Solitude et communauté 

 

           Thème 6

La mission

 

 

La mission d'un institut de vie contemplative est fondamentalement une mission de présence, une mission invisible, en lien avec l'Église universelle de Jésus. C'est un point qui revient comme une constante dans les textes conciliaires et post-conciliaires.

On pourrait sur ce point résumer la pensée de l'Église en quelques affirmations tirées de ces documents:

 

1° Notre consécration religieuse nous unit de manière spéciale à l'Église , à son mystère, à sa mission de salut universel.

 

"Les conseils évangéliques, grâce à la charité à laquelle ils conduisent, unissent de manière spéciale ceux qui les pratiquent, à l'Église et à son mystère, leur vie spirituelle doit se vouer également au bien de toute l'Église. D'où le devoir de travailler, chacun selon ses forces et selon la forme de sa propre vocation, soit par la prière, soit aussi par son activité effective, pour enraciner et renforcer le règne du Christ dans les âmes, et le répandre par tout l'univers" (Lumen Gentium, §44).

 

2° Notre prière, notre ascèse et même nos épreuves sont une force d'intercession pour la fécondité universelle de la parole missionnaire, de la parole de salut:

 

"Les Instituts de vie contemplative, par leurs prières, leurs œuvres de pénitence, leurs épreuves, - soulignons en passant: leurs épreuves - ont une très grande importance dans la conversion des âmes, puisque c'est Dieu qui, à notre prière, envoie des ouvriers dans sa  moisson" (cf. Mt. 9,38), ouvre les cœurs des non-chrétiens pour qu'ils écoutent l'Évangile (cf. Act 16,14) et féconde dans leurs cœurs la parole du salut (cf. I Cor, 3,7)" (Ad Gentes, § 40)

On trouve un texte équivalent dans Perfectae Caritatis:

 

"Les Instituts intégralement ordonnés à la contemplation, en sorte que leurs membres vaquent uniquement aux choses de Dieu dans la solitude et le silence, dans la prière assidue et une joyeuse pénitence, conservent toujours, si urgente que soit la nécessité d'un apostolat actif, une place de choix dans le Corps mystique du Christ dont 'les membres n'ont pas tous la même fonction' (Rom.12,4). Ils offrent en effet à Dieu un sacrifice éminent de louange; ils illustrent le peuple de Dieu par des fruits abondants de sainteté. Ils l'entraînent par leur exemple et procurent son accroissement par une secrète fécondité apostolique. Ils sont ainsi l'honneur de l'Église et une source de grâces célestes" (PC § 7).

 

3° La fondation d'un institut par l'autorité du Pape ratifie et consolide cette dimension universelle de la consécration religieuse, de ses charismes propres et de la profession de la charité.

Les religieux et religieuses obéissent au Pape, non seulement en tant qu'il est le pasteur suprême (comme tous les fidèles), mais encore en tant qu'il est leur supérieur suprême, même si cet aspect du vœu d'obéissance n'est pas explicitement énoncé dans la profession religieuse. À travers ce lien spécial avec le successeur de Pierre "qui préside à l'assemblée universelle de la charité" (LG § 13), les instituts apparaissent, là encore, clairement consacrés au bien de toute l'Église. Chaque ordre contemplatif, bien qu'inséré étroitement dans le tissu d'une église locale, vit à un niveau plus large que celui des organismes diocésains: il est lié à toute l'Église et vit pour toute l'Église.

Cette référence de la vie contemplative à l'universel n'est pas seulement une affirmation théologique; elle est d'une grande importance pour la vie quotidienne d'une moniale:

- quelles que soient les misères de sa communauté et ses propres pesanteurs, la moniale peut retrouver à chaque eucharistie son véritable horizon qui est celui du salut du monde;

- c'est le seul véritable antidote à tous les rétrécissements du cœur, à tous les tassements de l'existence, à toutes les petitesses communautaires et à tous les sentiments d'inutilité. Même une malade peut dire: "Je marche pour un missionnaire";

- l'œuvre de l'Époux a pour dimension l'universel, or nous avons épousé l'œuvre de l'Époux.

 

La mission d'un institut de vie contemplative, c'est aussi et inséparablement une mission de témoignage.

 

- Témoignage rendu exceptionnellement jusqu'à des régions lointaines. Le décret conciliaire "Ad Gentes", sur l'activité missionnaire de l'Église, le mentionne expressément, au même numéro 40:

 

"Ces Instituts (contemplatifs) sont invités à fonder des maisons dams les territoires des missions, comme un certain nombre l'ont fait, afin que, y menant leur vie d'une manière adaptée aux traditions authentiquement religieuses des peuples, ils rendent parmi les non-chrétiens un magnifique témoignage de la majesté et de la charité de Dieu et de l'union dans le Christ".

 

Le départ en mission lointaine peut être l'éclosion d'un appel longuement mûri, longuement discerné. Il est parfois une réponse dans la foi à un appel de détresse lancé par une Église et répercuté par l'épiscopat, réponse spontanée dont l'Église fera, là encore, le discernement en totale soumission à l'Esprit Saint.

Même si jamais nous ne devons quitter le monastère de notre jeunesse religieuse, il est bon, il est sanctifiant, il est conforme à l'Évangile que les missions lointaines, spécialement celles de notre institut, demeurent notre souci personnel et gardent une place privilégiée dans notre prière, dans le don quotidien de notre vie. La mission universelle de Jésus, ce ne sera jamais pour nous la mission des autres, et c'est toujours un signe de santé communautaire que d'en garder vivant le souvenir.

 

- Rendu exceptionnellement dans les régions lointaines, le témoignage est toujours rendu par la communauté dans l'osmose avec la vie d'un diocèse et avec l'environnement immédiat. Le document "Mutuae relationes" insiste sur ce témoignage des religieuses contemplatives au cœur de la vie diocésaine, et il développe la notion d'inculturation. L'Église locale, qui vit le mystère de l'Église universelle, est amenée à mettre en lumière certains aspects de la vérité révélée qui sont plus nécessaires à cette Église locale, ou qui sont mieux adaptés aux populations. Les monastères eux-mêmes, à leur manière, doivent entrer dans cet effort d'inculturation:

"Les religieux, même s'ils n'appartiennent pas à un institut de droit pontifical, doivent se sentir vraiment participants de la famille diocésaine et assumer la charge de l'adaptation nécessaire" (MR § 8).

On pressent, à partir de ce texte, la nécessité d'une meilleure connaissance réciproque des monastères et de leur diocèse, ce qui peut, ici ou là, représenter une conversion onéreuse, et sans doute progressive.

 

Quoi qu'il en soit présentement de cette osmose entre la vie religieuse de nos monastères et notre Église locale, de quoi est fait le témoignage que nous avons à rendre dans notre environnement ecclésial?

- De toute évidence, notre tout premier témoignage est notre volonté de vivre ensemble une existence vouée au culte du Seigneur. Cet "être-ensemble" et cette immersion communautaire dans la louange sont aisément perçus par les chrétiens qu nous côtoient ou qui nous visitent, même s'ils ne mesurent pas toujours quelle vérité de vie quotidienne cela suppose, parce que souvent ils en restent à l'enveloppe esthétique de notre vie. Les chrétiens croient à notre vie de prière et ils s'appuient sur elle volontiers. Ils auraient même tendance à croire qu'on ne trouve, à l'intérieur, que des saintes ou... du bois pour en faire!

 

- Deuxième niveau de notre témoignage: celui qui est lié à nos choix évangéliques, au chemin direct que nous voulons prendre pour nous hâter vers le Christ et lui devenir semblables, car c'est bien là la dimension typique de la vie religieuse: la hâte des voyageurs. Ce deuxième niveau de témoignage, c'est le témoignage de nos vœux de religion.

Dès le début, le choix de la vie religieuse s'est voulu, dans l'Église, un signe lisible, un geste posé face au monde, au nom de l'Église tout entière orante et missionnaire. Et quand les premiers moines s'enfonçaient dans le désert, c'était déjà pour y combattre aux avant-postes du peuple de Dieu.

De tout temps, l'émission des vœux de religion a été un acte public dans l'Église, un témoignage public de foi et d'amour pour le Christ Sauveur. Et c'est toute notre vie consacrée qui, aujourd'hui encore, doit maintenir vivante dans l'Église la mémoire de l'Évangile. Ce n'est pas le seul signe dont dispose l'Église, qui est elle-même tout entière signe de salut pour le monde, mais c'est un signe particulièrement parlant et contestant. Il rappelle que la "figure de ce monde est en train de passer" (1 Co 7,31), que le Seigneur vient, et qu'Il veut nous trouver en état de veille et en tenue de service. Il appelle les chrétiens à vivre l'Évangile aujourd'hui avec le sérieux et la joie du dernier jour.

 

Voyons donc comment chacun de nos vœux est à même de réveiller dans l'Église la mémoire de l'Évangile.

 

Le témoignage de l'obéissance religieuse

 

Par leur obéissance, les consacrés veulent inscrire leur vie tout entière sur la trajectoire dessinée par l'incarnation et la kénose du Fils de Dieu "qui s'est fait semblable aux hommes et obéissant jusqu'à la mort" (Ph 2,8). Par son obéissance, le Christ Jésus s'est voulu totalement Fils et totalement frère. Sa liberté de Fils de Dieu fait homme, Jésus l'a exprimée en accomplissant jusqu'au bout l'œuvre du Père. Cela lui était aussi nécessaire et aussi agréable que de manger tous les jours: "Ma nourriture, c'est de faire la volonté du Père" (Jn 4,34).

Venu pour rendre témoignage à la vérité au sein du peuple de l'Alliance, dans son oui à Dieu il est allé jusqu'à la croix, totalement Fils. Sa fraternité avec les hommes, Jésus l'a vécue en assumant jusqu'au bout les solidarités résultant de l'incarnation el de l'envoi par le Père: il s'est voulu totalement frère.

Les consacrés, à leur tour, en vivant le vœu d'obéissance, se veulent totalement fils et totalement frères, totalement filles de Dieu et totalement sœurs des hommes. Pour répondre à l'appel de Dieu, accueillir son envoi et accomplir son œuvre, les consacrés s'engagent librement en des solidarités irréversibles, ils entrent pour toujours dans l'histoire d'une famille religieuse au sein de l'Église, ils épousent à la vie et à la mort le destin d'une communauté qui sera pour eux le lieu du témoignage pascal.

L'obéissance d'un religieux est donc signe, à la fois, de sa soumission de fils et de sa solidarité de frère. C'est pourquoi elle se traduit, dans le concret, tout autant par une volonté d'appartenance au groupe fraternel que par l'acceptation des consignes d'un supérieur.

On voit quelle force de contestation évangélique l'obéissance religieuse introduit en notre temps dans l'Église. L'homme qui se lie par le vœu d'obéissance rappelle au monde que la volonté salvifique de Dieu est médiatisée pour nous par des instances humaines, à la manière dont sa parole est médiatisée par des mots humains et sa puissance sanctificatrice par des sacrements visibles. En acceptant ainsi le pouvoir médiateur de l'Église jusque dans le concret de son existence, le religieux proclame la permanence de la loi d'incarnation et la solidarité de tous les baptisés dans la poursuite du salut communautaire.

 

Le témoignage de la pauvreté volontaire

 

Chacun, chacune de nous a fait vœu de vivre pauvre, et, dans ce domaine surtout, la fidélité personnelle réclame une grande vigilance. Il ne suffit pas de s'aligner sur ce que vit un tel ou une telle. Pour vivre nos vœux, et tout spécialement le vœu de pauvreté, il ne faut regarder ni à droite ni à gauche dans la communauté, mais entendre la consigne de saint Paul: "Que chacun donne comme il a résolu dans son cœur (" (2 Cor. 9,7). Saint Paul disait cela à propos de la collecte pour les pauvres de Jérusalem. Que chacune, donc, au monastère, donne comme elle a résolu dans son cœur. Si elle s'attarde à regarder autour d'elle, elle trouvera toujours dans la communauté l'exemple d'une sœur qui se permet ceci ou cela, qui réclame ceci ou cela. Mais ce que Jésus demande à chacune c'est de lui donner sa pauvreté comme elle l'a résolu librement au jour où elle était, devant lui, prosternée sur les dalles du sanctuaire.

Cette exigence de la pauvreté religieuse, qui est déjà un point sensible dans le discernement personnel, pose des questions encore plus redoutables lorsque, communautairement, nous nous demandons: "Sommes-nous pauvres? Comment témoignons-nous de la pauvreté?"

Sans entrer dans des détails d'appréciation, qui varieraient d'ailleurs notablement d'un institut à l'autre, je voudrais mettre notre pauvreté en résonance avec des soucis qui habitent la conscience du chrétien contemporain, avec la pauvreté non choisie, telle qu'elle est vécue, dans le monde d'aujourd'hui, par les vrais pauvres.

 

Regardons d'abord notre attitude par rapport aux réalités économiques.

Nous ne pouvons pas vivre communautairement et ne rien posséder, c'est impossible dans le contexte actuel de la société. Mais comment possédons-nous?

Quel niveau de vigilance et de transparence atteignons-nous sur ce sujet en communauté?

Et si notre vie communautaire nous permet d'acquérir un certaine maîtrise technologique, restons-nous libres par rapport au rendement?

Savons-nous moduler notre compétence pour qu'elle ne devienne pas écrasante?

Restons-nous sensibles communautairement au danger de richesses, au danger de nos richesses?

 

Notre attitude par rapport au travail.

Donnons-nous l'exemple d'un travail libérant pour la personne?

Même si notre travail est rude, - et souvent il ne peut être que rude - savons-nous nous défendre communautairement du travail asservissant, ou de l'esclavage par rapport au travail?

 

Notre attitude communautaire vis-à-vis du partage avec les pauvres, proches ou lointains.

Est-ce seulement l'affaire de l'économe?

Est-ce que l'ensemble des sœurs est tenu au courant des projets et des réalisations effectives du partage de nos biens?

Comment parlons-nous en communauté des problèmes sociaux aigus? En parlons-nous comme il y a quarante ans?

Quelle place faisons-nous dans la communauté aux sœurs plus pauvres culturellement ou affectivement?

Quel accueil réservons-nous à leur famille?

 

Notre attitude, enfin, vis-à-vis la béatitude des pauvres.

Y a-t-il place dans notre eucharistie quotidienne pour l'action de grâces devant les dons de Dieu? les dons reçus? les dons à partager?

 

 

Le témoignage du célibat consacré.

 

Quel sens peut avoir, pour le monde où nous vivons, notre choix volontaire du célibat pour le Royaume? De quoi peut-il être signe dans une société où l'équilibre relationnel de l'homme et de la femme est souvent bousculé ou compromis?

Notre célibat consacré ne saurait être compris comme un mépris de la sexualité ni comme une condamnation de la vie du couple, encore moins comme une tentative de court-circuiter l'humain pour aller à Dieu.

Le célibat pour le Royaume, sur un appel de Jésus, veut signifier au monde ce que signifiait le célibat de Jésus pour le salut du monde. Jésus a choisi de n'avoir ni compagne ni enfant, non parce qu'il dédaignait la vie de couple et la paternité - regardons son attitude vis-à-vis des petits enfants -, mais parce que, en raison de la mission reçue du Père, il voulait se situer autrement parmi les hommes et les femmes à sauver. Quelle bonne nouvelle venait-il proclamer? - l 'avènement du règne de Dieu, l'immense rassemblement des frères et des sœurs  dans l'amour d'un même Père.

Il a donc choisi de vivre en Fils et en frère. Il a choisi d'exprimer totalement son affectivité d'homme véritable dans sa relation au Père et dans sa relation aux frères et aux sœurs. Il a choisi le célibat qui permettait à son cœur d'homme, au service du règne de Dieu, une oblativité totale et l'ouverture sur l'universel. C'est pourquoi le Nouveau Testament ne lui connaît pas d'autre épouse que l'Église, l'Eglise universelle, l'Église de tous temps et de tous lieux.

 

De même notre célibat consacré, loin d'appauvrir le cœur humain, révèle au monde d'autres dimensions de l'affectivité; et c'est là surtout que s'enracine sa force de témoignage pour le monde d'aujourd'hui. Au service du Royaume et avec la force du Christ Sauveur, nous nous engageons à vivre notre affectivité d'hommes ou de femmes en référence au Père et en référence aux frères et aux sœurs. Par là, notre célibat est signe de la gratuité et de l'ouverture inconditionnelle du véritable amour chrétien. À cause de l'appel de Jésus, nous excluons tout amour exclusif pour un compagnon ou pour une compagne. Par là, notre célibat rappelle qu'un amour chrétien ne saurait se traduire par une possession de l'autre; le célibat pour le Royaume ouvre à l'affectivité humaine un horizon plus large encore que celui du couple.

Enfin, le célibat consacré est un signe eschatologique. Alors que le mariage insère chaque couple comme un chaînon dans la suite des générations, le célibat consacré anticipe et prophétise le terme de l'histoire où les générations seront totalisées dans le Christ et où Dieu sera tout en tous. Si le mariage chrétien est signe de l'Alliance cheminante, le célibat consacré est signe déjà de l'Alliance éternisée.

 

La lisibilité de notre témoignage communautaire

 

Nous venons de décrire la vie religieuse, et spécialement monastique, comme signe dans l'Église. Encore faut-il que ce signe soit perçu et que les chrétiens soient aidés à le percevoir.

Ici se pose la question de la lisibilité de notre témoignage communautaire. Il est clair qu'il nous faut éviter, autant que faire se peut, tout ce qui peut faire écran au témoignage de la communauté, en particulier ce qui pourrait être ressenti comme un égoïsme communautaire, par exemple: en ville, le non-respect de l'environnement ou des règles concernant le bruit ou les accès; à la campagne, la désinvolture vis-à-vis des contrats passés avec les voisins. Seraient ressentis aussi comme un égoïsme communautaire les retards apportés dans le paiement des ouvriers ou les exigences anormales à l'égard des personnes qui, bénévolement, font quelques commissions, ou à l'égard d'artisans travaillant dans la maison.

Souvent les gens n'ont d'autre visage concret du monastère que celui des sœurs externes ou des sœurs de l'accueil. À côté de très beaux exemples de sœurs rayonnantes, discrètes et silencieuses, on rencontre aussi des attitudes moins édifiantes, ou le cas de sœurs faisant, sans mandat ni compétence, la direction spirituelle des jeunes qui se présentent. Il est dommageable également de laisser trop longtemps à l'accueil une sœur qui par ailleurs fait problème.

Il convient d'éviter aussi ce qui pourrait être ressenti comme une marque de désintérêt envers la paroisse et envers les efforts entrepris dans le diocèse, comme aussi ce que les chrétiens pourraient interpréter comme une volonté de puissance de notre part.

On dira peut-être: il n'y a pas à se soucier de la lisibilité de notre témoignage; si notre témoignage est authentique, tout le monde pourra le lire! C'est vrai et c'est faux. Il est vrai que la charité authentique transforme les regards dans la communauté et que cela se perçoit vite de l'extérieur; que les gens de l'extérieur ont tôt fait de repérer si nous sommes cohérents avec nos choix fondamentaux. Il est vrai aussi que notre genre de vie et les choix radicaux induits par nos vœux seront toujours plus ou moins objets d'étonnement, signes de contradiction et éventuellement signes de scandale dans la société actuelle. Et il ne peut être question de renoncer à notre genre de vie, ni de nous "laisser ballotter et emporter à tout vent de doctrine", comme dit saint Paul (Ep.4,14), ni par conséquent de nous mettre à suivre toutes les modes. De cela, effectivement, nous n'avons pas à nous soucier.

Mais il arrive que le témoignage donné par la communauté soit contredit visiblement, perceptiblement, par les attitudes de telle ou telle sœur, qu'elle en soit consciente ou non. Il arrive que certains de nos choix étonnent ou révoltent parce que nous n'avons pas pris la peine de les expliquer aux chrétiens, ou qu'une communauté n'ait pas bien pris la mesure de telle mutation économique du pays, ou de tel changement survenu dans le statut des salariés.

En un sens on pourrait dire: pour que les gens, chrétiens ou non, fassent attention à la manière dont nous avons choisi de vivre, il nous faut faire attention à la manière dont ils vivent sans l'avoir choisi. Les chrétiens ou non-chrétiens qui nous entourent abordent notre manière de vivre avec d'autres présupposés que nous, avec d'autres critères de valeur, avec un autre sens des urgences. Nous ne pouvons pas les culpabiliser de ne pas nous comprendre immédiatement, et c'est à nous qu'incombe le soin de rendre notre vie estimable et attirante.

Par ailleurs, les chrétiens et chrétiennes qui sont seulement de passage au monastère, ou qui n'ont affaire à nous qu'une seule fois, n'auront jamais qu'un seul contact pour se faire une idée, pour rejoindre ou non notre témoignage communautaire; il faut donc que ce témoignage soit suffisamment lisible.

Tout compte fait, une communauté peut profiter grandement, même du point de vue spirituel, à s'interroger de temps à autre sur la lisibilité de son témoignage, mais il faut le faire de manière équilibrée, car il faut vivre avant de se poser des questions sur la vie, et il serait désolant que les questions paralysent la vie.

Par ailleurs on ne peut promouvoir cette lisibilité que par des moyens évangéliques, et non pas pour se donner un rôle d'accusatrice dans la communauté, pour se poser en éternelle contestataire face aux autres sœurs censées moins fidèles ou moins témoignantes, ni pour réclamer avec volonté de puissance, et donc avec un cœur de riche, telle ou telle pauvreté communautaire.

 

Souvent, en communauté, nous nous interrogeons sur notre témoignage, sur le visage que nous donnons à notre institut, là où le Seigneur nous a placés pour "que nous allions en portant du fruit" (Jn 15,16). Plus profondément encore, nous nous demandons: "Quel visage du Christ reflète notre prière, notre vie fraternelle? Comment sommes-nous ensemble témoins du Ressuscité?"

Face à ces questions, qu'effectivement nous nous posons, nous oscillons parfois entre la culpabilité et l'impuissance, comme si tout allait venir de nous et partir de nous. En vérité nous sommes devancés, pour le témoignage, par Celui qui scrute les profondeurs de Dieu et les profondeurs de l'homme: "Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d'auprès du Père, dit Jésus,il rendra témoignage de moi" (Jn 15,26).

Ainsi l'Esprit Paraclet ne laisse pas retomber la Parole dans le monde, il ne laisse pas mourir le feu allumé par Jésus. Il poursuit l'œuvre révélatrice et sanctificatrice de Jésus Messie, non seulement par son action intime et insaisissable au fond des cœurs, mais en suscitant le témoignage de la communauté de Jésus et des communautés de Jésus. C'est pourquoi Jésus dit: "Il rendra lui-même témoignage de moi et vous aussi vous témoignerez".

Il s'agit donc pour nous, personnellement et communautairement, d'entrer dans le témoignage de l'Esprit, ou mieux: de laisser l'Esprit Paraclet témoigner du Christ à travers nous, à travers notre parole comme à travers notre silence, à travers nos réussites visibles comme à travers notre enfouissement ... au choix de Dieu: c'est tellement libérant de laisser Dieu libre dans notre vie, tellement dynamisant de choisir et de vouloir librement et de toutes nos forces "ce qui lui plaît" (Jn 8,29).

Il y a donc, à la source, un seul et unique témoignage, celui du Paraclet. Et pourtant, ce témoignage se trouve diversifié à l'infini, car les dons de l'Esprit sont divers, divers aussi nos réponses et nos appels. Aucun disciple n'est exclu, aucune sœur n'est disqualifiée pour cette œuvre du témoignage, pour cette entrée dans le témoignage du Paraclet. La seule condition est d'avoir rencontré le Christ et d'avoir, si peu que ce soit, cheminé avec Lui: "Vous aussi vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement" (Jn 15,27).

Pour les disciples, le commencement, ce fut le début du ministère de Jésus. Pour vous, mes sœurs, où est le commencement? Rappelez­-vous le premier désert, le premier regard, la première promesse, et ce moment où vous avez tout donné: l'arbre avec les fruits, la souche avec les fleurs. Depuis... quelle dérive secrète, quelles pesanteurs inattendues sur cette route avec Jésus. Pourtant nous sommes restés avec Lui depuis le commencement, et cela aussi est l'œuvre de l'Esprit.

De toute façon, ce n'est pas de notre fidélité que nous avons à témoigner, mais de la victoire de Jésus qui est seule porteuse d'espérance pour tous les hommes.

 

 [ Page d'accueil ] [ Aspects sociologiques ]

 

[ Début ç]       [ Thème 3 ç]      [ Thème 4 ç]      [ Thème 5 ç]      [ èConclusions ]

 

                                                                              *