toutes les possibilités de dialogue, reste cette belle solitude avec le Christ sauveur, qui est l'une des formes les plus vraies du silence contemplatif.
3" Une autre insécurité de la responsable tient à la détérioration de l'image d'elle-même. La responsabilité que les sœurs lui ont confiée amène rapidement et sûrement la responsable à découvrir ou à mesurer ses limites, et elle est parfois prompte à passer "de la finitude à la culpabilité", ou à se laisser enfermer dans un sentiment d'incompétence: "Je suis celle qui échoue, ou qui a échoué, celle qui n'a pas vu, qui n'a pas pu". À l'impression - justifiée ou non - d'être guettée, attendue au tournant de l'échec, se mêle parfois la crainte d'une cassure irrémédiable: "Rien ne sera jamais comme avant... J'ai perdu des amies, des sœurs, parce qu'elles verront toujours en moi celle qui a voulu ceci, qui s'est opposée à cela... Je vivrai comme une étrangère dans ma propre maison".
Cette auto-dévaluation peut déboucher, aux heures de lassitude, sur des réflexes négatifs: "Désormais, qu'elles se débrouillent..." Mais c'est une illusion toujours brève que de s'imaginer tirant son épingle du jeu ou allant son chemin parallèlement à celui de la communauté. C'est la tentation du découragement, qu'a connue le prophète Élie en marche vers la montagne de Dieu: "C'en est assez, Seigneur, je ne suis pas meilleur que mes pères!"
Certes, rien ne nous déçoit autant que le sentiment de décevoir les autres; mais la consigne de saint Paul est là pour nous rassurer: "C'est le Christ Seigneur que vous servez" (Col 3,24): nous continuons à servir le Christ dans les sœurs même si nous sentons que notre manière de servir révèle nos manques et nos limites. Au service du Seigneur, on n'a rien à perdre, puisqu'on a voulu tout perdre.
Deux antidotes peuvent combattre la tendance à nous démobiliser en dépréciant nos efforts. Tout d'abord l'ascèse de la mémoire, qui est en rapport direct avec l'espérance, et par laquelle on veille à ne pas laisser "monter au cœur" n'importe quel sentiment. Ensuite l'adage que nous a laissé le vieux sage de l'Imitation de Jésus Christ, qui vaut son pesant de sagesse spirituelle: "Tu n'es pas meilleur quand tu es loué, tu n'es pas pire quand tu es blâmé; tu es ce que tu es devant Dieu comme témoin - Deo teste". C'est dans le regard de Dieu sur nous que nous pouvons lire notre véritable identité, et c'est dans la prière et la relation au Christ que nous trouvons notre autonomie affective et spirituelle, quelle que soit l'image de nous-même que nous renvoie le miroir de notre action. "Jésus doit me suffire", pouvonsnous redire; non pas pour vivre un quelconque en- fermement, mais pour retrouver en toute circonstance la route d'un amour fort.
On dira peut-être: l'humilité, à elle seule, devrait nous garantir contre toute tristesse devant les échecs et les impuissances. C'est tout à fait vrai, quoique un peu théorique. On pourrait ajouter que, paradoxalement, et à certaines heures au moins d'une vie de responsable, la véritable humilité consiste à garder confiance dans le meilleur de soi-même, dans "ces désirs forts ces désirs saints" que Dieu, par son Esprit, nous a mis au cœur, et donc à ne pas se laisser envahir avec intempérance par des sentiments d'auto-dépréciation, ce qui serait une manière de rester centré sur soi. "Ayez de vous-mêmes une sage estime, disait Paul, chacun selon le degré de foi que Dieu lui a donne en partage" (Rm 12,3).
4° Ajoutons, pour clore cette énumération des éléments déstabilisants, la nécessité où se trouve la responsable de porter toute une part de l'insécurité du groupe communautaire.
.Insécurité pour le présent
Certaines situations financières préoccupantes ne peuvent pas être portées utilement par l'ensemble des sœurs. S'il est bon que celles-ci soient conscientisées sur les difficultés de l'heure, sur le prix des choses, sur les économies à réaliser, sur telle ou telle anomalie du train de vie du monastère, il est souvent inutile et il serait parfois malsain de leur ôter la paix du cœur quand elles font, devant Dieu, ce qui est en leur pouvoir.
Toujours aux avant-postes pour les inquiétudes matérielles, la responsable connaît mieux que quiconque la fragilité des personnes, des psychismes, des santés, et l'impréparation de la communauté pour l'accueil de jeunes. Face à cette agression quotidienne des soucis, la tentation typique serait d'additionner tout ce qui meurt déjà au lieu de faire vivre ce qui vit encore. Or on n'obtient pas de sursaut d'un groupe humain en lui reprochant les forces qu'il n'a plus; mais ce peut être valorisant pour une personne que d'avoir à donner toutes les forces qu'elle a encore. Une sœur peut fort bien avoir une belle espérance d'épanouissement monastique alors même que sa communauté est vieillissante et déclinante. "L'Esprit souffle où .il veut!"
Insécurité pour l'avenir
L'avenir, il faut le préparer, mais il appartient à Dieu seul: "Le cheval est préparé pour la bataille, mais de Yahweh vient le salut" (Pr 21,31). "Nos temps sont dans la main du Seigneur" (Cf. Ps 31,16). Autre est l'avenir humainement prévisible, à partir de la pyramide des âges, de l'environnement économique ou ecclésial, autre peut être la visée de Dieu sur notre communauté; c'est pourquoi l'on ferait fausse route en ramenant le regard de la communauté trop uniquement sur les prospectives humaines.
"Le cheval est préparé..." La communauté ne peut pas renoncer à construire l'avenir, à se faire un cœur nouveau, tout en accueillant le cœur nouveau que Dieu veut lui donner. Mais un groupe vieillissant peut avoir tendance à gérer la vieillesse, à choisir des solutions un peu mécaniquement en fonction de la vieillesse qui est là ou qui approche, sans se soucier vraiment de l'avenir, par exemple: des besoins nouveaux de la formation. Pour prévenir ces démissions inconscientes, la responsable peut jouer un rôle dynamisant, non seulement en maintenant des pierres d'attentes pour l'avenir, mais en aidant la communauté à garder la paix face à la mort sous toutes ses formes.
Chaque communauté doit accepter d'être traversée par des forces de mort, même si tout permet de penser qu'elle vivra encore un siècle. Toutes les réalités humaines, personnelles et communautaires, sont la matière quotidienne de notre sacrifice spirituel, non seulement le travail, la liturgie, la joie des rencontres, mais la maladie, les impuissantes, la solitude de l'infirmerie et la longue offrande du soir de la vie, toutes choses que doivent assumer nos frères et sœurs qui vivent dans le monde. Ce que Paul affirme de tout croyant demeure vrai pour les communautés: aucune ne vit pour elle-même; si une communauté vit, elle vit pour le Seigneur, si elle doit mourir, elle mourra pour le Seigneur (Rm14,7-8). Et même si notre communauté devait mourir, l'important, pour toutes les sœurs, serait d'avoir vécu.
Quel que soit l'avenir prévisible, le Seigneur a placé chacun de nos monastères, nombreux ou pauvre, jeune ou âgé, aux avant-postes de l'espérance dans I'Église et le monde. L'essentiel est de ne pas se tromper d'espérance. Souvent on voudrait pouvoir espérer en soi-même, dans l'organisation mise en place ou dans les forces présentes de la communauté. Or l'espérance théologale ramène constamment notre regard vers Dieu seul, vers ses promesses et sa fidélité.
B. Comment, étant responsable, trouver la paix, garder la paix, malgré l'exode quotidien que le Seigneur demande? comment rester à la fois dynamisante et dynami-sée?
Sur ce sujet il semble qu'on puisse dire l'essentiel en dégageant cinq objectifs spirituels.
1° Coïncider avec la volonté de Dieu, manifestée lors de l'élection de la prieure
Cet ancrage théologal permet à la responsable de se redire: "Dieu, aujourd'hui, me veut responsable parmi mes sœurs; il m'appelle à le servir et à l'aimer dans ce service de responsabilité. Ce n'est, dans ma vie, ni une parenthèse ni un pis-aller: je n'ai pas, aujourd'hui, de meilleur chemin pour le rejoindre, et mon amour ne peut être ailleurs que là... "Pierre, m'aimes-tu? Fais paître mes brebis".
Quand bien même je serais la responsable élue mais pas souhaitée, je n'assume pas un simple intérim: Jésus me demande d'être responsable à part entière. J'ai à me libérer au maximum pour cette tâche de bergère, en particulier pour le dialogue personnel avec les sœurs, même au prix de certaines activités où je me retrouve bien, où je vois ce que je fais et me sens utile. Je dois me persuader qu'une action est possible, même si elle est limitée, que le rythme des conversions individuelles n'est pas programmable; que, dans le meilleur des cas, il faudra du temps; et que le véritable dynamisme, au service du Seigneur, ne consiste pas à réussir, mais à essayer.
Lorsque pointent à l'horizon de nouvelles élections communautaires, il est bon que la responsable ne débraye pas prématurément, car les sœurs perçoivent très vite ce retrait, et parfois de mauvaises habitudes anticommunautaires se prennent dans les "interrègnes". Le moment venu, la responsable ratissera paisiblement le terrain pour la suivante, comme le jardinier qui tient à laisser derrière lui une terre meuble, prête aux semailles. Puis elle s'effacera avec bonne humeur et sans rien compliquer quand une saine alternance doit avoir lieu.
2° Porter le plus possible un regard objectif sur la communauté
Certes, il ne faut pas se cacher les fragilités, mais il faut savoir garder devant les yeux toutes les possibilités qui demeurent.
Concernant les personnes, spécialement celles qui traversent une passe difficile, on peut toujours se demander: "Qu'est-ce qui fait encore vibrer positivement telle sœur? Qu'est-ce qui la met encore en marche, humainement, spirituellement? Quels sont les secteurs qui sont pour elle valorisants, constructifs? Est-ce que tout a été essayé?"
Concernant la dynamique communautaire, la responsable n'est jamais totalement démunie; elle peut, en général, tabler sur plusieurs valeurs sûres:
- l'investissement dans la prière, qui est toujours une base d'entente et d'efforts;
- les moments de plus grande réceptivité;
- les fidélités évidentes (et les cachées!);
- les sœurs prêtes à tout (qu'il faut parfois ménager et protéger contre leur propre courage);
- tout particulièrement les activités et les bonnes volontés qu'il est possible d'articuler autour des jeunes en formation, autour de projets ponctuels de formation permanente, ou à propos d'une célébration liturgique marquante, d'un événement d'Église ou de communauté.
Cette objectivité du regard peut éviter à la responsable de penser en termes de culpabilité des faits, des attitudes ou des situations qui relèvent en fait de la maladie. Il n'y a pas à s'étonner de trouver chez une malade des choses maladives. En particulier, bien des agressivités qui seraient intolérables chez une personne saine sont à considérer chez telle ou telle comme névrotiques. Cela ne signifie pas que la sœur ne puisse pas faire effort ni que l'on ne puisse plus lui en demander, mais cela permet de pardonner plus facilement, et surtout de ne pas s'encombrer inutilement la mémoire. C'est sagesse et charité que de prendre cela d'où cela vient, c'est-à-dire de la maladie ou d'un déséquilibre passager; de plus, la sœur en difficulté peut se sentir réconfortée lorsque, malgré tous ses écarts, elle trouve en face d'elle une responsable constamment prête à repartir, "neuve tous les matins" comme la compassion du Seigneur (Lm 3,23).
Regarder objectivement le présent et l'avenir, cela permet aussi de concilier créativité et réalisme. On se donne alors pour but d'avancer avec la communauté dans tous les secteurs et à tous les moments où cela reste possible, sans craindre les retombées, les moments de pesanteur, ou la lenteur de périodes de maturation.
3° Revenir à Siloé
Les eaux de Siloé, "qui coulaient doucement" (Is 8,6), source principale pour alimenter Jérusalem, étaient sans commune mesure avec les eaux puissantes du fleuve d'Aššur qui menaçaient de submerger le pays de Juda. C'est pourtant à ces eaux paisibles qu'Isaïe renvoie les Judéens, comme au symbole de la protection de Dieu sur laquelle la foi devait s'appuyer. Si nous voulons redynamiser notre existence, ou plutôt laisser le Christ y faire passer la "dynamis" de son Esprit, il nous faut retrouver les eaux de Siloé, parfois oubliées, parfois dédaignées, qui continuent pourtant à couler, fidèles et discrètes, sous les hautes herbes de notre vie d'adulte.
Et cela, parmi d'autres efforts, implique, pour une responsable, un triple retour.
a) Retour à la source de son appel. Elle est amenée:
- à ratifier de nouveau le choix du Seigneur... "Parle, Seigneur, ta servante écoute; Seigneur, que veux-tu de moi?"
- à lester son engagement de tout le poids de l'expérience acquise;
- à regarder en face les secteurs de déception et à les intégrer dans un oui d'épouse;
- enfin à se redire que toutes ces épreuves, inhérentes à la tâche de la responsable, font bien partie de l'aventure spirituelle décrite ou vécue par les saints fondateurs ou fondatrices de nos instituts. Une consacrée, généralement, est prompte à reconnaître la croix du Seigneur dans les accrocs de santé, dans les difficultés familiales ou personnelles; mais il est beaucoup plus malaisé de valoriser spirituellement ce qui ne devrait pas être, tout ce lot de faits ou de comportements aberrants, injustifiables, à la limite scandaleux, auxquels nous confronte, tôt ou tard, la vie communautaire, et qui sont pour la responsable source de bien des décou-ragements. Celle qui doit non seulement côtoyer mais gérer cela au mieux de la dynamique communautaire peut retrouver la paix en se redisant que toutes ces déceptions imprévisibles, y compris le poids de ses propres misères, font partie du contrat d'amour, de l'alliance indélébile passée avec le Seigneur.
b) Retour à la source des sacrements. Plus lourdes se font les responsabilités, et plus il importe de rajeunir la manière dont on fête le pardon du Christ. Plus le temps de la responsable est morcelé et mangé, plus aussi l'action de grâces de chaque Eucharistie doit devenir pour elle l'instant fertile par excellence, un moment intense et pauvre, gorgé de foi, d'offrande; et d'espérance aride.
c) Retour à la fontaine de la Parole vivifiante, avec de vrais moments d'écoute gratuite et d'imprégnation, qui permettent et préparent une lecture prophétique des événements communautaires. La "lectio divina" est nécessaire aux responsables autant et plus qu'aux autres; et pour celles qui avaient et ont gardé des besoins intellectuels plus grands ce peut être un devoir fraternel que de prendre le temps de quelques lectures solides en théologie ou en exégèse.
L'attitude de fond qui commande toutes ces démarches de retour consiste à s'offrir chaque jour à une nouvelle Pentecôte, à appeler très doucement la venue de l'Esprit Paraclet, qui témoigne de Jésus Christ et nous donne de témoigner. "Se laisser à l'Esprit" comme disait Monsieur Olier, cela induit presque naturellement une autre docilité, celle qui fait retrouver des réflexes filiaux envers la Vierge Marie, justement au cœur de cette expérience de la tâche de responsable, où l'on devient un peu mère pour être suffisamment sœur, et où l'on commence à deviner ce que veut dire "être debout" au pied de la Croix. Stabat mater.
Mentionnons enfin un retour bien utile à la responsable pour renouveler ou réaxer son dynamisme spirituel (humble moyen humain, mais qui s'avère un levier puissant quand il est ressaisi dans une expérience de foi): revenir sur son propre vécu, faire le point de sa vie, de loin en loin, si possible avec l'écoute d'une personne de confiance, apporter en quelque sorte au regard de l'Église:
- ce qui touche sa relation à Dieu: sa vie de prière, ses découvertes du mystère, sa proximité de la Pâque de Jésus;
- ce qui a trait à sa mission: sa place dans la communauté, son témoignage évangélique, sa liberté dans ses interventions,
- enfin ce qui regarde son équilibre personnel: sa fidélité aux grandes options monastiques, sa stabilité affective, son bonheur de vivre le Tout à travers le Rien, et sa solitude positive d'épouse du Christ.
À défaut de trouver dans son environnement une personne susceptible d'écouter avec le recul et la discrétion nécessaires, il reste utile pour la responsable d'objectiver de temps en temps, le mieux possible, les données de sa vie, telles qu'elles lui apparaissent dans la lumière du Christ, en laissant l'Esprit scruter les profondeurs de son être.
4° Demeurer libre de cœur au milieu des faiblesses
Demeurer libre de tout projet de réussite, de toute impatience, de tout attachement à une manière ou à un rythme, de toute image rêvée de soi-même, de tout instinct de propriété sur son temps, ses idées et sa vie, c'est pour une responsable l'objet d'une ascèse quotidienne. Qu'il suffise ici d'égrener une dizaine de petits moyens sans prétention:
- Se savoir soi-même "environnée de faiblesse" (He 5,2); connaître ses points personnels de fragilité et de vulnérabilité, ses seuils de tolérance, les secteurs ou les moments où l'on risque de ne plus être objective.
- Savoir dissocier l'analyse objective d'un fait et l'appréciation d'une (éventuelle) culpabilité.
- Lorsque l'on est en situation de dialogue d'aide, invoquer le moins possible son propre vécu, ses expériences, ses tentations ou ses chutes. Éviter les étiquettes du type: "c'est un cas de ... Car il est toujours décevant, paralysant et parfois désespérant pour une sœur de se sentir ramenée à un cas général... ou au cas exemplaire de sa responsable.
- Résister à la tentation d'additionner mentalement les épreuves des unes et des autres, de vivre constamment sous l'impression d'une fragilité générale de la communauté.
- Travailler avec le temps, ou mieux: laisser à Dieu le temps d'agir, en accompagnant l'Esprit Saint sans jamais le devancer, laisser à Dieu le temps de prendre son temps.
- Ne jamais identifier une sœur avec sa faiblesse ou sa misère.
- Viser une charité forte, mais en même temps ne pas attendre d'une sœur ni lui demander immédiatement ce qu'elle ne peut pas porter.
- Laisser ouvert pour chaque sœur l'espace de la liberté et du dépassement, et dans ce but: ne pas se précipiter pour remplir un vide que seul Jésus doit combler, et accepter de porter durant un temps raisonnable une certaine insécurité chez telle ou telle sœur.
- Être tout écoute, tout en sympathie, en compréhension.
Ce qui ne signifie pas s'incorporer toute la souffrance, tout le trouble ou tout le désarroi d'une sœur. L'important est que la sœur se sente comprise dans son désarroi, dans sa souffrance, et non pas qu'elle sente que sa souffrance fragilise celle qui écoute. Il s'agit de "pleurer avec celle qui. pleure, de se réjouir avec celle qui est dans la joie" (Rm 12,15), mais non pas d'être troublée avec la sœur troublée, ou équivoque avec la sœur équivoque, sinon "deux aveugles tomberont dans le même trou (Mt 15,14).
- Enfin: purifier sa mémoire par une référence constante au Christ Pasteur. Tout ce qui doit être abordé, creusé, retenu, doit l'être pour le Christ et avec le Christ.
5° Aimer jusqu'à l'extrême
Le Christ, "Maître et Seigneur", s'est agenouillé devant chacun des Douze, avec son linge et son bassin. Responsable, vous l'êtes, mais en style de service, à l'imitation du Christ, obéissant jusqu'à la mort.
Le vrai Pasteur connaît ses brebis, les appelle par leur nom, les conduit, les nourrit, et donne sa vie pour elles dans le danger. De même, pour une responsable, l'essentiel de sa fidélité au Seigneur consiste en cela: connaître, comprendre, apprendre le vrai nom de chacune et accompagner pour chacune le travail secret de l'Esprit, se remettre chaque jour à espérer pour toutes, ne jamais se résigner à une absence de dialogue, regarder chacune selon le meilleur d'elle-même, même si les misères sont criantes et les attitudes répréhensibles.
La responsable reçoit à gérer une communauté pour trois ans, six ans ou pour plus longtemps, mais cette communauté est faite de personnes qui ont à gérer, dans le même cloître, leur vie entière: le reste de leur jeunesse, les fortes années de l'adulte, puis la deuxième pente et la vieillesse. Les responsables se suivent, les problèmes restent. Même la meilleure des responsables n'aura conduit ses sœurs que sur une partie du chemin, sans avoir le temps de les connaître assez pour les aider de manière décisive. Chaque sœur, même la plus ouverte et la plus confiante, garde une part de mystère. Que porte-t-elle? où se cache son angoisse? D'où vient cette crise? que veut dire son désarroi? À ces questions souvent la responsable n'a pas la réponse, ou la réponse n'est que partielle. Mais le fait de se poser ces questions, comme bergère au nom du Berger, change le regard et l'approche; et ce souci quotidien, cette volonté d'espérer pour chaque sœur et avec elle, même contre toute espérance, laisseront dans le cœur de la responsable une trace indélébile: un reflet de la miséricorde du Berger.
"Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin.
Sachant que le Père lui avait tout donné dans les mains, il se mit à laver les pieds de ses disciples" (Jn 13,1-3).
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