La Petite Thérèse et la souffrance

 

 Conférence en l'église Notre-Dame des Victoires

 

C'est un carme qui vient vous parler d'une carmélite. En ce jour où nous fêtons la grande Thérèse d'Avila, je viens réfléchir avec vous sur Thérèse la Petite, et je vous propose de regarder comment elle s'est située devant la souffrance et la mort.

 

Évoquant les saints et les saintes que Dieu a pris auprès de lui dans la gloire, nous imaginons, malgré nous, qu'ils ont vécu sur terre une existence à part, différente de la nôtre, protégée à la fois du mal et du malheur. C'est une illusion. Les journées des saints et des saintes ont été remplies des mêmes actes que les nôtres : le travail de maison, le service d'une famille ou d'une communauté, les responsabilités, les heures de réflexion, le courrier, les instants de loisirs et les moments de prière, devenus de plus en plus indispensables, comme la respiration de leur vie. Pour eux aussi les journées n'avaient que vingt-quatre heures ; certains soirs ils s'endormaient bien las et retrouvaient le lendemain leur lot de soucis et d'inquiétudes. La souffrance, surtout, ne leur a pas été épargnée, et ils ont tous connu le face-à-face avec la mort. Pas plus que nous ils n'ont aimé souffrir, et pour eux tous la mort est restée un passage mystérieux. Même une sainte aussi humaine, aussi souriante que Thérèse de Lisieux a dû assumer des souffrances qui auraient pu déraciner sa foi ; mais elle a su comment souffrir, jour après jour, "rien que pour aujourd'hui", disait-elle. Elle a su, avec la force que Dieu donne, vivre sa mort comme un acte d'amour : Cela n'encouragerait pas tant les âmes, disait Thérèse, si l'on croyait que je n'ai pas beaucoup souffert.

 

Thérèse n'avait pas de secret; elle n'était pas bâtie autrement que nous. Elle n'avait, face à la mort, d'autre ressource que celle de son espérance ; mais elle su mourir parce qu'elle a su vivre, vivre tout droit dans la ligne de l'appel qu'elle avait reçu, vivre en s'appuyant sur l'amour de son Dieu. Ne regardons pas la vie de Thérèse de Lisieux comme un objet de vitrine inaccessible pour nous. Regardons surtout ce que Dieu nous offre à tous à travers son exemple.

Nous sommes réunis pour évoquer son passage pascal, pour entendre son message de confiance ; feuilletons donc ensemble l'album de sa vie. Écoutons-la longuement, en essayant d'entendre ce qu'ont été pour elle la souffrance du cœur, 1a souffrance du corps, et puis l'épreuve de la foi et de l'espérance, ce que Thérèse appelle les souffrances de l'âme. Ce seront donc les trois parties de notre réflexion.

 

1.   La souffrance du cœur

 

Les premières années de Thérèse, et même son adolescence, ont été ponctuées par des peines qui auraient pu compromettre son équilibre affectif. À quatre ans et demi, vous vous en souvenez, elle perd sa mère, emportée à quarante-six ans par un cancer.

Je ne me souviens pas d'avoir beaucoup pleuré - notera plus tard Thérèse. Je ne parlais à personne des sentiments profonds que je ressentais. Je regardais et j'écoutais en silence.

 

Dès le jour de l'enterrement, elle saute au cou de sa sœur aînée, âgée de seize ans à l'époque : Eh bien! moi, c'est Pauline qui sera Maman ! mais plusieurs années passeront avant que n'apparaissent les premiers contre-coups de cette frustration.

Thérèse, à neuf ans et demi, voit partir pour le Carmel Pauline, sa "petite mère". Elle apprend son départ par surprise : Ce fut comme si un glaive s'était enfoncé dans mon cœur. La famille visite chaque jeudi la nouvelle carmélite, devenue sœur Agnès de Jésus, et Thérèse obtient à grand-peine deux ou trois minutes à la fin du parloir. La santé de Thérèse s'altère pendant l'hiver qui suit. A Pâques, cela devient très sérieux : tremblements, crises de frayeurs et même quelques hallucinations. Mais, le dimanche de la Pentecôte, en 1883, elle se sent subitement libérée par le ravissant sourire de la Sainte Vierge, comme elle le raconte. Cependant, durant plusieurs années encore, elle éprouvera des peines d'âme au sujet de sa maladie : crainte d'avoir simulé ses crises, crainte d'avoir menti en faisant état d'un sourire de la Reine des Cieux.

 

Vers douze ans, pendant dix-huit mois, elle va lutter contre des scrupules et, au dire de l'une de ses sœurs, "se rendre vraiment insupportable par sa trop grande sensibilité". Tous les soirs, elle confie en larmes ses scrupules de la journée à sa sœur et marraine Marie, qui a pris le relais de Pauline. Puis, de nouveau, la maison des Buissonnets se vide. Léonie entre chez les Clarisses d'Alençon ; Marie est, à son tour, admise au Carmel. Restent seulement, avec Monsieur Martin, Thérèse, âgée de treize ans, et Céline son aînée. Thérèse prend des forces et le jour de Noël 1886, la grâce du Seigneur la guérit de ses larmes, de ses craintes, de sa sensibilité exagérée.

 

Entrée au Carmel de Lisieux en avril 1888, à quinze ans, Thérèse va connaître, dès le mois de juin, un immense chagrin. Des poussées de paralysie cérébrale entament la santé psychique de son père, qui va être admis durant trois ans dans une maison de santé à Caen, avant de s'éteindre en juillet 1894.

 

La vie communautaire apportera à Thérèse, avec, beaucoup de joies très simples, son lot de difficultés et de déceptions.  Le niveau culturel était, à l'époque, assez modeste au Carmel de Lisieux. Quelques sœurs seulement avaient fait des études; mais surtout les différences de tempérament et d'éducation ne favorisaient guère les relations humaines :

Je ne veux pas seulement parler des imperfections spirituelles, écrit Thérèse, puisque les plus saintes ne seront parfaites qu'au ciel ; je veux parler des manques de jugement, d'éducation, de la susceptibilité de certains caractères ; toutes choses qui ne rendent pas la vie très agréable. Je sais bien que ces infirmités morales sont chroniques, qu'il n'y a pas d'espoir de guérison.

La majorité des sœurs tient Thérèse en haute estime, et plus d'une aurait aimé l'avoir pour prieure, n'eût été son jeune âge (elle n'avait à l'époque qu'une vingtaine d'années). On aime les poésies et les cantiques qu'elle compose et on fait volontiers appel à ses talents pour l'animation des fêtes du monastère. Thérèse n'ignore pas les réserves de quelques sœurs  : On dit : "elle est bien douce, bien pieuse, mais ceci, mais cela". Plusieurs me trouvaient bien imparfaite, ce qui est vrai.

Certaines sœurs supportaient difficilement le fait, anormal, il est vrai, qu'un quart de la communauté soit de la famille Martin : 5 sœurs sur 22, à savoir : Pauline, Marie, Thérèse, Céline, puis une cousine, Marie Guérin, qui deviendra sœur Marie de l'Eucharistie. Thérèse aura également à souffrir du caractère un peu ombrageux de sa première prieure, sœur Marie de Gonzague, qui lui confiera bien une responsabilité auprès des jeunes novices, mais en jalousant la confiance dont Thérèse sera l'objet.

 

Quand la maladie l'aura clouée au lit, surtout les quatre derniers mois, Thérèse redoutera d'être à la charge de sa communauté. Au début de sa tuberculose, lorsque les diagnostics des médecins hésitent ou se contredisent, certaines sœurs peu perspicaces laisseront entendre que Thérèse n'est pas malade au point de s'arrêter. Thérèse, si allergique à toute dissimulation, à toute "feintise", comme elle disait en bonne normande, se montrera peinée de ces soupçons. Même à l'infirmerie, certaines indélicatesses ne lui sont pas totalement épargnées, ce qu'elle appelle "les piqûres d'épingle". Un jour, Thérèse, très malade déjà, refuse de boire un jus de viande qui l'écœure. La sœur, qui l'avait apporté, dit à une autre : "Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus, non seulement n'est pas une sainte, mais elle n'est même pas une bonne religieuse". Une autre lui rapporte : "Si vous saviez comme vous êtes peu aimée, peu appréciée ici !" Autour de son lit, on discute souvent de la date de sa mort : Sera-ce un jour de fête ? Sera-ce le 16 juillet, jour de Notre Dame du Mont Carmel, ou bien après la communion ? etc. Tous ces pronostics énervent et fatiguent Thérèse. D'autant plus que les rémissions imprévisibles de sa maladie la laisseront dans l'incertitude jusqu'au bout. Déjà agonisante, elle dit encore :

Voyez ce que j'ai de force aujourd'hui. Non ! je ne vais pas mourir. J'en ai encore pour des mois, peut-être des années. Je ne serai vraiment sûre de mon coup que lorsque j'aurai passé le cap et que je me verrai dans les bras du bon Dieu.

 

Dans tout cela nous relevons bien des aspects émouvants, mais, direz-vous, qu'y a-t-il d'extraordinaire ? En effet, bien des hommes et des femmes parmi vous seraient en droit de dire qu'ils ont souffert dans leur enfance, dans leur adolescence, des épreuves pires que celles de Thérèse ; qu'ils ont été traumatisés par la vie comme Thérèse ne l'a jamais été ; qu'ils ont été abandonnés à leur souffrance, ce qui n'a jamais été le cas de Thérèse. C'est vrai. Thérèse, elle-même, n'a jamais prétendu avoir souffert plus que nous, mais ce qu'elle nous enseigne c'est une manière d'accueillir la souffrance du cœur.

 

 

2.    La souffrance du corps

 

Thérèse enfant passait mal les hivers. Sa maman écrivait en novembre 1876 (Thérèse avait trois ans) : "Je suis inquiète pour ma petite Thérèse. Elle a une oppression depuis quelques mois qui n'est pas naturelle ; aussitôt qu'elle marche un peu vite, on entend comme un sifflement étrange dans sa poitrine". Plus tard, cela passera complètement au dire de sa sœur  aînée, sinon qu'elle avait gardé la gorge délicate et en souffrait souvent, surtout au Carmel. En  tout cas, lorsqu'une épidémie d'influenza secouera la communauté en 1891-1892, Thérèse, à dix-sept ans, pourra tenir bon presque seule et assumer des travaux assez rudes pour une fille de son âge. Mais Thérèse avoue avoir eu froid à en mourir dans son monastère, très peu chauffé à l'époque, et le climat humide de Lisieux, spécialement dans le quartier du Carmel, ne convenait certainement pas à une religieuse aussi jeune et aussi fragile.

 

Ce n'est qu'en 1894, l'année de ses vingt ans, que Thérèse commence à souffrir "de la poitrine", comme on disait. Le Vendredi Saint 1890, par deux fois, elle crache du sang;  Dès lors le tableau clinique des souffrances de Thérèse suit l'évolution habituelle de la tuberculose, que l'on ne savait, à l'époque, ni prévenir, ni guérir, ni vraiment soigner. En avril-mai 1897, Thérèse doit abandonner progressivement la vie communautaire, c'est-à-dire l'office au chœur, les repas au réfectoire et les récréations, mais elle s'emploie encore à des travaux de couture et se rend encore au jardin quand il fait beau. Début juin, la situation s'aggrave ; le samedi 5 elle se sent angoissée comme si elle allait mourir. La communauté commence une neuvaine à Notre Dame des Victoires, mais la victoire que lieu lui réservait n'était pas celle sur la maladie. En juillet, des crachements de sang journaliers la contraignent à garder le lit. Le poumon droit est perdu ; le 15 août, le poumon gauche est atteint par le mal ; puis, c'est le tour des intestins avec tout un cortège de souffrances humiliantes.

 

Fin septembre, Thérèse commence à étouffer : Maman ! l'air de la terre me manque. Quand est-ce que le bon Dieu me donnera l'air du ciel ... L'agonie commence dans l'après-midi du 29 septembre 1897. Sa sœur aînée, Pauline, sœur Agnès, raconte :

"J'étais seule près d'elle quand, vers 4 h 30, je devinai à sa pâleur subite que le dernier moment approchait. Notre Mère Prieure revint et toute la communauté fut bientôt rassemblée. Thérèse lui sourit, mais elle ne parla plus jusqu'à l'instant de sa mort. Pendant plus de deux heures, un râle terrible déchira sa poitrine. Son visage était congestionné, ses mains violacées. Elle avait les pieds glacés et tremblait de tous ses membres. Une sueur abondante perlait en gouttes énormes sur son front et ruisselait sur ses joues. Elle était dans une oppression croissante et jetait parfois, pour respirer, de petits cris involontaires".

 

C'est le moment où sœur Geneviève (sa sœur Céline) lui essuie le front et lui met sur les lèvres un petit morceau de glace. Thérèse lui sourit. À 18 heures sonne l'Angélus. Elle regarde longuement la Vierge du sourire et tient toujours fermement son crucifix. Un peu après 19 heures, la mère prieure congédie la communauté qui se tenait là depuis près de deux heures. La prieure reste avec les trois sœurs Martin. Thérèse lui adresse ses dernières paroles:

 

- Ma Mère ! N'est-ce pas encore l'agonie ? ... Ne vais-je pas mourir ? …

- Oui, ma pauvre petite, c'est l'agonie, mais le bon Dieu veut peut-être la prolonger de quelques heures.

- Eh bien ! … allons! … allons ! ... Oh ! je ne voudrais pas moins longtemps souffrir …

 

Et le récit de Mère Agnès se poursuit ainsi :

"Sa respiration devint tout à coup plus faible et plus précipitée. Elle retomba sur l'oreiller, la tête penchée à droite. La cloche de l'infirmerie retentit, et, pour donner plus de facilités aux sœurs  d'accourir, la Mère Prieure dit très haut : " Ouvrez toutes les portes !" À peine la communauté était-elle agenouillée autour de son lit, qu'elle prononça distinctement son dernier acte d'amour : Oh! je l'aime .., dit-elle en regardant son crucifix, et un instant après : Mon Dieu … je vous  aime ! ... Nous croyions tout fini quand, subitement, elle leva les yeux, des yeux pleins de vie et de flamme, où se peignit un bonheur surpassant toutes ses espérances. Une sœur voulant voir de plus près ce regard qui dura l'espace d'un credo, passa et repassa un flambeau devant ses paupières sans les faire aucunement vaciller. Il était 7 h 20. Alors elle ferma les yeux, et la blancheur de son visage, que j'avais remarquée, s'accentua, mais devint plus mate. Elle était d'une beauté ravissante avec un sourire".

 

Ainsi est passée à Dieu la sainte petite Thérèse.

Je n'ai pas détaillé les souffrances des dernières semaines ou des derniers mois, parce que, en cela, Thérèse n'a fait que suivre la loi commune et, pour peu que nous ayons accompagné, jour après jour, le calvaire d'un être cher dans une chambre d'hôpital ou à la maison, nous connaissons au moins quelques-uns des multiples visages de la .souffrance.

 

Les saints et les saintes n'ont pas fait l'économie du grand passage, mais ce qui nous importe surtout, c'est de regarder comment Thérèse l'a vécu pour Dieu et avec Dieu.

 

1)  Thérèse ne cherche pas à vivre autre chose que ce que Dieu lui donne : sa vie ordinaire de grande malade :

Je ne pense, rien ... Je suis contente d'aller au ciel, voilà tout ! ... Depuis que je suis malade, je ne pense pas à grand-chose … Si vous saviez dans quelle pauvreté je suis ...

 

Son univers, apparemment, s'est rapetissé : le rideau du lit, tout proche, auquel elle a épinglé ses images favorites, la statue de la Vierge du sourire, qui semble la regarder ; puis la fenêtre de l'infirmerie, qui donne sur le tout petit jardin du monastère. Elle admire la vigne vierge, toute rouge en automne; elle compte les poires qui mûrissent autour de la fenêtre ; elle prie quand elle le peut ; à certaines heures elle n'y parvient pas, mais elle repense à toutes les grâces que le bon Dieu lui a faites. C'est surtout son enfance qui lui revient en mémoire :    Hélas! comme j'ai peu vécu. La vie m'a toujours semblé très courte. Mes jours d'enfance, il me semble que c'était hier...

 

2)     Thérèse, malgré ses souffrances, reste gaie jusqu'au bout. Sa cousine, sœur Marie de la Trinité, écrit : "Elle fait rire tous ceux qui l'approchent. Elle s'amuse à nous parler de ce qui arrivera après sa mort ; de la manière dont elle raconte cela, là où on devrait pleurer,on rit aux éclats tellement elle est amusante. Je crois qu'elle mourra en riant tellement elle est gaie. "

 

Effectivement, la malade n'a rien perdu de sa malice. Près d'elle, une sœur dit à une autre : "Moi, je ne saurai pas vivre sans elle" ; Thérèse reprend prestement : Vous avez raison; aussi je vous apporterai deux ailes !

Ne souhaitant pas recevoir la visite de Mgr Hugonin, elle glisse : Si seulement c'était Saint Nicolas, qui a ressuscité trois petits enfants !

Le médecin de la communauté, le Docteur de Cornière, est surnommé par Thérèse : "Clodion le chevelu".

Comme on discute autour d'elle du peu de jours qu'il lui reste à vivre, elle intervient : C'est encore la malade qui sait le mieux !

 

On perçoit bien les efforts faits par Thérèse pour garder la joie. Quand je peux, dit-elle, je fais de mon mieux pour être gaie. Pour elle, c'est une manière de vivre la charité fraternelle. En juin, au début de ses grandes souffrances, elle écrit, par exemple : Quel festin pourrait offrir une carmélite à ses sœurs, si ce n'est un festin spirituel composé de charité aimable et joyeuse. Le Seigneur aime ceux qui donnent la joie.

Elle disait aussi : Autour des malades, il faut être gai ; et, de son côté, elle s'efforçait de l'être pour les bien-portants : Quand je souffre beaucoup, au lieu de prendre un air triste, j'y réponds par un sourire. Au début je ne réussissais pas toujours, mais maintenant c'est une habitude que je suis heureuse d'avoir contractée.

 

3) Thérèse, qui s'est offerte deux ans plus tôt à l'Amour miséricordieux, continue de s'abandonner  complètement à Dieu, suivant jusqu'au bout sa voie de confiance et d'amour : Depuis longtemps, je ne m'appartiens plus, je suis livrée totalement à Jésus. Il est donc libre de faire de moi ce qu'il lui plaira. Bien que sans illusion sur ce qui l'attend, elle essaie de vivre à fond, dans la foi, le moment présent : Le bon Dieu veut que je m'abandonne comme un petit enfant, qui ne s'inquiète pas de ce que l'on fera de lui. Je compte sur lui. Je suis assurée qu'il me continuera son secours jusqu'à la fin. Je pourrai bien n'en plus pouvoir, mais je n'en aurai jamais trop, j'en suis sûre.

Elle dit aussi : Nous qui courons dans la voie de l'amour, je trouve que nous ne devons pas penser à ce qui peut nous arriver de douloureux dans l'avenir, car alors c'est manquer de confiance et comme se mêler de créer. Elle ajoute avec son bon sens de normande : Pourquoi avez-vous peur d'avance ? Attendez au moins que cela arrive pour avoir de la peine !

 

Thérèse n'a jamais aimé la souffrance pour la souffrance, et elle n'a jamais appelé des épreuves plus grandes : Si je demandais des souffrances, ce serait mes souffrances à moi. Il faudrait que je les supporte seule, et je n'ai jamais rien pu faire toute seule. Je suis bien contente de n'avoir rien demandé au Bon Dieu, comme cela il est forcé de me donner du courage !

Soumission à la volonté de Dieu, joie audacieuse, abandon au jour le jour, nous tenons là, déjà, quelques-uns des réflexes de Thérèse devant la souffrance et la mort. Mais pour pénétrer jusqu'au cœur de ce qui la fait vivre, il nous faut aborder maintenant le troisième volet de notre réflexion.

 

3.     L'épreuve de la foi et de l'espérance : Thérèse devant les souffrances de l'âme.

 

Partons d'un fait qui a frappé ses sœurs et que nous avons aussi du mal à comprendre. Thérèse allait vers sa mort dans l'allégresse : Ô mes petites sœurs, que je suis heureuse, je vois que je vais bientôt mourir ! Et elle expliquait: Ce n'est pas la mort qui viendra me chercher, c'est le bon Dieu. Que voulez-vous, pourquoi la mort me ferait-elle peur ? Je n'ai jamais agi que pour le bon Dieu.

 

Si on passe en revue les confidences faites par Thérèse durant ses mois de souffrance, on s'aperçoit que son courage, à l'approche de la mort, repose sur quelques certitudes très simples de sa foi, que l'on pourrait résumer ainsi :

 

- Mourir, c'est voir Dieu, c'est retrouver Dieu Père.

- Mourir, c'est rejoindre Jésus dans sa gloire. Le ciel, c'est Jésus lui-même.

- Mourir, c'est être accueilli par ses amis les saints, et surtout ses préférés, les ordinaires, les jeunes, les missionnaires, les martyrs : Jeanne d'Arc, Théophane Vénard. Les saints me connaissent, ils m'aiment; ils me sourient d'en haut et m'incitent à les rejoindre. Ils sont tous mes petits parents, là-haut !

- Mourir, c'est s'en aller vivre auprès de Marie, sa Mère, et Thérèse écrivait, en mai, dans  son poème : "Pourquoi je t'aime, ô Marie" :

 

Bientôt dans le beau ciel, je vais aller te voir,

Toi qui vins me sourire au matin de ma vie,

Viens me sourire encore, Mère, voici le soir.

Je ne crains plus l'éclat de ta gloire suprême,

Avec toi j'ai souffert et je veux maintenant

Chanter sur tes genoux, Marie, pourquoi je t'aime

Et redire à jamais que je suis ton enfant.

 

- Mourir, c'est entrer définitivement dans l'œuvre de Jésus Sauveur du monde, dans l'œuvre missionnaire de l'Église : Je désirerai au ciel la même chose que sur la terre : aimer Jésus et le faire aimer. La seule chose que je désire, c'est la volonté du bon Dieu et j'avoue que si dans le ciel je ne pouvais plus travailler pour sa gloire, j'aimerais mieux l'exil que la patrie.

Cette affirmation hardie, nous la lisons dans une lettre à l'Abbé Bellière, l'un des missionnaires qui lui avaient été donnés comme frères spirituels par sa prieure.

 

Telles sont donc les bases de la confiance de Thérèse, les certitudes qu'elle n'a jamais reniées. Elle a connu cependant, comme malgré elle, des moments de fléchissement. On sait mieux maintenant que la période de foi difficile a commencé, en fait, dès avril 1899, dix-huit mois environ avant sa mort. Sur cette épreuve de la foi et de l'espérance, Thérèse est toujours restée très discrète. Dans quelques confidences très brèves, elle en parle comme d'un trou noir, d'un mur, d'un tunnel, d'un brouillard. Le Père Madeleine, qui prêcha la retraite de communauté en octobre 1986, témoigne : " Son âme traversa une crise de ténèbres spirituelles où elle se croyait damnée et c'est alors qu'elle multipliait ses actes de confiance et d'abandon à Dieu. Extérieurement, personne ne pouvait se douter de ses peines intérieures".

 

L'aveu le plus bouleversant de Thérèse se trouve dans le manuscrit C, son petit carnet noir, écrit à partir de juin 1897 : Tout à coup, les brouillards qui m'environnent deviennent plus épais; ils pénètrent dans mon âme et l'enveloppent de telle sorte qu'il ne m'est plus possible de retrouver en elle l'image si douce de ma patrie du ciel. Tout a disparu. Lorsque je veux reposer mon cœur, fatigué des ténèbres qui l'entourent, par le souvenir du pays lumineux vers lequel j'aspire, il me semble que les ténèbres empruntent la voix des pécheurs me disant, en se moquant de moi : "Tu rêves la lumière ! Tu rêves la possession éternelle du créateur de toutes ces merveilles ! Tu crois sortir un jour des brouillards qui t'environnent. Avance ! Avance ! Réjouis-toi de la mort, qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant".

 

Pendant des mois, le quotidien de Thérèse a été fait à la fois de ces impressions paralysantes et d'actes volontaires de confiance en Dieu. Sa cousine raconte : "Un jour qu'elle me parlait des ténèbres, dans lesquelles se trouvait son âme, je lui dis, tout étonnée : Mais ces cantiques si lumineux que vous composez démentent ce que vous dites'. Elle me répond : Je chante ce que je veux croire".

 

Quelques rares paroles de Thérèse, au cours des quatre derniers mois, attestent la même lutte intérieure, la même victoire de l'espérance qui la rendent si proche de nos propres combats :

 

- en juin

 

Un matin, pendant mon action de grâces après la communion, j'ai ressenti comme les angoisses de la mort, et cela sans aucune consolation.

 

- quelques jours après

 

Mon âme est exilée. Le ciel est perdu pour moi, il est fermé pour moi, et, du côté de la terre, c'est l'épreuve aussi.

 

- en juillet

 

C'est sur le ciel que tout  porte. Comme c'est étrange et incohérent!

 

- au mois d'août

 

Faut-il tant aimer le bon Dieu et avoir ces pensées-là ? Mais je ne m'y arrête pas. Comme c'est facile de se décourager quand on est bien malade !

 

- ou encore :

Je voudrais être sûre qu'elle m'aime, la Sainte Vierge l

 

- mais trois jours après :

Quand on a prié la Sainte Vierge et qu'elle ne nous exauce pas, c'est signe quelle ne veut pas ; alors, il faut la laisser faire à son idée et ne pas se tourmenter.

 

- en septembre, le mois de sa mort

 

J'ai peur d'avoir eu peur de la mort... mais je n'ai pas peur d'après, bien sûr ! … C'est la première fois que j'ai éprouvé cela, mais je me suis tout de suite abandonnée à Dieu.

 

- puis, la veille de sa mort

 

Comment vais-je faire pour mourir ? Jamais je ne vais savoir mourir ! …

 

Et pourtant, la même Thérèse qui, à certaines heures, étouffait ses cris de désespoir, vivait un sommet de son amitié avec Jésus Sauveur. Le 9 juin, elle écrivait dans son petit carnet noir : Il me semble que maintenant rien ne m'empêche de m'envoler, car je n'ai plus de grand désir si ce n'est celui d'aimer jusqu'à mourir d'amour.

 

"Mourir d'amour", l'image est tirée d'un poème de saint Jean de La Croix : la Vive Flamme d'amour. Mourir d'amour, pour Thérèse, c'était, non seulement aimer jusqu'à la fin, aimer jusqu'à la mort, mais faire de sa mort même un bel acte d'amour. Encore faut-il en être capable, et Thérèse sent, de plus en plus, que faire une belle mort n'est pas en son pouvoir, qu'elle mourra peut-être pauvrement, comme tant de petites âmes, dont elle veut être le chef de file. Elle sent, de plus en plus, que rien ne transparaîtra peut-être de cette mort dans l'amour. Thérèse n'exprime donc qu'un seul désir, que l'Esprit Saint fait grandir en elle : être identifiée à son Seigneur dans sa mort de pauvre sur la croix. C'est à ce moment qu'elle médite si souvent les textes d'Isaïe 53 sur les souffrances et la mort du Serviteur de Yahweh.

Notre Seigneur est mort sur la croix dans les angoisses, et voilà pourtant la plus belle mort d'amour, écrit-elle … Ne vous faites pas de peine, mes petites sœurs, si vous ne voyez en moi aucun signe de bonheur au moment de ma mort ; le Seigneur est bien mort victime d'amour, et voyez quelle a été son agonie !

 

*

 

Comme elle a été vaillante, Thérèse de la Sainte Face !

Comme elle a été grande, notre petite Thérèse. Jamais aigrie par les souffrances du cœur, toujours souriante dans les souffrances du corps, grandissant encore en amour et en confiance au milieu même des épreuves de sa foi.

Comme elle a été grande, mais comme elle est fraternelle, cette amie de Jésus. Plus elle s'est approchée de Dieu, et plus elle s'est voulue proche de nous, proche de nos peurs, de nos doutes et de nos impuissances. Sa sainteté est imitable, sa petite voie de confiance est pour nous. Il ne s'agit pas, pour nous non plus, de vivre ailleurs, de vivre autre chose, ni de vivre avec d'autres êtres, mais de tout vivre avec Jésus, jour après jour, rien que pour aujourd'hui, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

 

"Seul l'amour donne du prix aux choses", disait Thérèse d'Avila. Elle ajoutait  : "L'unique nécessaire, c'est que l'amour soit si ardent que rien n'empêche d'aimer".

 

 

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