Marie, comblée de grâce, à la plénitude du temps

 

 

            Publiée le 25 mars 1987 en vue de l'année mariale qui devait s'achever avec la Pentecôte de 1988, l'Encyclique Redemptoris Mater présente au peuple chrétien une méditation sur la doctrine de Lumen Gentium concernant la Vierge Marie et son rôle au sein de l'Église. Sans reprendre ce qui a été si bien dit par le Concile et Jean-Paul II, revenons à loisir sur la Mère du Christ dans le dessein de Dieu, avant de tirer quelques conclusions pratiques sur la vie mariale offerte à tous.

 

 

A.               Marie dans le dessein de Dieu

 

 

     Un dessein éternel déployé dans le temps

 

 

Rien ne laissait présager que Dieu prendrait pour le salut des hommes une initiative aussi folle : donner son  Fils unique, et le faire naître d'une femme de chez nous. Pourtant, lorsque du récit de l'Annonciation on se retourne vers les textes de la Première Alliance, on s'aperçoit que Dieu, au long de l'histoire, n'a cessé de valoriser la femme et sa maternité. Depuis Ève, la Mère des Vivants, et la promesse d'une victoire sur le serpent (Gn 3,15) jusqu'à la Vierge, Mère de l'Emmanuel (Is 7,14; Mi 5,2-3; Mt 1,22-23), la Mère du Rédempteur apparaît progressivement[1] c omme choisie par Dieu. Humble et pauvre, la Servante saura répondre à l'appel de Dieu avec toute sa confiance.

Sur la base de l'Évangile et de la présence de Marie au Cénacle (Act 1,14), l'Apocalypse pourra présenter la Mère du Messie dans sa gloire et dans sa victoire (12,1-6), fille de Sion par excellence, désormais inséparable de l'Église.

 

Toute la théologie de Marie, Mère de Dieu, part d'un étonnement, qui va grandissant : que Dieu ait voulu à ce point lier la Vierge à son dessein éternel de salut.

Le dessein de Dieu, toujours stable, se montre irrévocable et infaillible ; nul homme ne saurait y faire obstacle[2], et Dieu ne se contente pas de réaliser des délais humainement prévisibles[3].

La racine ml' (remplir, être rempli) apparaît parfois en hébreu dans le sens de l'achèvement d'un délai[4], et nulle part la LXX ne nous parle d'autres délais que les jours, les mois, les années, mesurés à la manière humaine[5]. La formule qu'emploie Paul : to plèrôma tou chronou (la plénitude du temps) innove à bon escient, car la décision de Dieu échappe à tout calcul. L'heure est venue, selon son dessein, de faire connaître aux croyants le "mystère de sa volonté" (Ep 1,9), le plan d'amour longtemps voilé et maintenant dévoilé dans le Christ. Paul, en Ga 4,6, nous parle du chronos, du temps comme durée qui s'écoule au long des siècles et qui est marqué de loin en loin par de grandes dates. Dieu, créateur du temps (chronos), est le seul maître de ce temps. Seul Il peut en souligner et en fixer les heures irréversibles. Seul Il peut décider que telle date sera le point de départ d'un renouveau dans l'histoire des hommes. Et c'est cela que Paul veut faire comprendre.

 

L'important est, aux yeux de l'Apôtre, qu'il y va de la décision d'un Père. De même qu'un père humain fixe de sa propre autorité le temps où cessera la minorité de son fils (achri tès prothesmias tou patros, Ga 4,2), de même Dieu notre Père a décrété que le temps était arrivé où le monde allait devenir majeur, c'est-à-dire connaître toute l'ampleur du plan divin de salut. Jusque là maintenus dans l'enfance (nèpioi), les hommes restaient esclaves des rudiments du monde (ta stoicheia tou kosmou, Ga 4,3), ce qui désigne à la fois les sujétions de la Loi et celles du paganisme[6]. Maintenant, en ce temps de l'accomplissement, Juifs et païens vont recevoir l'adoption et devenir fils dans le Fils, grâce à celle qui a dit oui.

 

Dieu notre Père marque ce temps de l'accomplissement par un double envoi, celui de son Fils, et celui, inséparable, de son Esprit, qui est l'Esprit de son Fils[7]. L'envoi du Fils (qui eut lieu grâce à Marie) avait lui-même deux buts[8], le premier, limité et préalable : racheter les sujets de la Loi juive, ce qui rompait la barrière séparant les Juifs et les Gentils, le second, universel et définitif : que tous les hommes reçoivent l'adoption (Ga 4,5). Quant à l'envoi de l'Esprit, il est indissociable de l'envoi du Fils, car dans le NT c'est par le don de l'Esprit que l'on devient fils de Dieu (Rm 8,15). Selon Paul la filiation se vit avant tout dans la prière au Père : " Et [la preuve[9]] que vous êtes des fils, c'est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils, qui crie : Abba, Père !" (Ga 4,6). Le cri lancé par Jésus à Gethsémani (Mc 14,36) retentit en nous, poussé par l'Esprit du Christ qui nous unit à sa prière, dès lors que, par Lui, nous sommes devenus enfants de Dieu. La mise en œuvre de notre filiation implique immédiatement toute la Trinité.

 

Il nous faut prendre conscience que cette décision de Dieu, marquant par la Maternité de Marie le point d'arrivée d'une longue préparation et le point de départ d'un monde tout nouveau illuminé par l'Incarnation, cache un mystère, dans lequel Marie est enveloppée. La plénitude du temps dépend du seul choix de Dieu. Nous savons que l'arrêt de ce Dieu correspond à sa volonté d'aimer ("Il s'est souvenu de sa miséricorde" en appelant Marie, Lc 2,54), mais aucun texte ne dit expressément que l'humanité ait progressé jusqu'à ce moment, devenant plus belle, plus sainte, moins indigne. Encore une fois, aucun calcul et aucun critère humains ne peuvent contraindre Dieu. Aucune prévision ne Lui fixe une échéance. L'Incarnation grâce à Marie se produisit un jour du temps "quand il plut à Dieu".

 

C'est dire la liberté de Dieu ; c'est dire aussi la grandeur de Marie. Avec elle, une pliure apparaît sur la page du temps des hommes, et toute l'histoire tourne sur ce gond. L'un des aspects les plus remarquables dans la vie de Marie, par quoi elle est consonante au mystère du Verbe fait chair, c'est que les perspectives immenses de son amour pour Dieu coïncident dans sa personne avec l'humilité d'une servante. Jamais la place centrale réservée par Dieu à cette femme dans l'œuvre du salut des hommes ne l'a empêchée de vivre jour après jour le pèlerinage de la foi.

 

 

La toute Sainte

 

 

            Ainsi donc le temps est arrivé, la somme des jours est complète, et la folie de Dieu va manifester Son insondable sagesse. Le Fils préexistant est envoyé "pour une mission dont le premier acte est de devenir fils de la femme"[10]. Bien qu'il s'agisse clairement de la naissance dans la nature humaine (ek gunaikos, cf. Mt 11,1), Paul, ici et ailleurs (Rm 1,3; Ph 2,7) se garde d"employer le terme de "naissance", qui pourrait être mal compris et paraître contester son engendrement éternel.

            Cette prudence de Paul n'empêche pas qu'en disant genomenos ek gunaikos, il se réfère nettement au thème du yelūd ׳iššāh[11], qui dans la Bible renvoie à la caducité de la nature humaine[12]. En naissant ainsi d'une femme comme n'importe quel fils d'homme, Jésus s'insère dans l'humanité, et concrètement dans un peuple soumis à la Loi.

 

            Si l'heure voulue par Dieu peut s'exprimer avec le langage de la plénitude (plèrôma), la faveur faite à Marie se dit dans le registre de la grâce et de l'amour. Kecharitôménè : cette salutation de l'Ange est un participe parfait passif, qui souligne le résultat présent d'une action passée. La tradition  l'a rendu par "pleine de grâce" ou "comblée de grâce", ce qui est théologiquement exact. Littéralement l'expression signifie "en grâce" . Marie est prise pleinement  et définitivement dans la charis (grâce) du Très-Haut parce qu'elle a "trouvé grâce"[13] auprès de Lui (heures gar charin para tô théô, Lc 1,30). Plus que toute autre, Marie a été et est encore l'objet de cette charis, de ce hesed, de cette bonté miséricordieuse dont Dieu entoure tous ceux qui le cherchent et le prient.

 

            Comblée de grâce, Marie, fille de notre race, peut être dite la première "bénie", la première "choisie dans le Christ" avant le lancement du monde (Ep 1, 3-4), et c'est à bon droit que le pape Jean-Paul II, dans les premières pages de son Encyclique[14], a proposé une lecture mariale de cette bénédiction qui ouvre l'Épître aux Éphésiens.

La sainteté de Marie s'appuie ainsi à la fois sur Ga 4 et Ep 1, à la fois sur l'appel de Dieu à la plénitude du temps, qui allait faire d'elle la Mère du Messie, et sur la bénédiction d'avant le temps, qui la plaçait, elle, la toute sainte, à la tête des sauvés.

 

 

B.  La Vierge Marie dans la vie du chrétien

 

 

 

Plutôt que de redire ce qui a été magnifiquement exprimé par le Concile et Jean-Paul II[15], demandons-nous à quelles réflexions et à quelles décisions concrètes nous invite tout cet apport marial.

Peu à peu

 

Prenons d'abord conscience que, dans l'Église de Jésus, la personne et l'œuvre de Marie ont été découvertes progressivement, comme d'ailleurs les richesses de l'unique Rédempteur et le mystère insondable de la Trinité. Même si, dans les ouvrages d'Irénée (mort martyr vers 200), on trouve déjà de riches intuitions sur la Nouvelle Ève[16], il a fallu attendre le Concile d'Éphèse (431) pour voir proclamée solennellement Marie comme la Théotokos. La présence de Marie aux grands moments terrestres de la Rédemption : l'Annonciation, le Temple, Cana, la Croix et la veillée au Cénacle, est soulignée avec insistance par l'Évangile et les Actes. Cela est d'autant plus remarquable que dans les premières décennies, voire les premiers siècles, du christianisme, Marie est restée comme dans l'ombre de son Fils, attendant l'heure où son rôle de médiatrice apparaîtrait à la fois comme universel et constamment subordonné à la Rédemption accomplie en Jésus.

 

Souvent précédée par la foi des chrétiens, la théologie a enrichi de siècle en siècle sa doctrine de la Mère du Rédempteur, et tout près de nous, le Concile Vatican II n'a pas été en reste, puisqu'il a voulu la saluer comme "un membre suréminent et absolument unique de l'Église[17]". Ce que l'avenir nous réserve appartient aux secrets du Seigneur, mais il est probable que l'Église, en totale fidélité à la parole de Dieu, n'a pas fini d'explorer et de proposer aux croyants les richesses de Marie.

 

Une femme selon Dieu

 

Un élément du plan de Dieu prend de nos jours toute son importance, c'est le rôle dévolu à une femme quand sur notre terre a point l'aurore de la Rédemption. "La figure de Marie de Nazareth projette une lumière sur la femme en tant que telle du fait même que Dieu, dans l'événement sublime de l'Incarnation de son Fils, s'en est remis au service, libre et actif, d'une femme"[18]. Ce n'est pas pour rien que l'encyclique de Jean-Paul II, comme d'ailleurs la réflexion de l'Église sur la Vierge Marie, commence par le texte paulinien de Ga 4,4-6, qui est en l'occurrence la référence majeure : au centre de l'histoire humaine et au début du monde nouveau prévu par Dieu pour le salut des hommes se trouve une femme de chez nous, et Marie est introduite par l'Annonciation dans le mystère du Christ et de son Incarnation à un niveau qui dépasse tout ce que nous pouvions espérer ou concevoir[19].

Comme le dit Jean-Paul II : "En se tournant vers Marie, la femme trouve en elle le secret qui lui permet de vivre dignement sa féminité et de réaliser sa véritable promotion. À la lumière de Marie, l'Église découvre sur le visage de la femme les reflets d'une beauté qui est comme le miroir des sentiments les plus élevés dont le cœur humain soit capable : la plénitude du don de soi suscité par l'amour ; la force qui sait résister aux plus grandes souffrances ; la fidélité sans limite et l'activité inlassable ; la capacité d'harmoniser l'intuition pénétrante avec la parole de soutien et d'encouragement[20]".

 

Tout le destin des femmes se concentre dans la vie de Marie, Vierge et Mère. Toute femme, qu'elle soit engagée ou non dans les liens du mariage, peut contempler en Marie celle qui a gardé à Dieu sa foi. Qu'elle ait ou non des enfants de sa chair, toute baptisée retrouve en Marie les réflexes et les richesses d'une maternité spirituelle, référée directement à la paternité de Dieu[21].

Celles et ceux qui sont appelés à la chasteté parfaite trouveront, sans pouvoir toujours le faire comprendre (Mt 19,12), comment ce célibat pour le Royaume "à l'exemple de la Vierge de Nazareth, est la source d'une fécondité spirituelle spéciale : c'est la source de la maternité dans l'Esprit Saint"[22]

 

La foi cheminante

 

Si Marie nous apparaît maintenant enveloppée tout entière dans le mystère de Dieu, elle demeure celle qui jusqu'au bout a vécu de la foi. L'Encyclique y revient à satiété : depuis la prophétie de Siméon jusqu'au pied de la Croix, Marie est celle "qui a cru" et qui, comme Jésus lui-même (Hb 10,5-7) et comme Abraham (Rm 4,18), s'est soumise à la volonté du Père. Dès le début, elle aussi a été "un signe en butte à la contradiction" (Lc 2,24). Cette constance dans la foi constitue véritablement "une clé qui nous fait accéder à la réalité ultime de Marie"[23]. Première des "petits" ouverts à la Révélation (Mt 11,25), première des créatures humaines admises à la découverte du Christ, "première disciple de son Fils"[24], Marie, tout au long de sa vie, est "cachée avec le Christ en Dieu" dans la foi (Col 3,3) ; elle est "au contact de la vérité de son Fils seulement dans la foi et par la foi" ; elle porte en elle "la nouveauté radicale de la foi", le commencement de la nouvelle alliance[25].

 

Maintenant qu'elle est admise dans la gloire de la Résurrection, elle connaît personnellement

dans le cœur de son Fils les besoins et les aspirations de chacun de ses enfants, mais elle a vécu ici-bas des moments d'obscurité, d'incertitude et d'interrogation, dont l'Évangile ne nous laisse rien ignorer (Lc 2,18-19.48 49-50.51; cf. 9,45; 18,34). Autant ses connaissances, dans la gloire présente, sont précises et universelles, autant ses intuitions d'ici-bas, si purifiées qu'elles fussent par l'amour de son Dieu, restaient marquées par les limites de la foi et de l'espérance. C'est dire que, durant toute l'existence terrestre de Marie, les mystères joyeux, douloureux et glorieux s'interpénètrent.

 

            La vie mariale

 

Si "la foi héroïque de Marie précède le témoignage apostolique de l'Église"[26], si plus que jamais "l'Église regarde vers celle qui engendra le Christ"[27], si dans la foi de Marie s'est rouvert en l'homme "l'espace intérieur de l'Alliance nouvelle et éternelle", il n'est pas facultatif pour les baptisés de "chercher dans sa foi un soutien pour leur foi"[28], autrement dit il n'est secondaire pour personne de vivre une vie mariale.

 

Celle-ci n'est pas mesurée par la conscience qu'on en a, et bien des chrétiens se sanctifient sans jamais songer à cette vie mariale, qui est pourtant aussi vieille que leur baptême dans le Christ. Les paroles de Jésus au disciple (Jn 19,26-27) "déterminent la place de Marie dans la vie des disciples du Christ et expriment la nouvelle maternité de la Mère du Rédempteur. C'est une maternité dans l'ordre de la grâce, parce qu'elle invoque le don de l'Esprit Saint qui suscite les nouveaux enfants de Dieu rachetés par le sacrifice du Christ"[29]. "La dimension mariale de la vie d'un disciple du Christ s'exprime, d'une manière spéciale, par l'offrande filiale à la Mère de Dieu, qui a commencé par le testament du Rédempteur sur le Golgotha". "Pour tout chrétien, pour tout homme, Marie est celle qui, la première, a cru, et c'est précisément avec cette foi d'épouse et de mère qu'elle veut agir sur tous ceux qui se confient à elle comme des fils. Et l'on sait que plus ces fils persévèrent dans cette attitude et y progressent, plus aussi Marie les rapproche de l'insondable richesse du Christ (Ep 3,8)"[30]

 

La prise de conscience de la place de Marie dans la vie des baptisés ne confère à ceux-ci aucune supériorité. Bien plutôt c'est une invitation nouvelle à entrer comme serviteur ou servante dans la volonté de Dieu et donc dans l'œuvre du salut du monde. L'humilité convient à ceux et celles qui se réclament de Marie, et constitue un test et un critère de la véritable filiation.

On doit compter sans doute autant de manières de vivre cette filiation qu'il y a de fils et de filles de Marie. Dans ce domaine les modèles ne sont jamais qu'indicatifs et incitatifs, et aucun ne peut passer pour absolu. L'Esprit Saint n'a pas besoin de se répéter, et le chemin de chacun et de chacune demeure un mystère dont Lui seul possède la mesure. À chaque baptisé Marie est donnée pour mère, et cette relation n'est pas tracée d'avance, car là où est l'Esprit, là est la liberté. Même au sein d'une même famille spirituelle, même là où la référence à Marie est consciemment valorisée, la relation de chacun à Marie gardera toujours quelque chose d'incomparable et d'indicible : un fils de Dieu est toujours unique, et il ne doit ni s'en étonner ni en avoir peur.

 

Mettre Marie dans sa vie implique également qu'on la situe théologiquement à sa vraie place : dans l'Église, mais comme un membre absolument à part. "Aucune créature en effet, ne peut jamais être sur le même pied que le Verbe incarné et rédempteur"."Une véritable dévotion ne consiste nullement dans un mouvement stérile et éphémère de la sensibilité, pas plus que dans une vaine crédulité ; la vraie dévotion procède de la vraie foi, qui nous conduit à reconnaître la dignité éminente de la Mère de Dieu, et nous pousse à aimer cette Mère d'un amour filial, et à poursuivre l'imitation de ses vertus"[31].

Il ne peut être question, en particulier, d'attribuer à Marie une miséricorde dont Dieu serait prétendument dépourvu, ni de se représenter Marie retenant le bras vengeur de son Fils, selon une imagerie trop souvent répandue. Marie, dans le ciel, ne peut vouloir que ce que Dieu veut, et le pardon part du cœur du Fils avant de remplir celui de sa Mère. L'amour, qui est maternel dans le cœur vibrant de Marie, est tout aussi maternel dans le cœur du Dieu de miséricorde.

 

L'amour filial pour Marie rend le fils de Dieu résolument adulte dans sa foi et les choix de sa charité, et partout cette allégeance filiale porte la marque de Nazareth.

 

L'un de ses premiers fruits est de situer la parole de Dieu au centre de l'existence, à la source de tout désir et de tout projet. Tout doit être mesuré d'après le message divin, qu'il s'agisse des "habitudes" de Dieu ou des réponses personnelles à ses appels. De ce point de vue, le Magnificat de Marie reste pour tous un exemple indépassable.

 

Le style de Nazareth se repère aussi dans la fidélité de chacun à son devoir d'état. Quelle que soit notre vocation, notre destinée comporte des données irréversibles qui orientent et authentifient nos choix, et la sainteté est à chercher pour chaque cas dans l'obéissance au réel et la soumission au quotidien. Comme nous le fait demander la Liturgie :"Accorde-nous, Seigneur, de trouver notre joie dans notre fidélité, car c'est un bonheur durable et profond de servir constamment le Créateur de tout bien"[32]. Marie n'a pas voulu autre chose, de l'Annonciation à la Croix.

 

La simplicité qui marque ainsi toute existence mariale d'un baptisé n'empêche pas, bien au contraire, l'audace évangélique au service du Royaume. L'Esprit peut réaliser toutes ses merveilles dès lors qu'il trouve des croyants obéissants et souples, pauvres d'eux-mêmes et soucieux uniquement du rayonnement du Christ. Toute œuvre est belle si elle reste de bout en bout l'œuvre de Dieu, mais cela entraîne souvent une kénose chez celui ou celle qui agit. L'inventivité au sein de la mission va de pair avec la pauvreté de cœur de celui qui n'est plus propriétaire de son action, et là encore la Servante du Seigneur nous montre la voie, Elle que les "grandes choses" de Dieu n'ont pas fait sortir de son humilité.

 

La filiation mariale recèle un mystère, car elle est de l'ordre de la foi et nous ne la connaissons que par une volonté expresse du Christ. En cherchant à l'approfondir, nous longeons constamment les secrets du dessein de Dieu, et la réalité de ce que Dieu fait dépasse toujours ce que nous pouvons en dire.

Le tact et la tendresse des mères de la terre aident à s'imaginer l'œuvre que Dieu opère grâce à Marie ; mais les limites ou les carences éventuelles de ces femmes de notre monde n'affectent en rien la maternité de Marie, qui est d'un autre ordre. Au-delà de tout sentiment d'être aimé et compris, la Mère du Christ nous introduit dans le monde nouveau. "Elle est vraiment Mère des membres du Christ, ayant coopéré par sa charité à la naissance dans l'Église des fidèles qui sont les membres de ce Chef"[33]. À ceux et celles qui ont été aimés par une mère de la terre, Marie apporte en plus, d'une manière sentie ou non, l'aide qu'elle est seule à pouvoir donner, son "éducation" maternelle[34].

 

Quelle forme prendra cette pédagogie de la Mère des chrétiens ? Cela reste sans doute le secret de Marie. Ce qui est sûr, c'est que Marie appuiera toujours et fondera sa médiation sur celle du Christ, "seul médiateur entre Dieu et les hommes" (1 Tm 2,5). Doucement et patiemment elle ramènera ses enfants vers le Christ Sauveur et vers le service du Royaume :"Faites tout ce qu'Il vous dira !".

 

 

 

 fr. Jean Lévêque

 

Couvent des Carmes

 1, rue Père Jacques

    77210 Avon

 

 

 

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Thèmes et approches théologiques



 [1] Cf.Lumen Gentium, § 55.

[2] Cf. notre article :"Sagesse et dessein de Dieu", dans NRT avril-juin 2007, p.191.

[3] Cf. Lc 17,20.

[4] Avec "les jours": Gn 25,24 (naissance), Lv 8,33 (consécration), 1 Sm 18,26 (délai fixé), Ex 7,25; 23,26; Is 65,20; Jb 20,22 (probablement) ; avec "la semaine" : Gn 29,27s ; avec "les mois" : Jb 39,2 (gésine) ; avec "les ans" : 2 Ch 38,21; Jr 25,12 (d'un roi); Dn 9,2. 

 On notera ce commentaire suggestif de Delling :"Gl. 4,4 is not just saying that a divine determined span of time has run its course or that a divinely ordained point has been reached. (…) With the sending of Son (cf. Ep. 1,10) time is fulfilled absolutely : it attaints to its full measure in content as well in extent." (TWNT, éd.anglaise, vol. VI, 1968, p.305.

[5] Si l'on passe en revue, dans la LXX, les emplois de chronos avec plèrôma ou les termes voisins (plèrôsis, plèroùn, plèrès, pimplanai), on s'aperçoit que l'expression to plèrôma toû chronou, choisie par Saint Paul, n'a pas de correspondant biblique. Le texte le plus proche, Tb 14,5, vise encore des temps fixés (S nous fait lire "héôs tou chronou, hou an plèrôthè ho chronos tôn kairôn".

  Le NT , hormis ce texte de Ga 4, n'emploie pas plèrôma au sujet de la plénitude du temps. En Ep 1,10, il est question du plèrôma tôn kairôn, thème voisin mais qui garde sa différence ; il s'agit en effet plus précisément des kairoi, c'est-à-dire des moments, des moments favorables que Dieu fait converger. La différence, c'est que, pour les kairoi, certains peuvent être prévus par les hommes. Plèroun se rencontre avec kairos/kairoi ou "les jours". Lorsque chronos est employé, il s'agit du temps défini de Moïse (Act 7,23). Plèrès n'entre pas en ligne de  compte, et plèrôsis n'existe pas. Pimplanai n'est employé que par Luc, et toujours à propos de délais prévisibles  (1,57; 2,6.21) quand il s'agit du temps.

[6] M.-J.Lagrange, Épitre aux Galates, coll. Études Bibliques, Paris Gabalda, 51942, p.99-100.

[7] "Exapesteilen ton huion autou … exapesteilen to pneuma tou huiou autou" (Ga 4,4.6; Rm 8,9).

[8] Le double hina de Ga 4,5.

[9] Les Pères Grecs ont compris la phrase comme comportant cette ellipse.

[10] M.-J. Lagrange, op.cit. p.102.

[11] Littéralement :"enfanté d'une femme".

[12] Nous avons exploré ce thème dans Job et son Dieu, coll. Études Bibliques, Paris, Gabalda, 1970, p.265-270.

[13] L'expression "trouver grâce devant" (māşā´ ħēn) revient à plusieurs reprises dans L'AT, à propos des amis de Dieu : Noé (Gn 6,8), Abraham (Gn 18,3), Lot (Gn 19,19), Moïse (Ex 33,12.13.16.17; 34,9; Nb 11,11.15), Gédéon (Jg 6,17), David (2 Sm 15,25), le peuple (Jr 31,2), le juste (Pr 3,4) ; "trouver grâce aux yeux d'un homme" : auprès de Jacob (Gn 30,27), d'Esaü (Gn 32,5), de Moïse (Nb 32,5), d'un homme (Dt 24,1; Pr 28,23), du prêtre Éli (1 Sm 1,1), de Pharaon (1 Rg 11,19), de Bo‛az (Ru 2,2.10.13), du roi (Est 5,6; 7,3; 8,5)

[14] Redemptoris Mater § 7-8.

[15] Dans son encyclique Redemptoris Mater, le pape Jean-Paul II renvoie abondamment à la théologie mariale du Concile.

[16] Adv.Haer. III,22,4 : SC 211, p. 438-444. Cf. LG § 56, note f.

[17] Lumen Gentium § 53.

[18] Red.Mater § 46.

[19]  "Il y a donc, dans l'économie de la grâce, réalisée sous l'action de l'Esprit Saint, une correspondance unique entre le moment de l'incarnation du Verbe et celui de la naissance de l'Église. La personne qui fait l'unité entre ces deux moments est Marie : Marie à Nazareth et Marie au Cénacle", Redemptoris Mater § 24.

[20] Redemptoris Mater, § 46.

[21] ib. § 20.

[22] ib. § 43.

[23] ib. § 19.

[24] ib. § 20.

[25] ib. § 17.

[26] ib.§ 27

[27] ib.§ 28.

[28] ib.§ 27.

[29] ib.§ 43

[30] ib.§ 45.

[31] LG § 62.67.

[32] Oraison de la XXXIIIe semaine du Temps ordinaire.

[33] LG § 53.

[34] "Elle engendra son Fils, dont Dieu a fait le premier-né parmi beaucoup de frères (Rm 8,29), c'est-à-dire parmi les croyants, à la naissance et à l'éducation desquels elle apporte la coopération de son amour maternel", (LG § 63)