Marie, comblée de grâce, à la plénitude du temps
Publiée le 25 mars 1987 en vue de l'année mariale qui
devait s'achever avec
A.
Marie dans le dessein de Dieu
Un dessein éternel déployé dans le temps
Rien ne laissait présager
que Dieu prendrait pour le salut des hommes une initiative aussi folle : donner
son Fils unique, et le faire naître
d'une femme de chez nous. Pourtant, lorsque du récit de l'Annonciation on se
retourne vers les textes de
Sur la base de l'Évangile et
de la présence de Marie au Cénacle (Act 1,14), l'Apocalypse pourra présenter
Toute la théologie de Marie,
Mère de Dieu, part d'un étonnement, qui va grandissant : que Dieu ait voulu à
ce point lier
Le dessein de Dieu, toujours
stable, se montre irrévocable et infaillible ; nul homme ne saurait y faire
obstacle[2],
et Dieu ne se contente pas de réaliser des délais humainement prévisibles[3].
La racine ml'
(remplir, être rempli) apparaît parfois en hébreu dans le sens de l'achèvement
d'un délai[4],
et nulle part
L'important est, aux yeux de
l'Apôtre, qu'il y va de la décision d'un Père. De même qu'un père humain fixe
de sa propre autorité le temps où cessera la minorité de son fils (achri tès
prothesmias tou patros, Ga 4,2), de même Dieu notre Père a décrété que le
temps était arrivé où le monde allait devenir majeur, c'est-à-dire connaître
toute l'ampleur du plan divin de salut. Jusque là maintenus dans l'enfance (nèpioi),
les hommes restaient esclaves des rudiments du monde (ta stoicheia tou
kosmou, Ga 4,3), ce qui désigne à la fois les sujétions de
Dieu notre Père marque ce
temps de l'accomplissement par un double envoi, celui de son Fils, et celui,
inséparable, de son Esprit, qui est l'Esprit de son Fils[7].
L'envoi du Fils (qui eut lieu grâce à Marie) avait lui-même deux buts[8],
le premier, limité et préalable : racheter les sujets de
Il nous faut prendre conscience que cette décision
de Dieu, marquant par
C'est dire la liberté de
Dieu ; c'est dire aussi la grandeur de Marie. Avec elle, une pliure apparaît
sur la page du temps des hommes, et toute l'histoire tourne sur ce gond. L'un
des aspects les plus remarquables dans la vie de Marie, par quoi elle est
consonante au mystère du Verbe fait chair, c'est que les perspectives immenses
de son amour pour Dieu coïncident dans sa personne avec l'humilité d'une
servante. Jamais la place centrale réservée par Dieu à cette femme dans l'œuvre
du salut des hommes ne l'a empêchée de vivre jour après jour le pèlerinage de
la foi.
Ainsi
donc le temps est arrivé, la somme des jours est complète, et la folie de Dieu
va manifester Son insondable sagesse. Le Fils préexistant est envoyé "pour
une mission dont le premier acte est de devenir fils de la femme"[10].
Bien qu'il s'agisse clairement de la naissance dans la nature humaine (ek
gunaikos, cf. Mt 11,1), Paul, ici et ailleurs (Rm 1,3; Ph 2,7) se garde
d"employer le terme de "naissance", qui pourrait être mal
compris et paraître contester son engendrement éternel.
Cette
prudence de Paul n'empêche pas qu'en disant genomenos ek gunaikos,
il se réfère nettement au thème du yelūd ׳iššāh[11],
qui dans
Si
l'heure voulue par Dieu peut s'exprimer avec le langage de la plénitude (plèrôma),
la faveur faite à Marie se dit dans le registre de la grâce et de l'amour. Kecharitôménè
: cette salutation de l'Ange est un participe parfait passif, qui souligne le
résultat présent d'une action passée. La tradition l'a rendu par "pleine de grâce" ou
"comblée de grâce", ce qui est théologiquement exact. Littéralement
l'expression signifie "en grâce" . Marie est prise pleinement et définitivement dans la charis
(grâce) du Très-Haut parce qu'elle a "trouvé grâce"[13]
auprès de Lui (heures gar charin para tô théô, Lc 1,30). Plus que toute
autre, Marie a été et est encore l'objet de cette charis, de ce hesed,
de cette bonté miséricordieuse dont Dieu entoure tous ceux qui le cherchent et
le prient.
Comblée
de grâce, Marie, fille de notre race, peut être dite la première
"bénie", la première "choisie dans le Christ" avant le
lancement du monde (Ep 1, 3-4), et c'est à bon droit que le pape Jean-Paul II,
dans les premières pages de son Encyclique[14],
a proposé une lecture mariale de cette bénédiction qui ouvre l'Épître aux
Éphésiens.
La sainteté de Marie
s'appuie ainsi à la fois sur Ga 4 et Ep 1, à la fois sur l'appel de Dieu à la
plénitude du temps, qui allait faire d'elle
Plutôt que de redire ce qui
a été magnifiquement exprimé par le Concile et Jean-Paul II[15],
demandons-nous à quelles réflexions et à quelles décisions concrètes nous
invite tout cet apport marial.
Prenons d'abord conscience
que, dans l'Église de Jésus, la personne et l'œuvre de Marie ont été
découvertes progressivement, comme d'ailleurs les richesses de l'unique Rédempteur
et le mystère insondable de
Souvent précédée par la foi
des chrétiens, la théologie a enrichi de siècle en siècle sa doctrine de
Une femme
selon Dieu
Un élément du plan de Dieu
prend de nos jours toute son importance, c'est le rôle dévolu à une femme quand
sur notre terre a point l'aurore de
Comme le dit Jean-Paul II :
"En se tournant vers Marie, la femme trouve en elle le secret qui lui
permet de vivre dignement sa féminité et de réaliser sa véritable promotion. À
la lumière de Marie, l'Église découvre sur le visage de la femme les reflets
d'une beauté qui est comme le miroir des sentiments les plus élevés dont le
cœur humain soit capable : la plénitude du don de soi suscité par l'amour ; la
force qui sait résister aux plus grandes souffrances ; la fidélité sans limite
et l'activité inlassable ; la capacité d'harmoniser l'intuition pénétrante avec
la parole de soutien et d'encouragement[20]".
Tout le destin des femmes se
concentre dans la vie de Marie, Vierge et Mère. Toute femme, qu'elle soit
engagée ou non dans les liens du mariage, peut contempler en Marie celle qui a
gardé à Dieu sa foi. Qu'elle ait ou non des enfants de sa chair, toute baptisée
retrouve en Marie les réflexes et les richesses d'une maternité spirituelle,
référée directement à la paternité de Dieu[21].
Celles et ceux qui sont
appelés à la chasteté parfaite trouveront, sans pouvoir toujours le faire
comprendre (Mt 19,12), comment ce célibat pour le Royaume "à l'exemple de
Si Marie nous apparaît
maintenant enveloppée tout entière dans le mystère de Dieu, elle demeure celle
qui jusqu'au bout a vécu de la foi. L'Encyclique y revient à satiété : depuis
la prophétie de Siméon jusqu'au pied de
Maintenant qu'elle est
admise dans la gloire de
dans le cœur de son Fils les besoins et les
aspirations de chacun de ses enfants, mais elle a vécu ici-bas des moments
d'obscurité, d'incertitude et d'interrogation, dont l'Évangile ne nous laisse
rien ignorer (Lc 2,18-19.48 49-50.51; cf. 9,45; 18,34). Autant ses connaissances,
dans la gloire présente, sont précises et universelles, autant ses intuitions
d'ici-bas, si purifiées qu'elles fussent par l'amour de son Dieu, restaient
marquées par les limites de la foi et de l'espérance. C'est dire que, durant
toute l'existence terrestre de Marie, les mystères joyeux, douloureux et
glorieux s'interpénètrent.
La vie mariale
Si "la foi héroïque de
Marie précède le témoignage apostolique de l'Église"[26],
si plus que jamais "l'Église regarde vers celle qui engendra le
Christ"[27], si
dans la foi de Marie s'est rouvert en l'homme "l'espace intérieur de
l'Alliance nouvelle et éternelle", il n'est pas facultatif pour les
baptisés de "chercher dans sa foi un soutien pour leur foi"[28],
autrement dit il n'est secondaire pour personne de vivre une vie mariale.
Celle-ci n'est pas mesurée
par la conscience qu'on en a, et bien des chrétiens se sanctifient sans jamais
songer à cette vie mariale, qui est pourtant aussi vieille que leur baptême
dans le Christ. Les paroles de Jésus au disciple (Jn 19,26-27)
"déterminent la place de Marie dans la vie des disciples du Christ et
expriment la nouvelle maternité de
La prise de conscience de la
place de Marie dans la vie des baptisés ne confère à ceux-ci aucune
supériorité. Bien plutôt c'est une invitation nouvelle à entrer comme serviteur
ou servante dans la volonté de Dieu et donc dans l'œuvre du salut du monde.
L'humilité convient à ceux et celles qui se réclament de Marie, et constitue un
test et un critère de la véritable filiation.
On doit compter sans doute autant
de manières de vivre cette filiation qu'il y a de fils et de filles de Marie.
Dans ce domaine les modèles ne sont jamais qu'indicatifs et incitatifs, et
aucun ne peut passer pour absolu. L'Esprit Saint n'a pas besoin de se répéter,
et le chemin de chacun et de chacune demeure un mystère dont Lui seul possède
la mesure. À chaque baptisé Marie est donnée pour mère, et cette relation n'est
pas tracée d'avance, car là où est l'Esprit, là est la liberté. Même au sein
d'une même famille spirituelle, même là où la référence à Marie est
consciemment valorisée, la relation de chacun à Marie gardera toujours quelque
chose d'incomparable et d'indicible : un fils de Dieu est toujours unique, et
il ne doit ni s'en étonner ni en avoir peur.
Mettre Marie dans sa vie
implique également qu'on la situe théologiquement à sa vraie place : dans
l'Église, mais comme un membre absolument à part. "Aucune créature en
effet, ne peut jamais être sur le même pied que le Verbe incarné et
rédempteur"."Une véritable dévotion ne consiste nullement dans un
mouvement stérile et éphémère de la sensibilité, pas plus que dans une vaine
crédulité ; la vraie dévotion procède de la vraie foi, qui nous conduit à
reconnaître la dignité éminente de
Il ne peut être question, en
particulier, d'attribuer à Marie une miséricorde dont Dieu serait prétendument
dépourvu, ni de se représenter Marie retenant le bras vengeur de son Fils, selon
une imagerie trop souvent répandue. Marie, dans le ciel, ne peut vouloir que ce
que Dieu veut, et le pardon part du cœur du Fils avant de remplir celui de sa
Mère. L'amour, qui est maternel dans le cœur vibrant de Marie, est tout aussi
maternel dans le cœur du Dieu de miséricorde.
L'amour filial pour Marie
rend le fils de Dieu résolument adulte dans sa foi et les choix de sa charité,
et partout cette allégeance filiale porte la marque de Nazareth.
L'un de ses premiers fruits
est de situer la parole de Dieu au centre de l'existence, à la source de tout
désir et de tout projet. Tout doit être mesuré d'après le message divin, qu'il
s'agisse des "habitudes" de Dieu ou des réponses personnelles à ses
appels. De ce point de vue, le Magnificat de Marie reste pour tous un exemple
indépassable.
Le style de Nazareth se
repère aussi dans la fidélité de chacun à son devoir d'état. Quelle que soit
notre vocation, notre destinée comporte des données irréversibles qui orientent
et authentifient nos choix, et la sainteté est à chercher pour chaque cas dans
l'obéissance au réel et la soumission au quotidien. Comme nous le fait demander
La simplicité qui marque
ainsi toute existence mariale d'un baptisé n'empêche pas, bien au contraire,
l'audace évangélique au service du Royaume. L'Esprit peut réaliser toutes ses
merveilles dès lors qu'il trouve des croyants obéissants et souples, pauvres
d'eux-mêmes et soucieux uniquement du rayonnement du Christ. Toute œuvre est
belle si elle reste de bout en bout l'œuvre de Dieu, mais cela entraîne souvent
une kénose chez celui ou celle qui agit. L'inventivité au sein de la mission va
de pair avec la pauvreté de cœur de celui qui n'est plus propriétaire de son
action, et là encore
La filiation mariale recèle
un mystère, car elle est de l'ordre de la foi et nous ne la connaissons que par
une volonté expresse du Christ. En cherchant à l'approfondir, nous longeons
constamment les secrets du dessein de Dieu, et la réalité de ce que Dieu fait
dépasse toujours ce que nous pouvons en dire.
Le tact et la tendresse des
mères de la terre aident à s'imaginer l'œuvre que Dieu opère grâce à Marie ;
mais les limites ou les carences éventuelles de ces femmes de notre monde
n'affectent en rien la maternité de Marie, qui est d'un autre ordre. Au-delà de
tout sentiment d'être aimé et compris,
Quelle forme prendra cette
pédagogie de
fr. Jean Lévêque
Couvent des
Carmes
1, rue Père Jacques
77210 Avon
[2] Cf. notre article :"Sagesse et dessein de Dieu", dans NRT avril-juin 2007, p.191.
[3] Cf. Lc 17,20.
[4] Avec "les jours": Gn 25,24 (naissance), Lv 8,33 (consécration), 1 Sm 18,26 (délai fixé), Ex 7,25; 23,26; Is 65,20; Jb 20,22 (probablement) ; avec "la semaine" : Gn 29,27s ; avec "les mois" : Jb 39,2 (gésine) ; avec "les ans" : 2 Ch 38,21; Jr 25,12 (d'un roi); Dn 9,2.
On
notera ce commentaire suggestif de Delling :"Gl. 4,4 is not just saying
that a divine determined span of time has run its course or that a divinely
ordained point has been reached. (…) With the sending of Son (cf. Ep. 1,10)
time is fulfilled absolutely : it attaints to its full measure in content as
well in extent." (TWNT, éd.anglaise, vol. VI, 1968, p.305.
[5] Si
l'on passe en revue, dans
Le NT , hormis ce texte de Ga 4, n'emploie pas plèrôma au sujet de la plénitude du temps. En Ep 1,10, il est question du plèrôma tôn kairôn, thème voisin mais qui garde sa différence ; il s'agit en effet plus précisément des kairoi, c'est-à-dire des moments, des moments favorables que Dieu fait converger. La différence, c'est que, pour les kairoi, certains peuvent être prévus par les hommes. Plèroun se rencontre avec kairos/kairoi ou "les jours". Lorsque chronos est employé, il s'agit du temps défini de Moïse (Act 7,23). Plèrès n'entre pas en ligne de compte, et plèrôsis n'existe pas. Pimplanai n'est employé que par Luc, et toujours à propos de délais prévisibles (1,57; 2,6.21) quand il s'agit du temps.
[6] M.-J.Lagrange, Épitre aux Galates, coll. Études Bibliques, Paris Gabalda, 51942, p.99-100.
[7] "Exapesteilen ton huion autou … exapesteilen to pneuma tou huiou autou" (Ga 4,4.6; Rm 8,9).
[8] Le double hina de Ga 4,5.
[9] Les Pères Grecs ont compris la phrase comme comportant cette ellipse.
[10] M.-J. Lagrange, op.cit. p.102.
[11] Littéralement :"enfanté d'une femme".
[12] Nous avons exploré ce thème dans Job et son Dieu, coll. Études Bibliques, Paris, Gabalda, 1970, p.265-270.
[13] L'expression "trouver grâce devant" (māşā´ ħēn) revient à plusieurs reprises dans L'AT, à propos des amis de Dieu : Noé (Gn 6,8), Abraham (Gn 18,3), Lot (Gn 19,19), Moïse (Ex 33,12.13.16.17; 34,9; Nb 11,11.15), Gédéon (Jg 6,17), David (2 Sm 15,25), le peuple (Jr 31,2), le juste (Pr 3,4) ; "trouver grâce aux yeux d'un homme" : auprès de Jacob (Gn 30,27), d'Esaü (Gn 32,5), de Moïse (Nb 32,5), d'un homme (Dt 24,1; Pr 28,23), du prêtre Éli (1 Sm 1,1), de Pharaon (1 Rg 11,19), de Bo‛az (Ru 2,2.10.13), du roi (Est 5,6; 7,3; 8,5)
[14] Redemptoris Mater § 7-8.
[15] Dans son encyclique Redemptoris Mater, le pape Jean-Paul II renvoie abondamment à la théologie mariale du Concile.
[16] Adv.Haer. III,22,4 : SC 211, p. 438-444. Cf.
LG § 56, note f.
[17] Lumen Gentium § 53.
[18] Red.Mater § 46.
[19] "Il y a donc, dans l'économie de la grâce, réalisée sous l'action de l'Esprit Saint, une correspondance unique entre le moment de l'incarnation du Verbe et celui de la naissance de l'Église. La personne qui fait l'unité entre ces deux moments est Marie : Marie à Nazareth et Marie au Cénacle", Redemptoris Mater § 24.
[20] Redemptoris Mater, § 46.
[21] ib. § 20.
[22] ib. § 43.
[23] ib. § 19.
[24] ib. § 20.
[25] ib. § 17.
[26] ib.§ 27
[27] ib.§ 28.
[28] ib.§ 27.
[29] ib.§ 43
[30] ib.§ 45.
[31] LG § 62.67.
[32] Oraison de
[33] LG § 53.
[34] "Elle engendra son Fils, dont Dieu a fait le premier-né parmi beaucoup de frères (Rm 8,29), c'est-à-dire parmi les croyants, à la naissance et à l'éducation desquels elle apporte la coopération de son amour maternel", (LG § 63)