Thérèse et Élie

 

 

La seule mention que Thérèse fasse du prophète Élie dans son Histoire d'une âme se trouve dans le Manuscrit A, au folio 36 verso.

Le 8 mai 1884, à l'Abbaye des Bénédictines de Lisieux où elle était demi-pensionnaire, Thérèse avait fait sa première communion, et sa confirmation était prévue pour le 14 juin. Voici comment elle raconte sa retraite

"Peu de temps après ma première communion, j'entrai de nouveau en retraite pour ma Confirmation. Je m'étais préparée avec beaucoup de soin à recevoir la visite de l'Esprit Saint, je ne comprenais pas qu'on ne fasse pas une grande attention à la réception de ce sacrement d'Amour. Ordinairement on ne faisait qu'un jour de retraite pour la Confirmation, mais Monseigneur n'ayant pu venir au jour marqué, j'eus la consolation d'avoir deux jours de solitude. Pour nous distraire notre maîtresse nous conduisit au Mont Cassin et là je cueillis à pleines mains des grandes pâquerettes pour la Fête-Dieu. Ah ! que mon âme était joyeuse ! comme les apôtres j'attendais avec bonheur la visite de l'Esprit Saint. Je me réjouissais à la pensée d'être bientôt parfaite chrétienne et surtout à celle d'avoir éternellement sur le front la croix mystérieuse que l'Évêque marque en imposant le sacrement ... Enfin l'heureux moment arriva, je ne sentis pas un vent impétueux au moment de la descente du Saint Esprit, mais plutôt cette brise légère dont le prophète Élie entendit le murmure sur le mont Horeb ... "

 

Thérèse établit donc un parallèle entre son recueillement, au moment de sa confirmation par l'Esprit Saint, et la rencontre d'Élie et de Yahweh à la grotte de l'Horeb. Elle décrit son expérience spirituelle en termes bibliques : elle attendait le grand vent, celui de la Pentecôte, et ce fut la brise légère, cette brise qui fit reconnaître à Élie sans plus d'hésitation la présence de Dieu.

Thérèse expérimenta donc en son âme ce jour-là la douceur de l'Esprit ; et c'est cette douceur même qui la remplit de force : "En ce jour je reçus la force de souffrir", tout comme à l'Horeb Élie reçut la force de retourner en pleine mêlée humaine pour y accomplir l'œuvre de Yahweh. Ainsi préparée à placer sa force dans la douceur, Thérèse est prête pour le témoignage que Dieu va lui demander : "bientôt après, le martyre de mon âme commença". Sans doute fait-elle allusion ici à "la terrible maladie des scrupules", qui assombrit ses douze et treize ans.

On aura remarqué, à la lecture de ce premier texte, quelle importance Thérèse, toute jeune encore, attachait à la vie sacramentelle. Pour elle, un sacrement est un événement spirituel, c'est une rencontre personnelle du Père, par le Christ, dans l'Esprit. Elle a vécu intensément sa confirmation comme un sacrement d'Amour, comme la visite de l'Esprit Saint. À la réception des sacrements du Christ Thérèse apportait à la fois un grand sérieux et une étonnante liberté d'âme ; et par là elle rejoignait d'avance le mouvement que le Concile a imprimé dans l'Église, mouvement d'authenticité spirituelle et de redécouverte des sacrements et de la parole de Jésus. De ce point de vue il n'est pas sans intérêt de noter que la première mention d'Élie dans les écrits de Thérèse intervient justement a propos du sacrement qui fait de chaque chrétien le témoin et le Prophète du Christ.

 

C'est à cette même opposition biblique entre le vent d'ouragan et la brise que Thérèse fera appel pour évoquer son état d'âme au jour de sa Profession, le 8 septembre 1890.

La tempête, cette fois, symbolise le doute affreux qui s'est levé un moment dans l'âme de Thérèse : "Enfin le beau jour de mes noces arriva, il fut sans nuages, mais la veille il s'éleva dans mon âme une tempête comme jamais je n'en avais vu ... Pas un seul doute sur ma vocation ne m'était encore venu à la pensée, il fallait que je connaisse cette épreuve. Le soir en faisant mon chemin de la croix, après matines, ma vocation m'apparut comme un rêve, une chimère ... je trouvais la vie du Carmel bien belle, mais le démon m'inspirait l'assurance qu'elle n'était pas faite pour moi, que je tromperais les supérieures en m'avançant dans une voie où je n'étais pas appelée... Mes ténèbres étaient si grandes que je ne voyais ni ne comprenais qu'une chose : je n'avais pas la vocation !"

De ces doutes Thérèse se libère en s'en ouvrant à ses supérieures, et Dieu récompense son acte d'humilité:

"Le matin du 8 septembre, je me sentis inondée d'un fleuve de paix et ce fut dans cette paix "surpassant tout sentiment" que je prononçais mes Saints Vœux ... Mon union avec Jésus se fit, non pas au milieu des foudres et des éclairs, c'est-à-dire des grâces extraordinaires, mais au sein d'un léger zéphyr semblable à celui qu'entendit sur la montagne notre père Saint Élie " (folio 76).

La puissance de Dieu triomphant doucement de nos faiblesses, le sublime de la grâce dans l'ordinaire de la vie : nous retrouvons là des thèmes constants dans la spiritualité de Thérèse, et nous avons vu qu'elle en a vécu dès l'âge de sa confirmation, sinon bien avant. Ici cependant le thème de la "brise légère" s'enrichit de nouveaux harmoniques ; Thérèse, en effet, le fait concerter avec un autre, éminemment biblique lui aussi, celui de la paix.

La paix qui inonde Thérèse au matin de sa profession, c'est celle que Dieu promet à Jérusalem, en Isaïe 66,12 :

"Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve et la gloire des nations comme un torrent qui inonde. Vous serez allaités, vous serez portés sur le flanc et vous serez choyés sur les genoux. Comme un homme lorsque sa mère le réconforte : c'est ainsi que je vous réconforterai et que vous serez réconfortés dans Jérusalem".

C'est également la paix dont parle Saint Paul, et dont aucun mot humain ne saurait rendre compte. parce qu'elle vient du cœur de Dieu :

"N'entretenez aucun souci; mais en tout besoin recourez à l'oraison et à la prière, pénétrées d'action de grâces, pour présenter vos requêtes à Dieu. Alors la paix de Dieu, qui surpasse toute l'intelligence, prendra sous sa garde vos cœurs et vos pensées, dans le Christ Jésus" (Ph 4,6 s.)

 

Six ans après cette grâce, Thérèse rédige, à l'intention de Sœur Marie du Sacré-Cœur, son aînée et sa marraine, "un exposé de sa petite voie de confiance et d'amour" (Manuscrit B). Elle le date volontairement du 8 septembre, anniversaire de ses vœux, et elle y rapproche audacieusement le "double esprit" d'Élie du "double amour" que les saints ont pour le Christ :

"... J'ai compris que mes désirs d'être tout, d'embrasser toutes les vocations, étaient des richesses qui pourraient bien me rendre injuste, alors je m'en suis servie à me faire des amis. Me souvenant de la prière d'Élisée à son Père Élie, lorsqu'il osa demander son double esprit, je me suis présentée devant les Anges et les Saints et je leur ai dit : "... je vous supplie de m'adopter pour enfant (...), j'ose vous demander de m'obtenir votre double amour".

 

Une quatrième fois Thérèse fait allusion à Élie, dans une lettre à Mme Guérin, datée du 16 juillet 1896, fête de Notre-Dame du Mont Carmel. Thérèse, depuis l'hémoptysie du 3 avril, se sait gravement atteinte :

"Vous me demandez, ma chère Tante, de vous donner des nouvelles de ma santé, comme à une maman, c'est ce que je vais faire. Mais si je vous dis que je me porte à merveille, vous n'allez pas me croire, aussi je vais laisser la parole au célèbre docteur de Cornière auquel j'ai eu l'insigne honneur d'être présentée, hier au parloir. Cet illustre personnage, après m'avoir honorée d'un regard, a déclaré que : "J'avais bonne mine ! "... Cette déclaration ne m'a pas empêchée de penser qu'il me serait bientôt permis d'aller au Ciel avec les petits Anges, non pas à cause de ma santé, mais à cause d'une autre déclaration faite aujourd'hui dans la chapelle du Carmel, par M. l'abbé Lechène... Après nous avoir montré les illustres origines de notre saint Ordre, après nous avoir comparées au prophète Élie luttant contre les prêtres de Baal, il a déclaré "que des temps semblables à ceux de la persécution d'Achab allaient recommencer .. Il nous semblait déjà voler au martyre".

 

Là encore, pour Thérèse le souvenir du prophète est associé à la force, au témoignage, au martyre. En ces dernières années du siècle, l'étau des lois laïques se refermait déjà sur les congrégations religieuses, et, replacée dans ce contexte, la comparaison de l'abbé Lechêne prenait toute sa valeur. Thérèse se dit : si je n'ai pas un martyre, j'aurai l'autre. Mais elle n'insiste pas sur cette interprétation suggérée par le prédicateur, car, avant même qu'éclate l'orage qui s'annonce pour l'Église de France, son martyre à elle sera achevé. Déjà en elle la mort commence lentement son œuvre ; et l'unique souci de Thérèse est que l'amour donne à cette mort tout son sens, ainsi qu'elle le disait au Christ , quelques mois auparavant, dans une strophe dont son père saint Élie, le prophète du feu, n'aurait pas renié l'enthousiasme : 

Ton amour est mon seul martyre ;

Plus je le sens brûler en moi,

Et plus mon âme te désire.

Jésus, fais que j'expire

D'amour pour toi.

 

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