Solitude et communauté
Thème 5
L'avenir
Parlant de la conversion, le prophète Ézéchiel énonce deux choses apparemment contradictoires: une promesse de Dieu et une consigne:
- "Je vous donnerai un cœur nouveau."
- "Faites-vous un cœur nouveau."
... la conversion sera donc tout à la fois un don de Dieu et un effort de l'homme.
Il y a là en germe toute une théologie de la grâce, qui est de Dieu et qui agit en l'homme; et c'est bien la grâce de Dieu qui efface toutes nos contradictions. L'homme se convertira parce que Dieu lui donnera de faire effort; Dieu lui donnera la force de faire effort et le désir de se convertir.
Ainsi en est-il de l'avenir de nos communautés: il sera notre œuvre, il sera l'œuvre de Dieu. Il sera notre labeur, il sera merveille de notre Dieu merveilleux.
Nous commencerons par relever quelques-unes des données objectives qui commandent l'avenir. Puis, sous un angle plus personnel, nous essaierons de décrire ce qui nous paralyse, ce qui peut inhiber nos communautés face à l'avenir. Et nous nous attarderons, en terminant, sur les moyens dont nous disposons pour dynamiser la communauté et lui redonner le goût de l'avenir.
1. Quelques données objectives
1. Les vocations se font plus rares
Les statistiques sont là, irréfutables: le nombre des entrées et des sorties a considérablement baissé.
Mais lorsqu'on dit: "les vocations se font rares", le problème est peut-être mal posé, car en fait Dieu appelle, Dieu ne cesse pas d'appeler. C'est l'éclosion et le mûrissement des vocations qui se font moins souvent que par le passé.
La raréfaction, parfois brutale, des vocations dans un institut ou dans un monastère, a une incidence directe sur la pédagogie à développer et sur les moyens de formation. Quand un noviciat, par exemple, compte encore trois ou quatre novices, toute une part de la formation à la vie communautaire se fait en quelque sorte à l'horizontale, par le coude à coude ou le frottement des jeunes entre elles. Quand, au contraire, une novice se trouve seule en formation, le dévouement et le savoir-faire de la maîtresse de formation ne peut pas tout remplacer, et en particulier il est difficile de remplacer cette formation par les égales. Il est sûr aussi qu'un monastère où l'on aperçoit quelques jeunes peut plus facilement attirer ou retenir d'autres jeunes, au moins pour les premières prises de contact. La vie appelle la vie!
2. L'engagement et la persévérance posent plus de problèmes qu'autrefois
De même qu'actuellement bien des fiancées hésitent au seuil d'un mariage indissoluble, il n'est pas rare de rencontrer de jeunes moniales, généreuses par ailleurs, qui se demandent si l'engagement à vie est légitime, s'il est même possible.
On a pu remarquer que deux choses les aident puissamment à ce stade de leur évolution:
. un approfondissement de la théologie des vœux, qui situe bien la fidélité comme un amour qui dure;
. le témoignage rayonnant de jeunes aînées, disons de sœurs dans la quarantaine, qui ont pu connaître des moments d'hésitation mais qui ont su assumer pleinement leur féminité et l'épanouir dans un don total au Christ et à son œuvre.
Il se peut aussi que, dans plusieurs de nos instituts, le discernement des vocations se fasse mieux qu'il y a trente ans, et que cela influe un peu sur le nombre des jeunes moniales en formation, à tous les niveaux. Pour dire les choses tout simplement: on les garde moins facilement qu'autrefois. Mais cela, il ne faut pas le regretter, car en veillant à l'authenticité, à la solidité des vocations, les formatrices préparent activement l'avenir. Elles témoignent par là aux jeunes, au nom du Christ, d'une charité forte qui recherche pour chacune le bien à long terme.
Mais les causes de la fragilité des vocations sont à chercher beaucoup plus profond que tout cela, et j'en énumère seulement quelques-unes:
- il est notoire que la formation du caractère et de la volonté est moins bien assurée qu'autrefois par les familles;
- il est clair que la permissivité de la société occidentale ne prépare pas les jeunes à l'effort et à l'authentique solitude;
- l'importance prise par la réussite matérielle, dans les familles, rend parfois les jeunes hésitantes devant les sujétions de la vie commune et devant le renoncement à toute ambition;
- de plus, l'autonomie que les jeunes filles trouvent beaucoup plus tôt maintenant, dans le travail et dans les responsabilités, leur donne très tôt le goût des sécurités immédiates, et surtout le goût de gérer leur vie.
Paradoxalement, la vie de groupe qu'ont connue bien des jeunes ne les prédispose pas toujours à la vraie vie communautaire. Car la vie communautaire est une vie structurée qui offre des aspects frustrants pour des jeunes spontanées et indépendantes, alors que la camaraderie des groupes de jeunes apporte beaucoup sans toujours beaucoup demander; elle offre beaucoup de cordialité sans exiger parfois aucun vrai dépassement. On a pu dire que dans les groupes de jeunes, depuis quelques années, on refuse le père sans se rendre compte qu'on retrouve la mère. On refuse le père en ce sens qu'on s'affranchit des structures ou de certaines contraintes de la société; on retrouve le sein maternel, ou en tout cas on recrée entre jeunes un nid où l'on sent toujours la chaleur, où l'on s'abrite aisément des agressions d'une vie plus responsable.
- Autre cause de la fragilité des vocations: dans la société actuelle, les jeunes sont plus informés que formés. Ce qui entraîne certains retards dans la maturation, et en particulier dans le domaine affectif: beaucoup de nos jeunes sont avertis beaucoup plus tôt, et adultes beaucoup plus tard qu'autrefois.
- Enfin l'ignorance religieuse des jeunes qui, dans certains pays, devient catastrophique, les laisse sans défense ou sans ressources devant les crises de leur vie spirituelle. Parfois, dans la ferveur des premiers mois de vie monastique, comblées qu'elles sont dans la prière, les jeunes renâclent un peu devant la nécessité de nourrir intellectuellement leur foi. Mais l'expérience leur montre vite qu'une piété purement affective, sans appuis scripturaires et doctrinaux suffisants, les laissent désarmées devant les sécheresses ou devant les bourrasques de leur vie de foi.
3. Un décalage culturel apparaît parfois.
Un décalage entre notre vie au monastère et la vie habituelle de nos contemporains, apparaît et peut mê-me s'accentuer malgré le courage et la lucidité dont les monastères ont fait preuve pour leur aggiornamento post-conciliaire.
On a vite fait, même parmi les chrétiens, de dénoncer ce décalage culturel et de noircir l'image de marque de tel ou tel monastère. Encore faut-il bien s'entendre sur ce qu'on appelle décalage culturel: le fait de s'appuyer sur une longue et saine tradition spirituelle ne crée de soi aucun décalage par rapport à la culture contemporaine, et actuellement, en Europe, la solidité d'une tradition spirituelle est un facteur de stabilité qui attire plutôt les jeunes. Le décalage, là où il existe, se situe plutôt dans les mentalités, dans la manière d'aborder les enjeux politiques ou sociaux, les mutations économiques, les évolutions de l'affectivité.
Ce qui attire les jeunes, c'est de voir dans nos monastères des sœurs ressaisir évangéliquement les richesses de leur tradition monastique pour offrir, à partir de cette tradition, un visage contemporain de la sainteté.
En parlant de décalage culturel, il faut noter ici que ce décalage est renforcé parfois par des séquelles de la sécularisation des années 1960-70. Certains chrétiens, particulièrement marqués ou traumatisés par les thèses mises en avant à cette époque, comprennent mal la place de la vie contemplative dans l'Église, même quand ils ont devant les yeux des communautés qui sont entrées de manière exemplaire dans l'esprit de Vatlcan II.
4. L'évolution de la femme
L'évolution qui s'est produite dans le monde féminin prend parfois de court les formatrices, mais il faut en tenir compte avec grand soin pour apprécier la crise des vocations.
La jeune fille ou la femme jeune qui frappe à la porte du noviciat, a grandi dans une société où la femme se situe, par rapport au couple, par rapport au corps, par rapport à la maternité, par rapport à la tâche d'éducatrice, bien autrement que sa mère, il y a trente ans.
La femme a appris, a conquis, en quelques décennies, au moins dans les sociétés occidentales, une place toute nouvelle dans la vie économique, sociale, politique, associative. Et cela ne va pas sans retentir profondément sur la manière dont les postulantes actuelles abordent, par exemple: l'ascèse personnelle, l'obéissance et l'humilité, la pauvreté communautaire, l'équilibre affectif d'un groupe de vingt ou cinquante femmes, et la fécondité spirituelle.
5. Le prestige de la vie contemplative a subi une éclipse
Il n'y a pas à s'en étonner. Ce n'est pas la première fois dans l'histoire de l'Église, et la vie contemplative a toujours été plus ou moins signe de contradiction, plus ou moins un rappel dérangeant des valeurs du monde futur.
L'éclipse peut très bien d'ailleurs, comme toutes les éclipses, n'être que passagère, et déjà l'on décèle, ici et en Europe, les premiers indices d'un retour aux valeurs profondes de la foi et du témoignage chrétien.
6. Le vieillissement de beaucoup de nos communautés
Ce vieillissement est accusé massivement par les statistiques, avec son cortège de conséquences inéluctables: - alourdissement du secteur de l'infirmerie, - surcharge des sœurs d'âge moyen, - pesanteur dans la dynamique conventuelle face à des mutations devenues pourtant nécessaires (encore que parfois nos anciennes en remontrent à toutes pour ce qui est de la jeunesse du cœur et du sens de l'Église en marche), - et enfin difficulté croissante pour remplacer les responsables expérimentées, surtout dans les communautés relativement peu nombreuses.
2. Les attitudes paralysantes
Sans insister outre mesure sur les données négatives, il peut être bon et constructif de nommer certains réflexes qui peuvent entraver l'évolution des communautés.
1. S'en tenir aux statistiques
Les données chiffrées, il faut les regarder, certes, surtout au niveau d'un ensemble de monastères. Les statistiques aident à prendre suffisamment tôt des options qui préviennent des désastres humains ou des naufrages communautaires.
Mais il faut se rappeler qu'une statistique n'est jamais qu'un instantané, qui fait abstraction de la vie, de la charité et de l'héroïsme. On ne travaille pas à l'avenir de sa communauté en restant plantée, chaque matin, devant la pyramide des âges.
2. Se laisser bloquer par un conflit des générations
C'est une tentation qui pourrait venir aux responsables, qui se trouvent au carrefour de toutes les tensions entre les sœurs. Mais le blocage peut aussi bien menacer, par exemple, des sœurs d'âge moyen, découragées dans leur désir de promouvoir un renouveau communautaire, et qui sont amenées à dire: "Vraiment! avec cette communauté-là, il n'y a rien à faire! Tout ce qu'on essaie retombe!"
Le blocage peut aussi être le fait de jeunes sœurs en formation, dont les réflexes inattendus crispent parfois les sœurs d'âge moyen, lesquelles se disent: "De notre temps, on n'avait pas pour nous autant d'égards! De notre temps, il fallait suivre la Règle! De notre temps... etc". C'est le réflexe ... des anciens combattants.
Il arrive, par ailleurs, que les jeunes sœurs ressentent, par rapport à la vie communautaire, (et donc par rapport à leur avenir dans l'institut), une certaine paralysie, lorsqu'elles ne sentent pas autour d'elles une communauté en état de conversion. Les jeunes savent bien en entrant qu'elles ne trouveront pas que des saintes - elles s'attendent à en trouver quelques-unes quand même! - mais elles comprennent difficilement que leur communauté ne prenne pas les moyens de repartir et progresser.
3. Négliger la solitude des formatrices
Un certain degré de solitude, par rapport à la communauté, est normal pour les formatrices, dans la mesure même où la communauté respecte leur travail, leur discrétion, et s'en remet à elles pour le cheminement des jeunes.
Mais une solitude anormale se fait jour quand, au contraire, les formatrices ne peuvent compter sur un a priori favorable de la part de la communauté, quand on leur fait grief du départ de certaines jeunes, de leur discrétion sur ce qui touche les jeunes, ou quand la communauté supporte mal que la maîtresse des novices sauvegarde le temps de formation des jeunes, équilibre leur vie de travail ou veille à la progressivité des efforts qui leur sont demandés.
4. Se laisser entamer par le sentiment de l'indignité communautaire
Ce qui se traduirait par des réflexions de ce genre: "infidèles comme nous le sommes, nous n'avons plus le droit d'accueillir des jeunes".
Il peut y avoir une humilité authentique derrière des réflexions de ce type, mais il faut, en général, les accueillir avec beaucoup de discernement, car ce pourrait être inconsciemment une manière de se résigner à l'état actuel de la communauté, de fuir devant les efforts encore possibles; et parfois ce peut être, plus subtilement, une manière de se désolidariser, dans le fond du cœur, d'une communauté pour laquelle on n'espère plus.
Si un jour - ce qu'à Dieu ne plaise - les instances supérieures de l'institut devaient décréter la fermeture d'une maison, alors le devoir de chacune serait d'entrer humblement et pauvrement dans cette nouvelle perspective. Mais en dehors de ce cas, c'est toujours avec une grande prudence qu'il faut envisager la fermeture d'un noviciat.
5. Retarder les conversions communautaires
Le retard dans les conversions nécessaires peut être la conséquence d'un conflit de générations, mais aussi de pesanteurs individuelles.
Devant la difficulté de faire l'unanimité, de rassembler toutes les sœurs sur des objectifs de renouveau contemplatif, la responsable pourrait se contenter de gérer la vieillesse, en posant les choix, non en fonction de l'avenir, mais en fonction de la tranquillité immédiate, ou de l'assentiment des sœurs attachées au statu quo.
À l'inverse, certaines responsables, dans le but louable de sauver les possibilités d'avenir, laisseraient aux jeunes de la communauté une autonomie démesurée, en leur permettant, par exemple, de développer un dynamisme simplement parallèle à celui de la communauté, comme si ces responsables avalent renoncé à la conversion communautaire.
En disant cela, il n'est pas question de culpabiliser ni d'accabler les responsables, qui font de leur mieux avec les lumières qu'elles ont et la confiance qu'on leur accorde, mais simplement regarder en face et de nommer certaines dérives possibles.
3. Un nouveau dynamisme pour préparer l'avenir
Deux axes d'effort s'offrent à nous pour dynamiser la communauté:
A. Réveiller les certitudes théologiques.
B. Faire les pas dont nous sommes capables.
A. Quelques certitudes théologiques
Si nous voulons garder dans la communauté un dynamisme suffisant pour préparer l'avenir, ce qui est en notre pouvoir, c'est de partir résolument de quelques certitudes théologiques.
a) Dieu habite la communauté et veut son bien
Si l'avenir de la communauté est un souci pour toutes, et spécialement pour les responsables, il est aussi et avant tout le souci de Jésus Pasteur, et il sera l'œuvre de son Esprit. Pour une seule de ses brebis, le Pasteur se met en peine, à plus forte raison pour le troupeau lui-même, s'il est dans l'épreuve ou en perdition. Il n'est pas nécessaire que la communauté soit déjà convertie pour que Jésus Sauveur la prenne en pitié.
Dieu ne nous demande pas d'être fiers de nous, mais d'être fiers de Lui, de ce qu'il veut, de ce qu'il fait, de ce qu'il veut faire. C'est déjà vrai au niveau personnel: nous n'avons pas besoin, pour nous approcher du Seigneur, d'achever je ne sais quelle toilette. Il n'est pas nécessaire de se présenter en dentelles devant le Seigneur. Il suffit de venir à Dieu tels que nous sommes, puisque c'est tels que nous sommes qu'il veut nous sauver.
Cela demeure vrai au niveau communautaire. Mieux vaut, pour l'Église et sa mission, une communauté de pauvres de cœur qui se glorifient de la fidélité de Dieu, qu'une communauté qui aurait préféré la gloire qui vient des hommes.
b) C'est Dieu qui appelle et Dieu qui envoie
Pour toutes les formatrices, c'est une évidence. Ces sœurs qui sont là, au postulat et au noviciat, c'est Dieu qui est allé les chercher. Si on regarde la vie de chacune, d'où elle vient, par où elle est passée, il est évident que c'est le Seigneur qui l'a appelée. La plupart du temps, les jeunes ne viennent pas au monastère parce qu'elles connaissent telle sœur, ni même parce qu'elles connaissaient au départ le monastère, mais parce que le Seigneur lui-même leur a fait entendre son appel.
Jésus, qui choisissait ses apôtres et qui les envoyait devant lui avec son autorité de Messie, disait déjà, en son temps: "Les ouvriers sont peu nombreux". Jésus disait cela, alors que lui-même en envoyait! et la seule consigne qu'il nous ait laissé à ce sujet, c'est: "Priez!"
"Priez le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers dans son champ."
Dans cette phrase du Seigneur, tous les mots portent:
Priez, c'est-à-dire restez en prière. Priez et attendez dans la paix.
Priez donc, dit Jésus. Les ouvriers sont peu nombreux? donc priez! Nous prions donc en situation de pénurie, et c'est une situation de pénurie qui durera aussi longtemps que l'Église: les ouvriers sont peu nombreux, les ouvrières seront toujours peu nombreuses par rapport aux besoins.
Priez le Maître de la moisson . dit Jésus. Notez bien: Le Maître de la moisson. C'est d'une moisson qu'il s'agit. Jésus n'a pas dit: "Priez le Maître des labours", mais bien: "Priez le Maître de la moisson". Notre champ, c'est sa moisson, et Dieu va envoyer directement des moissonneurs et des moissonneuses. Formidable optimisme de Jésus qui affleure de nouveau en Jean 4, à la fin de l'épisode de la Samaritaine, lorsque Jésus dit à ses apôtres: "Ne dites-vous pas: encore quatre mois avant que vienne la moisson? Eh bien, moi je vous dis: levez les yeux et voyez! les champs sont blancs déjà pour la moisson".
Lorsque nous pensons à la pénurie de vocations, il faut entendre résonner dans notre cœur, personnel et communautaire, cet optimisme de Jésus qui nous dit: "Levez les yeux, regardez! les champs sont blancs pour la moisson. Priez pour que les moissonneurs et les moissonneuses arrivent".
c) À Dieu, rien n'est impossible
C'est ce que l'Ange a pris la précaution de dire à Marie elle-même: "À Dieu, rien n'est .impossible", au moment même où Marie se posait la question: "Comment cela se fera-t-il?" À Dieu rien n'est impossible, mais il ne faut pas nous tromper d'espérance.
Rien n'est impossible à Dieu, et l'on n'a jamais pu mettre en statistiques les gestes de Dieu, la puissance de Dieu, ni prévoir ses merveilles. Dieu nous étonnera toujours. "Le Puissant a fait pour moi de grandes choses", chantait Marie.
Ce que Dieu a fait répond de ce qu'il va faire encore, et il aime que les communautés lui redisent leur confiance, comme dans les psaumes. Mais nous nous trompons souvent d'espérance. Nous voudrions, au fond, pouvoir espérer en nous, trouver en nous - personnellement et communautairement - des raisons d'espérer. Or, dit Paul, "voir ce qu'on espère, ce n'est plus espérer". Notre véritable espérance théologale est en Dieu, en Dieu fidèle.
Et Dieu nous veut, dans l'Église, aux avant-postes de l'espérance.
d) Avec l'Esprit, force efficace de Dieu, l'avenir se construit dans le présent
"Il y eut un soir, il y eut un matin": c'est le rythme de la création. Il y a un matin, il y a un soir: c'est le rythme de la rédemption, dont Jésus disait: "À chaque jour suffit sa peine".
L'avenir se construit dans le présent. Il n'y a pas de temps mort dans l'œuvre de Dieu. C'est dans l'aujourd'hui qu'il collabore avec nous, en tout, pour notre bien (cf. Rm 8,28), dès que nous essayons de l'aimer.
Dieu ne nous demande pas de voir nous-mêmes notre propre réussite, mais de travailler dans son champ, d'aller à sa vigne, "rien que pour aujourd'hui". Il nous demande de vivre, et c'est lui qui nous fera survivre.
B. Faire les pas dont nous sommes capables
a) Mieux vieillir
Mieux vieillir, oui. Le vieillissement est d'ailleurs une nécessité bien partagée dans l'humanité. Dans une communauté, toutes les générations vieillissent chaque année d'autant: il n'y a pas de jalouses!
Mieux vieillir: pourquoi dire cela? Y aurait-il plusieurs manières de vieillir? Vous avez toutes, dans vos communautés, des exemples de moniales âgées, très âgées parfois, mais qui sont heureuses et qui rendent heureuses. C'est une bénédiction pour la communauté, et spécialement pour les jeunes qui se sentent comprises d'instinct par ces aînées pleines de sagesse et promptes à la miséricorde.
Nous avons aussi des cas de naufrages humains. Par exemple, des sœurs qui ont été vieilles avant l'âge; des sœurs qui étalent déjà vieilles étant jeunes; ou des sœurs qui, après une maladie qui les a désécurisées, ou après une intervention chirurgicale, pas toujours très importante, se sont comme installées dans une vieillesse prématurée. Nous connaissons aussi de ces sœurs qui ont servi vaillamment la communauté jusqu'à un âge avancé et qui, tout à coup, se terrent dans leur coin, boudent toutes les réunions, ou commencent à vivre en décalage avec l'horaire de la communauté: elles font tout, mais une heure plus tard que tout le monde!
Je veux en venir à ceci: parfois nos sœurs sont aidées à vieillir harmonieusement par la communauté, par ses usages et l'aide qu'elle leur apporte. Mais parfois, au contraire, la gentillesse et la patience de la communauté n'aident pas les sœurs à garder le plus longtemps possible leur autonomie physique, leur tonus intellectuel, leur capacité de rendre de petits services, leur ouverture fraternelle, leur engagement contemplatif.
Nos réactions, par rapport à nos anciens, nos anciennes, ne sont pas toujours des réactions qui les aident à bien vieillir. N'y aurait-il pas, ici ou là, à s'interroger, à consulter des religieuses ou des médecins compétents, responsables de services de gérontologie, afin de préparer les sœurs, le moment venu, à vieillir le mieux possible, humainement et spirituellement? afin également d'aider les sœurs infirmières, grâce à un éclairage psychologique adéquat, c'est-à-dire adapté à la vie d'une communauté religieuse. On ne s'improvise pas infirmière de personnes âgées Dans les services gouvernementaux, dans les grands hôpitaux, les infirmières suivent des stages pour se préparer à venir en aide aux personnes âgées. Il est probablement difficile d'organiser des sessions pour les sœurs infirmières des monastères, mais n'y aurait-il pas à s'interroger afin de prendre à bras-le-corps ce problème du vieillissement, qui sera le nôtre de foute façon, et de parvenir à gérer ce vieillissement pour le mieux des personnes?
b) Investir dans la formation, car l'avenir est dans les personnes
L'avenir est dans les personnes, pas dans les murs! Investir dans la formation demande, en général, un gros effort aux communautés:
. effort de temps,
. effort de réflexion, par exemple, du conseil, sur les besoins de la communauté et les besoins des sœurs prises individuellement,
. effort de programmation pour la communauté, pour chaque sœur,
. effort de vérification des efforts entrepris.
Il ne suffit pas d'inscrire une jeune sœur à un cours par correspondance, si finalement cette sœur n'a pas le temps nécessaire pour faire face aux obligations qu'elle a acceptées. Il ne suffit pas de décréter une enquête communautaire sur un thème biblique, si on ne fait pas, de temps à autre, l'évaluation de ce travail.
En cas de presse ou de surcharge dans le monastère, c'est souvent ce domaine de la formation qui est sacrifié. Il est sage de nous demander parfois quelle est l'urgence de nos urgences, quelle est l'urgence véritable dès choses que nous faisons toujours passer en premier. Si c'est le culte du Seigneur, tout est bien; mais il existe beaucoup de choses qui n'ont rien à voir avec le culte du Seigneur et que nous privilégions dans notre horaire personnel ou communautaire.
Du point de vue de la formation permanente, les responsables et maîtresses de formation se heurtent parfois à une certaine inertie des sœurs, victimes du tassement physique et psychologique qui guette tout être humain lorsque, au lieu d'aller, il commence à se laisser aller. Et il est si facile, dans la vie monastique, de se laisser aller. Lorsqu'une sœur de soixante-dix ans confie: "Je n'arrive plus à fixer mon intelligence", c'est tout à fait normal; mais quand une sœur de cinquante ans à peine avoue: "Je ne peux plus lire; depuis dix ans, je ne lis que des bouts d'articles, je n'ai plus de goût pour autre chose", on pressent alors que quelque part la vigilance des responsables successives s'est trouvée en défaut. Certaines difficultés de la vie et de la prière contemplatives peuvent venir d'un manque de nourriture de la foi, et de ce manque les communautés sont parfois comptables au Seigneur.
c) Viser l'authenticité personnelle et communautaire dans l'axe du charisme de l'institut
Cette vérité dans l'engagement contemplatif est la meilleure préparation à l'accueil de nouvelles jeunes. De ce point de vue, il y a toujours quelque chose à faire, toujours quelque chose à tenter.
Voici, à titre d'exemples, quelques priorités que l'on peut retenir, en vue de cette authenticité dans l'axe du charisme de l'institut.
* Prenons d'abord le cas d'un monastère autonome, qui ne peut compter que sur lui-même:
1. Redynamiser les personnes et la communauté pour le sacrifice de louange et par le sacrifice de louange. Il est possible, en effet, que dans notre vie de louange telle ou telle routine, telle ou telle sclérose, commence à s'installer.
2. Retrouver les grands équilibres de la vie conventuelle selon le charisme des fondateurs, en particulier l'équilibre entre travail et prière, entre travail et formation permanente.
3. Garantir aux jeunes des conditions optimales pour la formation, spécialement quant aux choix des personnes qui collaborent à cette tâche et quant aux choix des intervenants et des conseillers ou conseillères spirituel(le)s.
4. S'interroger sur le visage que le monastère offre de luimême à l'extérieur. Ce qui ne veut pas dire: se mettre à la remorque de toutes les modes et perdre sa personnalité, mais simplement regarder sans faiblesse comment fonctionne l'accueil du monastère.
* Dans le cas de monastères qui peuvent s'entraider, une certaine circulation des personnes est possible:
1. En fonction de l'avenir, on peut essayer de restaurer, au moins dans une des maisons, les conditions d'une vraie fidélité au charisme de l'institut. En sorte que, de cette maison-là, on puisse dire humblement: "Vous vous interrogez sur notre institut? Allez à tel endroit. Allez et voyez."
2. Et offrir dans cette maison, puis progressivement dans les autres, aux jeunes en recherche, trois choses essentielles, qui sont porteuses d'avenir:
- une liturgie attirante,
- une vie fraternelle de qualité, à la fois simple et vraie (ce qui peut fort bien se réaliser avec des sœurs de tous les âges),
- des formatrices aptes à travailler ensemble et à comprendre les jeunes.
3. On pourrait souligner aussi, dans ce domaine, l'importance des temps de retraite: retraite personnelle, mais aussi retraites communautaires que l'on peut essayer de revaloriser, pour revenir vraiment ensemble à la source du premier appel. Dans certains instituts, l'habitude s'est prise, au cours des décennies, de vivre les retraites communautaires (prêchées) comme un simple cycle de conférences auxquelles on arrive en dénouant son tablier juste trois minutes auparavant. En ce cas, forcément, les retraites n'ont guère d'incidence réelle sur le recueillement communautaire, sur le silence intérieur des sœurs, sur la gratuité dans le travail, sur le pardon fraternel. Une retraite communautaire, c'est vraiment un événement, à traiter et à préparer comme tel.
d) Préparer les remplacements.
Cela suppose que l'on sache se retirer suffisamment tôt, soit d'un office, d'un service, soit de telle ou telle responsabilité importante dans le monastère. C'est souvent quand on se retire à temps qu'on peut le faire progressivement, si c'est le mieux pour la communauté.
e) Ne pas tarder, sans raison, à mettre les jeunes sœurs en situation de responsabilité.
Certes, la prudence commande, dans bien des cas, de ne pas aller trop vite, mais quelquefois se perpétue, dans le monastère, le style caractéristique des institutions affaiblies: on prend toujours les mêmes par facilité.
Mettre des sœurs encore jeunes en situation de responsabilité sera d'autant plus facile que l'on aura mieux regardé en face les problèmes de la formation permanente, les problèmes d'une formation personnalisée.
f) Parler toujours positivement de l'avenir
Rien n'est plus contagieux dans une communauté que les sentiments négatifs; or le Seigneur nous demande de partager ce que nous avons de meilleur, c'est-à-dire notre paix, notre joie, notre espérance, et non pas d'alourdir le fardeau des autres sœurs en leur faisant porter notre propre insécurité.
Cet optimisme de fond, basé sur l'espérance chrétienne, permet, le moment venu, d'aborder les problè-mes concrets sans crainte, sans se voiler la vérité et dans un esprit toujours constructif.
g) Restaurer le sentiment d'appartenance.
Si l'on veut garder vivant l'esprit de famille au sein d'un institut, Il est bon de saisir toutes les occasions d'expérimenter l'unité de vues des responsables et de souligner les moments forts de la vie fraternelle.
h) Célébrer la présence du Christ victorieux
L'antidote à toutes les tristesses, à tous les désespoirs, spécialement communautaires, c'est la gloire de Jésus, c'est-à-dire le mystère indicible de son unité avec le Père.
L'antidote à tous les vieillissements du cœur, c'est la gloire que le Fils unique "avait auprès du Père avant que le monde fût", et qu'il a rejointe avec son corps à travers sa passion glorifiante.
L'antidote à la tristesse, c'est "la gloire de Dieu sur la face du Christ" (2 Co. 4,6). Et c'est en réfléchissant comme un miroir cette gloire du Seigneur, que nous sommes transformés, personnellement et communau-tairement, à la ressemblance du Christ, en l'Image qu'est le Christ, de gloire en gloire.
Il y a donc un regard qui nous transforme à la ressemblance du Christ glorieux, et "quand nous pourrons le voir tel qu'il est, nous lui serons semblables ". C'est, avant tout, ce regard commun vers le Christ glorieux qui prépare l'avenir de notre comunauté, parce que ce regard nous donne la force d'entrer dans le mystère de la Croix. Et le moment le plus intense d'accueil de la gloire de Jésus, c'est bien l'Eucharistie, où notre offrande personnelle et communautaire passe dans la sienne.
i) Diffuser dans le monastère la passion de l'unité.
Relisons à ce sujet, dans la perspective communautaire, les dernières paroles de Jésus, dans son entretien après la Cène (Jn 17, 20-26). Jésus, s'adressant au Père, dit:
"Je ne prie pas pour eux seulement,
mais pour ceux-là aussi qui, grâce à leur parole, croiront en moi.
Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi,
qu'eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que tu m'as envoyé.
Je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée,
pour qu'ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi,
pour qu'ils soient parfaitement un et que le monde sache
que tu m'as envoyé et que je les ai aimés comme tu m'as aimé".
Après vingt siècles de christianisme lorsque nous évoquons l'unité, l'unité de l'Église, l'unité de tous ceux qui ont cru sur la parole des témoins de Jésus, l'unité de nos communautés, c'est toujours avec nostalgie et avec un sentiment de culpabilité. Parce que, d'instinct, nous l'évoquons à travers les brisures historiques de l'Église, à travers les tensions de nos communautés, ou à travers nos propres réflexes agressifs, impatients ou destructeurs, qui nous rendent lents au pardon, peu sensibles aux détresses et aux solitudes.
Mais quand Jésus, lui, parle de l'unité, elle redevient espérance, appel et certitude. En effet, avant même d'être l'œuvre difficile des croyants, l'unité est l'objet de la prière de Jésus: "Père, que tous soient un". Dans notre effort cahotant et décevant vers l'unité, vers l'unité communautaire, nous sommes donc toujours devancés par le Christ, par son projet, par son intercession.
Non seulement Jésus a inclus son souci de l'unité dans son testament spirituel, mais il en a posé les bases pour toujours par sa Croix glorifiante: "Moi, je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un". Or quelle est-elle cette gloire deux fois donnée à l'Heure de Jésus, sinon la manifestation éclatante du grand secret de Dieu: la communion dans l'amour du Père et de son Christ?
Aussi pour nous mettre sur la voie de l'unité, et nous la faire espérer chaque jour comme possible, Jésus nous la montre à la fois comme réalisée en Dieu et comme offerte à l'humanité, gratuitement, joyeusement, sereinement, comme la bague des fiançailles. L'unité vers laquelle nous sommes en marche, après tant de déchirures, au sein de tant de tensions, existe déjà en Dieu et nous est offerte en Dieu. L'unité du Père et du Fils nous est présentée par Jésus comme le modèle de l'unité des croyants: "Qu'ils soient un comme nous, nous sommes un. Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi". Ce partage total de la vie et de la lumière, cette réciprocité sans faille dans l'amour, voilà vers quoi nous devons tendre.
Mais plus encore qu'un modèle, l'unité du Père et du Christ est le lieu où déjà nous pouvons vivre l'unité fraternelle. Jésus ajoute, en effet: "Qu'ils soient en nous