Trois visages de la miséricorde

Pour un jubilé.

 

 

L'amour de Dieu Trinité pour les hommes, l'Eucharistie du Seigneur, la charité de Marie, tels sont les trois visages de la miséricorde sur lesquels vous avez voulu méditer, ma sœur, en ce dimanche de printemps vous fêtez le très long automne de votre vie, ces cinquante années vécues, au cœur de l'Église, dans ce carmel.

 

 ² Dieu, Dieu Trinité, dès que l'on commence à parler de ce mystère intime de notre Dieu, les mots deviennent trop courts et les images décevantes. Dieu est si beau, si riche, si réellement vivant, que toute parole sur lui appelle une infinité d'autres paroles, tout aussi belles, aussi vraies, aussi impuissantes ; et l'on ne peut parler de Dieu Trinité qu'en déployant une louange dont on sait qu'elle n'aura pas de fin. C'est ce que fait d'ailleurs notre Credo, qui par trois fois répète : je crois.

 

Je crois en un seul Dieu, le Père ;

je crois en un seul Seigneur, Jésus Christ,

du Père avant tous les siècles, vrai Dieu,du vrai Dieu ;

je crois en l'Esprit saint, qui est Seigneur et qui donne la vie.

 

On ne peut pas cerner, emprisonner, posséder le mystère de Dieu : on peut seulement redire ce que Dieu nous a dit de lui-même, et chanter inlassablement ce que Dieu est et ce qu'il a fait pour nous, pour nous, les hommes, et pour notre salut.

Tous les hommes et toutes les femmes de prière font, tôt ou tard, cette expérience à la fois douloureuse et bienheureuse : on ne force pas le mystère, on peut que s'y laisser introduire. Et il faut toute une vie pour commencer à y entrer, pour consentir à s'y trouver sans avoir jamais trouvé la porte. Dieu seul nous introduit en Dieu, et l'une des merveilles de son amour, c'est qu'il nous fait vivre ce qu'il veut nous faire comprendre, et qu'il nous ramène toujours à ce qui est à vivre aujourd'hui.

 

Nous nous demandons : "Qui est Dieu en lui-même ?"; et Dieu nous répond : "Voilà qui je suis en toi, qui je suis pour vous". Et pourtant Dieu a bien sa vie à lui, son éternité à lui, son mystère, ses merveilles à lui, que chante le Psaume ; mais ce même Dieu nous redit, à longueur de Bible et d'Évangile : "Tu veux voir ma face ? - entre dans mon amour ; tu veux comprendre ? - alors aime!"

Et Dieu, Dieu Un, Dieu Trinité, nous prend lui-même en charge pour la découverte de son amour.

Dieu le Père nous "tire vers Jésus" (Jn 6,44); il nous prend dans le monde et nous donne à son Fils. Il nous instruit à l'intime du cœur et "révèle son Fils en nous", comme dit saint Paul (Ga 1,16).

Le Fils, de son côté, nous reçoit des mains du Père, nous  révèle le Père, et nous donne de vivre à la gloire du Père en portant beaucoup de fruit.

Quant à l'Esprit, égal au Père, il nous est envoyé par le Père ; égal au Fils, il nous est envoyé par le Fils, et il est, en nous et entre nous, le sceau de l'amour du Père et du Fils.

 

Au rythme voulu par l'Esprit même de Dieu, notre prière rejoint le Père, demeure auprès du Fils, ou s'en remet à l'Esprit pour que vivent en nous l'amour du Fils et du Père, au-delà des mots, au-delà des images, au-delà de tout ce que l'homme peut sentir, retenir ou mesurer. Car il suffit que cela soit, il suffit que Dieu soit Dieu, il suffit que l'Unique soit communion de Personnes, et lorsque dans un cœur humain, ce mystère-là est accueilli, lorsque cet amour-là est chanté, "Dieu est présent se réconciliant le monde", Dieu est présent, en acte de salut pour les hommes.

Aimer que Dieu soit Dieu, aimer que Dieu soit libre, accueillir Dieu comme Il est, sans le refaire à notre image, n'est-ce pas la toute première humilité qui ouvre notre cœur au projet de Dieu ? n'est-ce pas ce que nous chantions tout à l'heure avec l'Église : "Nous te rendons grâce pour ton immense gloire"?

 

² Ce mystère de Dieu présent et insaisissable, il nous est donné de le vivre chaque jour dans l'Eucharistie de l'Église.

Mystère de foi, dit la liturgie. Tout repose en effet sur la seule parole de Jésus : "Ceci est mon corps ; ceci est mon sang". La seule évidence qui nous soit donnée est celle des gestes que nous posons : nous prenons du pain et du vin, nous redisons les paroles de Jésus, nous mangeons, humblement, gravement, le pain de Dieu ; et nous nous passons la coupe du salut, en luttant contre l'habitude qui affadit tout. Cela, oui, nous le faisons, et nous en avons conscience ; mais la présence du Christ ressuscité n'est pas mesurée par nos gestes d'hommes, et la puissance du Dieu de vie qui prend notre offrande de pauvres et en retour nous fait entrer dans l'échange trinitaire, cette force-là, qui est celle même de l'amour, dépasse à la fois la capacité de notre cœur et les limites de notre pensée.

L'Eucharistie est un mystère qui ouvre sur le mystère; et c'est bien pourquoi l'Eucharistie quotidienne est au cœur de la vie contemplative : chaque messe nous fait passer de ce monde au Père, avec tous les hommes dont nous portons le souci ; chaque messe nous fait rejoindre réellement, vitalement, Dieu unique dont nous continuons à chercher la Face. Et lorsque, à l'oraison, nous tournons d'instinct les yeux vers le tabernacle, ce n'est pas pour contraindre Jésus à nous faire sentir sa présence, mais pour redire avec courage ce qui est pour nous certitude et mystère : il est pour nous, celui par qui nous passons au Père.

 

Parler de mystère, ce n'est pas rendre Dieu plus lointain, mais simplement retrouver l'espace de notre adoration et réveiller notre ardeur à accueillir notre Dieu tout proche.

Parler de mystère, accepter le mystère, entrer par la porte du mystère, c'est ouvrir largement notre cœur et le cœur du monde aux initiatives du Dieu Trinité, qui sont toujours des merveilles d'amour. Vous le savez par expérience, ma sœur, après cinquante années de Carmel : une carmélite est missionnaire dans la mesure même elle est adorante, car c'est Dieu qui sauve le monde, et le moyen le plus sûr d'entrer dans l'œuvre de Dieu, c'est de lui donner toute la place.

 

² C'est bien ce que nous constatons dans la vie de la Vierge Marie : au moment même elle vient de s'ouvrir, dans la foi pure, à l'action du Dieu Trinité, au moment elle vient de s'en remettre à la parole de l'Envoyé, nous la voyons partir et se hâter à travers la montagne pour assister Élisabeth : la gratuité de son amour pour Dieu la rend disponible pour aimer ce que Dieu aime.

À  l'inverse, l'une des peines que nous éprouvons, après des années de vie contemplative, est de constater à quel point nous sommes encore clos sur nous-mêmes, sur nos difficultés, sur nos souffrances. Souvent il nous faut traverser en nous-mêmes toute une épaisseur d'égoïsme, d'égocentrisme, pour accueillir l'autre telle que Dieu la voit, telle que Dieu l'aime, pour aborder chacune avec un regard porteur d'espérance, pour assumer le présent et l'avenir de la communauté avec "la  fierté de l'espérance" (Hb 3,6), avec la joie de ceux qui font confiance à Dieu.

Que nous manque-t-il ? la vitalité ? la santé ? l'habileté des mots ? l'art de nous faire aimer? Non : de tout cela, Dieu n'a que faire. Simplement : pour vivre la grâce des visiteuses, il nous faut, comme Marie, accueillir sans réserve les visites de Dieu.

 

 

Que Dieu nous y aide tous, par son Esprit de vérité.

Qu'il vous y prépare, mes sœurs , vous qui avez tout quitté sur une visite de Jésus.

Qu'il vous le donne, ma sœur, vous qui le louez aujourd'hui pour cinquante ans de fidélité : puisque aujourd'hui Dieu Trinité vous visite,  hâtez-vous à travers la montagne.

 

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