Le nom de "Jésus" (Lc 1,31)

Méditation théologique

 

 

        "Quand furent accomplis les huit jours après lesquels il devait être circoncis, on lui donna son nom de Jésus, indiqué par l'Ange avant qu'il fût conçu dans le sein de sa mère" (Lc 2,21).

        La plupart des témoins de la scène s'en retournèrent probablement à leurs occupations avec au cœur une joie tout ordinaire : une naissance, un fils d'Abraham en plus, c'est bien peu de chose. Celui-là s'appellera "Jésus", "Dieu sauve". Un beau nom, certes, et qui résumait pour tout Israélite des siècles d'histoire, mais enfin, d'autres, avant cet enfant, s'étaient appelés Jésus :
        Josué (Yehoshua?), le chef du peuple, l'instaurateur d'une nouvelle alliance ;
        Élisée ('Elisha?), le maître de la vie et le vainqueur de la mort ;
        Osée (Hoshéa?)le prophète, messager de l'amour miséricordieux et chantre du Dieu Époux ;
        Isaïe (Yesha?yah), habité par l'Esprit de Dieu, qui prophétisa l'Emmanuel, roi d'un peuple juste et fraternel.
        Josué, le grand prêtre de la restauration après l'exil,
        et plus récemment Jésus ben Sira', le maître de sagesse formé à l'ancienne :
autant de grandes destinées que notre Jésus allait accomplir et dépasser.

         Personne ne pouvait deviner que cet enfant portait le sceau de Dieu, qu'il avait été nommé par Dieu même, et que désormais le nom de "Jésus" recevait la valeur d'un signe divin, qu'il devenait le nom propre du Fils, une parole de Dieu adressée aux hommes de tous les temps, selon ce qu'avait prédit Isaïe : "On l'appellera d'un nom nouveau que la bouche du Seigneur prononcera" (Is 62,2).

         Personne ne savait … Seuls Marie et Joseph – Marie plus que Joseph – pouvaient vivre à cette heure avec le Dieu Enfant le mystère du nom qui venait d'En Haut. Ils bénissent aujourd'hui notre méditation et nous enseignent ce que l'Esprit leur découvrait alors : les profondeurs d'amour, de foi et d'espérance révélées par ce nom de "Jésus"

    1. "Le Seigneur est ma force et le sujet de ma louange, il s'est fait mon salut" ( Ex 15,2)

        Ce verset du Cantique de Moïse nous livre, en même temps que le dessein d'amour du Père, la clé du nom de "Jésus", car il identifie Celui qui est et "Celui qui sauve". Par la suite les prophètes, reprenant cet enseignement, nous ont fait rejoindre, dans une même adoration, Celui qui sauve et Celui qui est : "C'est moi, c'est moi qui suis le Seigneur, et hors de moi, point de Sauveur", lisons-nous en Is 43,11, et parlant de l'amour incompréhensible du Seigneur, les hommes de Dieu nous ont appris à nous reposer entièrement sur Celui qui sauve.

        Dès lors tout était dit : les relations de Dieu avec l'humanité se résument en un geste rédempteur, mille fois répété sous l'ancienne alliance, et fixé définitivement, comme dans une attitude éternelle, en la  Personne du Fils incarné, Jésus, le Dieu Sauveur.

        À force d'analyser et de disséquer les grands mystères du salut, nous finissons par nous habituer à en être les bénéficiaires. Beaucoup d'entre nous reçoivent la miséricorde dès le berceau ;  nous grandissons au milieu d'une profusion d'aides toutes gracieuses, et de tout nous risquons de faire une routine. Tout s'affadit avec le temps, même le Corps et le Sang du Crucifié. Dieu devient parfois le satellite de notre liberté et de nos ambitions, et nous avons perdu en grande partie la faculté d'étonnement : nous ne savons plus voir et adorer, nous avons oublié le secret de Dieu, ce parti pris de miséricorde que chantait le Psalmiste : "Il m'a libéré, parce qu'il m'aime !" (Ps 18,20; 22,9).

        L'amour, c'est le mot qui exprime Dieu, et c'est le seul qui rende raison de ce qu'il fait : "Qu'est-ce que l'homme, Seigneur, pour que tu te souviennes de lui ?" (Ps 8,5 ; 144,3)."Il n'est qu'un souffle" (Ps 39,6) qui passe et ne revient pas, un pâle reflet de Ton nom, enclos dans le temps et l'espace, un météore que Ta main a lancé, et qui parfois s'enivre de sa vitesse.
        Oui, nous ne sommes que cela, et souvent beaucoup moins, car "dans nos membres une loi lutte contre la loi de notre raison, qui nous rend captifs de la loi du péché" (Rm 7,23). Individuellement et collectivement, nous trahissons la fidélité de Dieu, comme l'épouse adultère.
        Mais l'amour du Père est plus tenace que notre refus ; "sa parole ne revient pas à lui sans effet" (Is 55,10). Lui qui a dit : "Vous êtes des dieux" (Jn 10,35 ; Ps 82,6)) a juré de sauver son œuvre en même temps que notre bonheur, et il a fait pour nous des merveilles.
Le Seigneur s'est fait Sauveur, Dieu s'est fait Jésus. Il s'avance vers nous, portant son Unique qu'il nous a donné. Il arrive que nous passions sans le voir, fascinés par une idole creuse que notre égoïsme
a taillée.

        Nous passons sans reconnaître le besoin, c'est pourquoi nous repartons "les mains vides" (Lc 1,52). Nous passons comme des puissants, enracinés dans le confort ou la vertu, et le Seigneur régulièrement nous "jette à bas de notre trône" (Lc 1,53). Nous n'avons plus faim de Dieu, c'est là notre péché et notre misère. Mais si nous touchons ainsi le fond de notre pauvreté, c'est pour nous ouvrir au salut, pour nous faire sentir que nous n'avons pas en nous-mêmes le pouvoir d'appeler et de saisir Celui qui seul a la force.
        Marie avait bien compris cela, quand, au milieu même de sa joie et malgré sa limpidité, elle chantait en Dieu Celui qui sauve : "Mon âme tressaille de joie en Dieu, mon Sauveur !"

        Pour mieux connaître Jésus, nous sommes amenés peu à peu à connaître notre mal dans la lumière du Trois fois saint. De même que nous aimons le Père en agissant comme des fils et en Lui parlant comme des enfants, nous connaissons Jésus Sauveur en lui parlant comme des sauvés. Le même Esprit qui en nous appelle : "Abba, Père !" (Rm 8,14) nous fait dire :"Jésus, nous périssons ! (Mt 8,23)".

        Alors le Créateur trouve en nous des hommes de désir et Il est accueilli comme Rédempteur.

        Alors Jésus, Celui qui est et qui sauve vient refaire en nous l'image du Dieu invisible. "Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé, afin que (...) la grâce régnât par la justice pour la vie éternelle, par Jésus Christ notre Seigneur" (Rm 5,20). 

    2. À son amour pour nous, Jésus le Sauveur demande une réponse : la foi.

        La foi en son nom, c'est-à-dire l'adhésion plénière à sa Personne et au salut que seul il apporte, car "il n'est aucun autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés" (Act 4,12).

        Dans le milieu sémite où a vécu Jésus, le nom, qui exprimait la personne, devait révéler l'être authentique d'un homme ; et l'évangéliste, en rappelant le message de l'Ange à Joseph,  n'avait pas craint d'insister sur le sens profond du nom de Jésus : "car il sauvera son peuple de ses péchés" (Mt 1,21). Le titre de Sauveur donné à l'Enfant n'indique pas seulement son rôle futur, mais son être même d'Envoyé de Dieu, car nul ne peut "remettre les péchés" (Mt 9,5s), sinon Dieu ou l'Homme-Dieu.
        Tous ses actes sont sauveurs parce qu'il est lui-même le salut, et tout ce qu'Il apporte est offert en son nom propre :
en son nom nous allons tout quitter,
en son nom nous redevenons des enfants,
en son nom nous nous rassemblons pour prier.
En son nom également les Apôtres parleront et multiplieront les miracles.
En son nom "nous aurons la vie".

        Le salut nous vient donc par le nom de Jésus. Cette affirmation de l'Évangile deviendra le point de départ de toute la catéchèse chrétienne, la pierre d'angle des nouveaux bâtisseurs.

²     Le nom de Jésus nous justifie, diront les Apôtres. Croire au nom de Jésus,
c'est reconnaître en Lui Dieu fait Homme,
c'est attendre de Lui non seulement le pardon des péchés, mais une nouvelle naissance,
le baptême dans l'Esprit Saint,
c'est affirmer, après saint Paul, après Apollos, après tous les autres,
que Jésus est le Christ, que Jésus est Seigneur, que Jésus est le Fils de Dieu ;
Tout le christianisme tient dans ces quelques mots : "Si tu confesses par ta bouche que Jésus est le Seigneur, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé" (Rm 10,9).

²      Le nom de Jésus nous sanctifie.
La profession de foi exigée de nous chrétiens, implique un engagement total de notre liberté à cette Personne que nous adorons. Sur ce "chemin de l'amour" (Ep 5,2), la connaissance et la vie ne font qu'un. Dès lors que nous adhérons au Sauveur, notre destinée tout entière s'inscrit dans "sa charité qui nous presse"(2 Co 5,14) ; et ainsi "quoi que fassions en parole ou en œuvre, nous faisons tout au nom du Seigneur Jésus" (Col 3,17), vivant chaque jour la vie même de Jésus et son double mystère de mort pour la résurrection.

²      Enfin le nom de Jésus, une fois reconnu et aimé, nous introduit dans la vie du Père.
"Celui qui confesse, écrit Jean, que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui et lui en Dieu" (1 Jn 4,16). Mais comme aussi personne ne peut dire : "Jésus est le Seigneur, si ce n'est dans l'Esprit Saint" (1 Co 12,3), la foi en Jésus réalise en nous, rend réelle en nous la vie trinitaire, pour autant que nous "nous laissons à l'Esprit", comme disait Mr Olier.

Ne cherchons donc pas parmi les morts Celui qui est vivant, Jésus qui est assis à la droite de Dieu et qui s'est fait auprès de Lui notre avocat. Il fait siennes toutes nos prières, et maintenant, bien qu'il nous ait quittés et qu'il soit couronné de gloire et d'honneur, il demeure pour toujours l'homme des douleurs qui compatit à ses frères, le Sauveur, le gage de notre réunion dans la maison du Père.

La foi au nom de Jésus et à son amour qui donne la vie
nous épanouit dans un climat d'espérance

Qu’est-ce, en effet, que l'espérance, sinon l'attente et le désir du salut, autant dire : l'attente et le désir de ce Jésus en qui nous mettons désormais notre victoire, notre force et notre paix ?

²      Jésus est notre victoire.
D'abord parce que lui- même a vaincu le monde. Il a enchaîné le péché, et la mort sur lui n'a plus d'empire, car il est le premier-né d'entre les morts et la joie de sa résurrection polarise dès maintenant toute notre espérance. Près de Dieu nous attend un témoin fidèle de nos luttes, c'est Celui que Dieu a exalté et à qui "il a donné le nom qui est au-dessus de tout nom" :"Kurios", le Seigneur (Ph 2,9).
         Mais il est aussi notre victoire parce qu'il nous a donné de vaincre. Le Cavalier blanc de l'Apocalypse, qui est la Parole de Dieu, après avoir triomphé au jour de sa résurrection, continue sa chevauchée triomphale dans la suite des temps par nous tous, les témoins de la vérité. Le victorieux "est sorti pour vaincre"( Apoc 6,2).
        Comme Jésus et en Jésus, nous avons vaincu le péché, bien que, dans le temps, il fasse encore sentir son pouvoir. Nous avons vaincu la mort, car nous faisons d'elle une dimension de notre vie ; nous avons vaincu la peur de vivre, qui n'est, bien au fond, que la peur de mourir.

²      Jésus est notre force.
Non seulement il constitue, dans sa gloire, le terme de notre espérance, mais il tisse celle-ci en nous tous les jours de notre vie ; il nous soutient, il nous refait, il restaure en nous la jeunesse de son amour.
Comme une ancre solide, il s'est arrimé au sanctuaire céleste, mais nous tenons sur terre le filin. Il est nôtre jusqu'à la fin des temps.
Alors … vienne l'épreuve, viennent les souffrances ou les persécutions : si Dieu est avec nous, qui sera contre nous (Rm 8,31) ? On peut nous tuer, notre vie est cachée en Dieu avec Jésus Christ.

²       Jésus est notre paix.
Il est le Prince de la paix. C'est en Lui que le Père nous a pris en pitié.
Il est notre rocher, notre bouclier, notre appui dans le combat.
Il est le Bon Pasteur, et personne ne nous ravira de sa main.
Il a promis de nous mener au repos :"Vous trouverez le repos pour vos âmes" (Mt 11,29).

        Si nous savons désirer ce repos du Seigneur, si nous avons le courage de vivre heure par heure cet abandon filial auquel Il nous convie, notre existence en est transfigurée.
         Certes la vie chrétienne ne se conçoit pas sans l'effort qui en fait la grandeur et la valeur rédemptrice, mais c'est la paisible tension de l'espérance.
         C'est notre sommeil en Dieu au milieu des flots du monde.

²

        Amour, foi, espérance, tel est le message du nom de Jésus,
telles sont les trois lumières que Marie conservait en son cœur,
tout en répétant, avec l'allégresse mystérieuse des mères, le nom de son Jésus.

        Donne-nous, Marie, amour et zèle pour le nom de ton Fils,
donne-nous de le faire rayonner en nous et en tous tes enfants,

"afin qu'à ce nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que Jésus Christ est Seigneur à la gloire de Dieu le Père" (Ph 2,10).

 

 

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