Session d'Oka
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Présentation des parties II et III
Plutôt que de reprendre des notions bien connues qui font partie de toutes vos Constitutions, comme la distinction entre postulat et noviciat et le but assigné à chaque étape, je voudrais entrer dans le sujet de manière plus dynamique, en abordant de front les problèmes de formation tels qu'ils se présentent en ce début du troisième millénaire.
Dans une première enquête (II), le point de départ sera la novice ellemême. (Je dirai "la novice" ou "la jeune", pour faire court, sans entrer dans des considérations d'âge). Nous nous demanderons à quelles mutations elle est appelée au long de ces mois de formation; à quelles évolutions majeures les formatrices peuvent être attentives, qui vont contribuer puissamment à la refonte évangélique de son cœur humain.
Pour l'enquête suivante, plus longue (cf.III), nous rejoindrons la maîtresse des novices en plein travail, et nous essayerons de voir comment elle est appelée à vivre en même temps quatre relations:
- relation à Dieu,
- relation aux novices,
- relation à la responsable de communauté,
- relation à la communauté elle-même,
- relation à elle-même,
et comment son service d'Église peut être un magnifique chemin d'union au Christ Seigneur.
II. Quelques évolutions au cours du noviciat
Je me propose de relever quelques points où l'évolution d'une novice sera plus marquée ou plus nécessaire au cours de l'année de noviciat. Ce sont autant de secteurs où la maîtresse des novices devra accompagner la maturation progressive de la jeune en vue de l'offrande d'elle-même au Seigneur.
Je vais énumérer huit points:
1. Évolution du besoin de sécurité
Après une période de recherche, souvent douloureuse, le début du noviciat apporte à la jeune la sécurité de se savoir en bonne voie.
Parfois la novice est tentée de se sécuriser davantage encore en devenant, en quelque sorte, plus royaliste que le roi, plus cistercienne que Cîteaux, etc. On la voit multiplier les temps de prière supplémentaires, fuir anormalement les parloirs ou les moments de détente, adopter des comportements qui lui valent, bien sûr, un regard flatteur de la communauté ou d'une partie influente de la communauté: on voit en elle "la religieuse parfaite". Peu à peu, cependant, elle découvre que la vie religieuse n'est pas seulement un ensemble de comportements conformes à la norme, mais l'invention de sa propre fidélité, de sa propre réponse à Jésus, dans le cadre de l'Ordre, à travers des enthousiasmes et des conversions. Le noviciat lui apparaît alors de plus en plus comme un exode et aussi comme un exil, un désert où le Maître veut lui parler au cœur . Elle est de plus en plus sûre de l'appel du Seigneur, et elle marche de plus en plus confiante vers Celui qui appelle toujours.
2. Évolution de l'image qu'elle se fait d'elle-même
Les novices ont parfois tendance à s'identifier à la parfaite religieuse, même au prix de grands efforts et d'une certaine tension. Des rigidités s'installent alors en elles; volontiers elles prennent les consignes à la lettre, s'étonnant de tant d'imperfections et de tant de libertés qu'elles relèvent chez les autres sœurs.
En même temps, certaines admettent difficilement d'être prises en faute, même sur des points mineurs, et d'être remises en question. Au fond, chez ces sœurs, la générosité se trouve parasitée par le perfectionnisme, et donc par une image d'elles-mêmes très idéalisée. Parce qu'elles identifient ce qu'elles font et ce qu'elles sont, elles se valorisent au maximum par leur fidélité mesurable, repérable, et parfois aux dépens de l'attention aux autres et de la miséricorde. Cependant, et c'est là l'évolution, à mesure que les difficultés du noviciat, les petits échecs et le regard sur l'Évangile révèlent à ces sœurs leurs limites, elle font place, d'une manière parfois très nouvelle pour elles, à l'humilité des Béatitudes, à la pauvreté de cœur, à la confiance dans le Christ, médecin et sauveur. Elles découvrent qu'elles ont besoin d'être guéries, en dépit de l'image flatteuse qu'elles se faisaient d'elles-mêmes.
3. Évolution de la place que la jeune donne au Christ dans sa vie
La place que la jeune laisse au Seigneur dans sa vie peut l'amener aussi à une évolution très positive. Dans le monde, surtout les dernières années, elle a beaucoup œuvré pour le Christ. Elle lui a livré sa vie à travers des dévouements onéreux et des prises en charge courageuses. Elle continue au cloître à faire beaucoup pour lui, à beaucoup pâtir pour lui dans sa vie de novice. Mais elle découvre de plus en plus qu'il s'agit maintenant, avant tout, d'être avec le Christ, d'accueillir le don que Jésus lui fait.
Et la maîtresse des novices peut apporter beaucoup à une sœur qui vit ce passage; elle peut l'aider à se laisser faire par l'amour du Seigneur, à se laisser aimer par Dieu, autant que Dieu veut l'aimer.
4. Évolution nécessaire des images que la jeune se fait de Dieu, du Christ, de l'Église, de la vie religieuse et du monde.
Certaines novices vivent comme des moments douloureux ces mutations indispensables dont saint Paul parlait aux Romains comme d'un changement de mentalité: "Métamorphosez-vous par un renouvellement de votre noûs" (Rm 12,2). Le noûs,au temps de Paul, désignait non pas seulement l'intelligence, mais la manière de réagir intellectuellement aux idées, aux paroles et aux événements.
Souvent les jeunes sont arrivées au cloître avec les images courantes de leur entourage. Les unes, par exemple, viennent d'un milieu social protégé et garant des valeurs d'ordre; d'autres, au contraire, ont rejoint la communauté avec le paquet de contestations qui leur servait de catéchisme.
La jeune est amenée à vivre, assez rapidement, un autre rapport, plus adulte, avec le dessein de Dieu. Il est très important, nous l'avons vu, que les jeunes puissent accéder à une saine notion de la volonté de Dieu, car c'est cela qui va libérer en elles 1a créativité spirituelle. Elles arrivent parfois avec l'idée d'une volonté de Dieu extrinsèque, et elles découvrent que cette volonté de Dieu est immanente à leur vécu et à leurs propres désirs. Elles arrivent avec l'image d'un Dieu contraignant, et elles découvrent peu à peu son projet paternel de les rendre responsables. Elles arrivent avec la notion d'une volonté de Dieu déterminée une fois pour toutes, dessinée d'avance dans le ciel, et elles découvrent que cette volonté de Dieu est présente à tout leur cheminement.
La personne du Christ prend également ses véritables dimensions: découverte de son humanité authentique, découverte de sa kénose, découverte en profondeur de son mystère pascal; découverte aussi, par la jeune, du rôle de l'affectivité dans sa relation au Christ.
Parfois c'est la relation au Père qu'il va falloir retrouver ou recréer, spécialement lorsque l'image paternelle a été faussée dans les premières années de la vie. On voit des consacrées qui peinent de longues années, dans leur vie de moniale, pour arriver enfin à dire paisiblement "notre Père".
La médiation de l'Église apparaît aussi à la sœur avec tout son réalisme concret: médiation de l'Église dans l'autorité du monastère; nécessité aussi de cheminer avec telle femme que l'Église lui a donnée comme maîtresse des novices; nécessité d'assumer les Constitutions comme interprétation de la Règle; nécessité de prendre en compte les limites de la communauté qui, en dépit ses misères, lui transmet le charisme de l'Ordre.
5. Elle découvre peu à peu qu'il ne suffit pas d'hériter d'une tradition, mais que chacune doit se l'approprier personnellement.
C'est un tournant majeur dans la vie religieuse, en ce début du troisième millénaire. Certes, ce n'est pas une nouveauté absolue, car de tout temps la démarche vers la profession religieuse a été au maximum personnalisée; mais, à cause des soubresauts récents de 1a société occidentale, la relation à l'héritage du passé est devenue, pour les jeunes, beaucoup plus difficile. Il leur faut, d'une part faire un grand effort de réalisme pour vivre le charisme en habits de tous les jours, et d'autre part accepter la distance culturelle qui les sépare de la période fondatrice. Le donné de la tradition vivante de l'Ordre, elles vont devoir le reformuler dans leur propre langage Nous allons, dans les vingt ou trente années à venir, au devant d'un pluralisme qui touchera aussi l'interprétation de nos traditions monastiques. Désormais, les jeunes réclameront le droit à la parole, justement au niveau de la tradition monastique dans laquelle elles sont entrées et qu'elles voudront conjuguer avec les données vitales qui sont les leurs au XXIe siècle.
Pour que les jeunes puissent s'approprier personnellement notre tradition, il faudra les aider à la découvrir et à l'exprimer. Il faudra leur rappeler sans cesse que, s'agissant des valeurs transmises, elles ne peuvent se contenter d'un simple mimétisme qui serait encore statique, mais qu'elles sont appelées à inculturer le charisme, humblement et résolument. J'oserais dire que chacune, pour sa part, doit donner son propre visage à la tradition de l'Ordre. Fidélité et renouveau s'appellent réciproquement. Plus la novice reçoit fidèlement l'héritage de l'Ordre, plus elle est libre pour en vivre aujourd'hui de manière neuve. Plus elle avance, parfois sans chemin, dans une expérience personnelle, plus elle sent la nécessité de venir ou de revenir à la source du charisme.
Dans la même ligne d'appropriation personnelle, elle s'efforcera de vivre de manière de plus en plus autonome et responsable sa prière, sa relation à l'Écriture, sa vie sacramentelle. Et c'est toujours un signe positif lorsque, au cours du noviciat, on voit la jeune personnaliser son parcours dans tous ces domaines.
6° Le rapport au corps et à son propre corps lui apparaît dans une lumière nouvelle
Cela vaut pour tous les problèmes concrets et journaliers posés par la nourriture et par l'ascèse, cette ascèse joyeuse et pascale que nous retrouvons dans toutes nos traditions monastiques. Mais le rapport au corps concerne également le travail manuel, le sommeil, les détentes. D'autres problèmes concrets surgissent au sujet de l'habillement uniforme, ou encore à cause du relâchement de la tenue, si fréquent dans la vie collective: sous prétexte de pauvreté, certaines en oublient d'être femmes. Or, au monastère, ce sont des femmes qui sont pauvres, et les signes de leur pauvreté ne doivent pas leur ôter leur dignité de femme.
7. La novice expérimente aussi toute une mise en place de sa vie affective
L'authenticité même du don qu'elle veut faire au Seigneur l'amène à s'interroger sur la manière dont elle vit:
- son identité: elle est femme; elle est telle femme;
- sa finitude;
- la différence, la sienne et celle de ses sœurs;
- la gratuité;
- et aussi la rivalité: ces moments où la jalousie affleure dans son cœur avec une force qui, parfois, la déstabilise durant des mois.
[Sur tous ces points, on pourra se reporter à la Session de Chimay : "Vivante, sainte, agréable à Dieu", dernière partie: "la chasteté consacrée", ainsi qu'à la conférence :"Maturité"]
Au niveau de la vie affective également, elle travaille à mettre en place ses relations familiales. Elle commence, s'il le faut, à prendre ses distances, sans rigidité, volontairement, librement, et sans s'abriter derrière le règlement du noviciat. Elle dit, par exemple, tout simplement: "Nous faisons ensemble ce choix de ne pas recevoir, sauf exception, au moment du carême." Elle ressaisit personnellement les efforts qu'elle doit faire ou qu'elle est amenée à demander à sa famille.
Toujours sous l'angle des relations familiales, elle œuvre doucement à la réconciliation avec ceux ou celles que son départ a blessés, avec beaucoup de patience et beaucoup de prière. Lorsque l'on est témoin, dans la durée, du parcours de certaines moniales, ce qui amène à l'action de grâce, c'est de voir la fidélité du Seigneur dans ces questions familiales. J'ai connu une situation extrêmement bloquée, où l'on pouvait se demander. "Est-ce que ce papa viendra un jour voir sa fille?" Les choses ont magnifiquement évolué grâce à la prière de sa fille moniale.
8. De plus en plus, la novice prend sa place dans la vie communautaire
Le "nous" communautaire s'éveille dans son cœur, dans ses désirs, dans sa prière. Un bon signe de cette ouverture à 1a dimension communautaire, c'est que, désormais, elle ose parler, elle risque sa parole. Elle sent aussi grandir en elle le sentiment d'appartenance. S'il est un signe qui ne trompe pas, c'est bien ce sentiment d'appartenance à la communauté, à l'Ordre, à l'Association, à la Fédération.
Après ce rappel de quelques évolutions repérables chez une jeune durant les mois du noviciat, nous allons passer maintenant à la maîtresse des novices, et la regarder vivre sa quadruple relation à Dieu, aux sœurs en formation, à la responsable de communauté et à la communauté ellemême.
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