Session d'Oka

 

 

I.        Accueil des aspirantes et des postulantes

 

 Introduction

 

1.                  La prise en charge

2.                  L'enracinement humain

3.                  La vie baptismale

4.                  La liberté de décision: qu'est-ce que la volonté de Dieu?

5.                  Le stage au monastère

6.                  Critères de discernement

[ Session d'Oka, sommaire ]

 

Je propose, mes sœurs, que nous commencions par appeler l'Esprit Saint sur nos travaux.

 

Esprit Saint, Esprit du Père et du Fils,

force de cohésion et d'expansion de l'Église,

viens sur chacune de nous apporter ta lumière et ton feu.

Viens nous redire d'où nous venons;

viens nous montrer où nous devons aller.

Plus nous sommes confrontées à l'inattendu,

plus tu rends proche de nous Jésus ressuscité;

plus la lumière nous manque, plus tu veux nous prendre sous ton ombre.

Tu assumes dans ta joie toutes nos questions, toutes nos solitudes et toutes nos tristesses.

Ta brûlure transforme en plaies d'amour toutes nos plaies de misère,

les plaies ouvertes en nous par les méprises, les impulsivités, les rejets et les oublis.

 

Donne-nous d'espérer contre toute espérance

en posant jusqu'au bout les actes du discernement.

Donne-nous l'audace de tenir, et la prudence pour inventer.

Toi qui es, chaque jour, la jeunesse de !'Église,

ouvre nos cœurs au monde que tu crées.

Pour mieux servir là où nous sommes, garde-nous le sens de l'universel.

Pour authentifier nos visées missionnaires,

rends-nous attentives à la sœur de tous les jours

fixée sur son passé, isolée dans ses échecs, lassée de ne compter pour rien.

Rends notre cœur assez pauvre et assez doux

pour que nous acceptions d'occuper, dans le cœur et les projets de nos sœurs,

tout simplement la place qu'elles nous font.

 

Donne à chacune de savoir offrir pour le Royaume

toutes ses forces et toutes ses impuissances.

Donne à chacune de mettre au service de toutes les dons qu'elle a reçus du Père,

et d'entrer dans l'œuvre commune sans se réserver d'oasis,

sans laisser aucune lumière sous le boisseau.

Esprit d'unité, force et douceur de Dieu,

donne à nos communautés de vivre une nouvelle Pentecôte.

 

*  *  *

 

Nous allons centrer notre attention durant ces trois jours, d'abord sur les aspirantes ou les regardantes, celles qui cheminent vers nous ou celles qui sont en stage ; demain nous envisagerons 1a pédagogie du noviciat, et après-demain nous parlerons du milieu formateur, de la distinction des rôles et du discernement de la communauté.

Et puisque nous allons parler de communauté, d'appel et d'arrivantes, je propose de commencer par un regard sur l'Évangile en Jn 1, 47-51 c'est l'appel des premiers disciples.

 

Philippe trouve Nathanaël et lui dit: "Celui dont Moïse a écrit dans la loi ainsi que les prophètes, nous l'avons trouvé : c'est Jésus, le fils de Joseph de Nazareth" . Nathanaël lui dit: "De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon?"  Philippe lui dit: "Viens et vois". Jésus vit Nathanaël venir vers lui et il dit de lui: "Voici un Israélite sans détour".  Nathanaël lui dit: "D'où me connais-tu? " Jésus lui répondit: "Avant que Philippe t'appelât, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu". Nathanaël reprit: "Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le Roi d'Israël !" "Jésus lui répondit : "Parce que je t'ai dit: 'je t'ai vu sous le figuier', tu crois ? tu verras mieux encore". Et il lui dit: "En vérité, en vérité je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l'Homme".

 

Tout cet épisode de la vie de Jésus est centré sur le regard. "Viens et vois", dit Philippe à Nathanaël. "Viens et vois ", c'est le type même de la parole de témoignage ; une parole qui ne contraint pas mais qui propose. Et c'est souvent notre parole à l'adresse de jeunes qui viennent: "Viens et vois ". Philippe a fait le pas : il a reconnu en Jésus de Nazareth celui dont il est parlé dans la Loi et les Prophètes, mais il ne force pas la main de Nathanaël ; il ne l'oblige pas, par pression morale, à entrer dans sa propre certitude, dans sa propre joie. Il lui suggère simplement de poser, à son tour, un acte de liberté, de faire, à son tour, le pas de la découverte : "Viens et vois".

Nathanaël va donc "voir " Jésus, mais surtout il va prendre conscience que déjà il a été vu: "Quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu", dit Jésus. "Être assis sous le figuier" : cette image décrivait, au temps de Jésus, l'activité sainte de celui qui scrutait, dans la prière, la loi de Moïse. Cette vigilance de Nathanaël dans la prière, cette méditation de la Loi du Seigneur que Nathanaël cachait aux hommes sous son figuier, Jésus les a vus dans le secret.

En un éclair, Nathanaël se découvre précédé par 1e regard de Jésus, et parce qu'il se sait reconnu, il reconnaît à son tour Jésus pour ce qu'il est, le Messie, l'Envoyé de Dieu, le Roi attendu par Israël. Jésus lui répond: "tu verras"; tu verras mieux encore, tu verras en moi mieux encore que cette lucidité qui te surprend, mieux encore qu'un lieutenant de Dieu sur terre. Et pour la révélation solennelle qu'il veut faire, Jésus, au-delà de Nathanaël, s'adresse à tous ceux qui croiront en lui : " En vérité, en vérité (double amen qui introduit les paroles solennelles de Jésus), vous verrez le ciel ouvert". De fait, la foi nous fait rejoindre, à travers la déchirure du ciel, le Dieu inaccessible; mieux encore, elle nous fait assister à un dialogue inimaginable : celui de Dieu au ciel avec le Fils de l'Homme sur terre ; et le mouvement des anges, les messagers de Dieu, traduit pour 1e regard ce que ce dialogue a de paradoxal pour l'intelligence et le cœur de l'homme: " Vous verrez les cieux ouverts, les anges montant et descendant". On s'attendrait que les messagers descendent d'auprès de Dieu sur le Fils, puis remontent vers lui. En réalité, ils montent de Jésus vers le Père. Le message part donc de Jésus, le Fils pleinement libre et obéissant, le Fils totalement spontané qui passe tout entier dans sa réponse, le Fils responsable et totalement autonome dans sa soumission. Et les messagers redescendent d'auprès de Dieu sur Jésus au matin de sa mission; ils sont porteurs d'une parole silencieuse et pour nous inaudible: le "oui " de Dieu au monde que Dieu aime, l'acquiescement de Dieu à son Bien-Aimé.

Déjà le Seigneur vous a vues, mes sœurs, et il vous donne d'entrevoir des yeux de la foi, au-delà de son humanité sainte, son échange d'amour avec le Père, échange d'amour qui est un autre nom de la foi. C'est cela que les jeunes viendront trouver parmi vous et avec vous :       

                     "Viens et vois, Nathanaël ".

 " Écoute, fille de Dieu, regarde et tends l'oreille".

 

 

Nous allons parler maintenant des "regardantes"; mais je commencerais volontiers par une remarque. En réfléchissant sur les attentes et les problèmes des jeunes qui vont venir frapper à notre porte, il faut nous souvenir, humblement, que toutes les questions posées par la venue des regardantes, sont posées, en même temps, à notre Ordre et à notre communauté. Les regardantes ne sont pas seules à se poser des questions : les regardées doivent s'en poser aussi.

Ces jeunes viennent, ou vont venir, d'une société qui leur offre peu d'assises; elles viennent avec des richesses insuffisamment intégrées dans leur personnalité, et avec des blessures qui, parfois, gênent beaucoup leur marche. Il est bon de nous poser immédiatement et de nous reposer sans cesse ces questions fondamentales : Quelles assises notre communauté peut-elle donner à ces jeunes ? Comment notre vie va-­t-elle les aider à intégrer leurs richesses ? Quel chemin de guérison pouvons-nous leur proposer ?

Dieu va nous les confier au XXIe siècle. Dieu va confier à nos communautés des femmes, de jeunes femmes, du XXIe siècle Un grand labeur attend chaque communauté : labeur de réflexion, de discernement, de décision. L'interrogation centrale est celle-ci : comment donner au charisme de notre Ordre un visage contemporain ? Beaucoup d'efforts ont déjà été accomplis depuis l'aggiornamento du Concile; il faut maintenant accélérer les prises de conscience et travailler en profondeur notre dynamique communautaire. Car être contemporain, cela ne signifie pas avant tout, ni même du tout, renoncer aux formes extérieures ou à l'environnement symbolique qui donne à chaque Ordre son visage et son charme; ni non plus renoncer à notre ascèse joyeuse et pascale. Cela veut dire avant tout viser une nouvelle qualité de vie, spécialement de la vie communautaire et des relations dans la formation, en sorte qu'une jeune femme contemporaine puisse épanouir son désir de vie évangélique sans déperdition de sa vocation de femme.

Après cette remarque introductive. Parlons maintenant, très concrètement, des regardantes.

 

1.    La prise en charge

 

Une question se pose, que parfois on ne pose pas vraiment : qui les prend en charge pour le discernement avant l'entrée au monastère ? Qui dans la communauté ? Est-ce la responsable de communauté ou 1a maîtresse des novices ? (Je dirai "responsable" pour englober à la fois abbesses, prieures, etc.).

Parfois la responsable annonce qu'elle va se charger elle-même de la formation ou en tout cas de l'accueil de la regardante; parfois elle décide que ce sera une autre sœur. Il est nécessaire d'être claires, pour les regardantes en particulier. Car il ne faudrait pas qu'elles aient l'impression d'être l'objet d'un litige entre deux sœurs intervenantes, ou que la maîtresse des novices n'a pas la confiance de la responsable pour ce premier travail de discernement. Déjà, on s'aperçoit ici qu'il est utile de préciser, de délimiter les rôles.

En plus de 1a personne qui va se charger du premier discernement concernant les regardantes, on est amené à s'interroger sur l'importance de l'accueil par les sœurs externes, ou du moins par les sœurs chargées de l'extérieur, au moins temporairement.

Il arrive quelquefois qu'une sœur de l'extérieur mette un peu le grappin, sans le vouloir, sans s'en rendre compte, sur les jeunes qui passent ou qui se présentent. Parfois, ces sœurs de l'hôtellerie se montrent un peu indiscrètes, soit à l'égard de la fille, qui n'a pas envie de leur faire des confidences, soit indiscrètes vis à vis de la communauté. La jeune n'a certes pas besoin d'entendre, dès les premiers jours, tous les petits potins du monastère.

 

Qui les prend en charge à l'extérieur du monastère ? Ce peut être un prêtre, ou une religieuse, ou encore une équipe d'accompagnement. Si c'est un prêtre, il est bon qu'on puisse savoir si la jeune est aidée depuis longtemps, si cet accompagnement par un prêtre a déjà porté des fruits repérables. Souvent, cet accompagnement sacerdotal a manqué totalement, soit parce que la jeune le redoutait un peu à cause d'expériences malheureuses, soit parce qu'elle n'en avait même pas l'idée et encore moins l'expérience , soit parce qu'il lui était impossible de trouver un prêtre, bien qu'elle-même l'eût souhaité : les prêtres de la paroisse ou les prêtres qu'elle rencontrait étaient surchargés ou, se sentant peu aptes à ce discernement, renvoyaient la jeune à d'autres instances.

On décèle parfois une légère dépendance affective de la jeune par rapport au prêtre qui l'a suivie, longtemps ou durant quelques mois. Souvent le prêtre n'y est pas pour grand chose ; mais parfois il y a prêté le flanc sans s'en rendre compte. Vous connaissez les caricatures: le prêtre "sauveur", 1e prêtre "papa de l'orpheline", le prêtre compagnon, grand frère. Parfois ces pièges sont évités, mais le prêtre demeure encore trop l'ami spirituel. Pour un bon discernement, il vaut mieux que le prêtre ne prenne pas une place démesurée dans l'univers relationnel de le regardante.

Parfois le premier discernement est pris en charge par une religieuse ou une équipe d'accompagnement, comme cela arrive actuellement dans beaucoup de diocèses. Dans ces équipes diocésaines, le travail du discernement est souvent très bien commencé. Mais il reste toujours beaucoup à faire. En général, les groupes d'accompagnement se défendent d'aller trop loin dans le discernement de la vie monastique.

 

Demandons-nous maintenant ce qu'il y a regarder avec les regardantes et quels sont les repères qui vont nous aider à discerner l'authenticité de leur projet. Ces repères sont de trois sortes, les uns concernent l'enracinement humain de la personne ; d'autres concernent la vie baptismale de la jeune ; d'autres repères concernent, enfin, la liberté de sa décision. À ce propos nous aborderons la question, si importante pour les jeunes et pour les formatrices, de la "volonté de Dieu". Reprenons dans l'ordre ces trois sortes de repères.

 

 

2.             L'enracinement humain           

 

L'enracinement humain de la jeune qui se présente ne pourra se vérifier que dans une certaine durée. De ce point de vue, certaines entrées au monastère sont prématurées.

Cette fille qui se présente a une certaine conscience de sa propre histoire personnelle et familiale, puisque cette histoire est inséparable de son être profond. Peut-elle accueillir son histoire? en reconnaître les richesses, les limites ? Peut-elle déjà, un peu, en faire une histoire sainte, l'histoire d'une rachetée, l'histoire d'un salut, d'une amitié ? Est-elle capable de reconnaître dans son histoire l'appel de Dieu, les traces de l'action de Dieu, les préparations providentielles, les étapes majeures, les moments de lumière, etc.?

Cette fille avec laquelle nous parlons vit-elle en harmonie ou en rupture avec son histoire personnelle ? Quels liens entretient-elle aujourd'hui avec sa famille? avec ses amis? Est-ce qu'elle nous paraît déjà suffisamment autonome sous l'angle affectif, ou au contraire très dépendante de sa famille, de telle ancienne éducatrice, de telle relation, etc. ?

Où en est-elle actuellement dans sa vie affective ? Que dit-elle de ses relations, de ses amis, de sa famille aussi, bien sûr. Quant à ses amitiés : a-t-elle eu des relations mixtes ? Et sinon, pour quelles raisons ?Est-ce qu'on les perçoit ? De plus en plus, on est amené à se demander: "A-t-elle déjà connu une vie de couple?" Si oui, est-ce que1a relation a été stable ? Sur quelles bases a été établie cette vie à deux avec un garçon ? Était-ce comme une aventure ? Et ce partenaire, ou ces partenaires, dont elle parle, comment s'est-elle comportée avec lui ou avec eux ? en égoïste? ou avec un vrai désir de construire du solide ?

Qu'en est-il de son insertion sociale actuelle ? Où en est-elle dans ses études ? Va-t-elle au bout de ce qu'elle entreprend, ou, depuis quelques années, change-t-elle brusquement de direction dans ses études ou dans sa préparation professionnelle ? Est-elle autonome financièrement ? De quoi vit-elle ? Quels jugements porte-t-elle sur la position de sa famille dans la société ? A-t-elle des idées, des convictions, du point de vue social ? Quel jugement porte-t-elle sur sa propre situation? Vit-elle en cohérence avec ses idées sociales ? Par exemple, est-elle déjà capable de choix personnels ou attend-elle d'être contrainte par les événements ? Est-elle capable, déjà, d'engagements, même ponctuels, d'engagements à portée sociale ou à portée huma-nitaire? Et si elle s'engage ainsi, c'est à partir de quelles motivations?

Concernant son enracinement humain, cette fille est-elle "disponible", c'est-à-dire déplaçable, docile à l'Esprit Saint ? Vit-elle un rêve ? une évasion ? ou au contraire, est-ce qu'elle réagit avec réalisme et avec une certaine souplesse devant les événements, devant les mutations inattendues de sa vie quotidienne?

J'ai connu, il y a plus de vingt ans, une jeune femme qui voulait à tout prix entrer dans un monastère. Ce monastère avait eu le tort de l'accueillir beaucoup trop vite, pour un quasi-engagement avant que l'enracinement humain soit vérifié. En fait, une grave question se posait, non seulement psychologique mais d'ordre psychiatrique, et la communauté a eu beaucoup de mal à s'orienter. Le monastère a essayé de l'amener à un discernement, mais dès que le discernement a cerné tant soit peu les problèmes, la fille a rompu tous ses liens avec la communauté. Malheureusement elle a été accueillie, presque du jour au lendemain, dans un autre monastère du même Ordre.

Enracinement humain encore: accepte-t-elle que les autres soient différentes, sans que cela l'empêche d'être elle-même ? Est-ce qu'elle voit dans la diversité des options et des manières de vivre une source de richesse, une occasion de croissance des personnes ? Pourra-t-elle assumer la solitude, tout en reconnaissant son besoin d'aimer et d'être aimée ? A-t­elle pris son autonomie par rapport à sa famille ? Vit-elle une continuité trop grande par rapport à sa famille ou au contraire se sent-elle écartée ou rejetée par les siens?

Comment accepte-t-elle son être de femme ? Avance-t-elle vers la vie d'adulte, en sachant que jamais la maturité affective n'est totalement acquise? Comment se situe-t-elle dans sa vie professionnelle et dans ses divers engagements, sans s'y laisser engloutir? sans les poser en absolu, tout en prenant au sérieux sa part de responsabilités? Son travail actuel dans le monde, si elle a la chance d'en avoir un, est-ce qu'elle le considère comme un lieu réel de sa fidélité à Jésus Christ? Parfois, on a doit mettre en garde les regardantes contre un abandon trop rapide de leur profession au profit d'une disponibilité plus grande pour leur recherche. Beaucoup de jeunes femmes actuellement sont en situation de chômage, et cela nécessite une approche des problèmes assez différente de celle d'autrefois. Il y a une vingtaine d'années, une fille courageuse arrivait toujours ou presque toujours à trouver du travail, mais il arrive maintenant que des filles travailleuses, douées, diplômées, ne trouvent pas d'emploi.

Avance-t-elle dans ses démarches pour trouver du travail ? En tout cas, il ne serait pas sain que l'entrée au monastère lui apparaisse comme la solution au problème du chômage. A-t-elle travaillé depuis ses études? Si elle n'a pas pu travailler comme salariée, a-t-elle quand même essayé de se rendre utile ? Si elle a trouvé un emploi, s'est-elle tenue à un travail ou en a-t-elle changé trop souvent?

 

Un des signes que l'enracinement humain s'opère, c'est l'unification progressive de tous les secteurs de sa vie. Il y a toujours intérêt, d'ailleurs, à déborder du secteur privilégié de la prière et à élargir le discernement à l'ensemble de l'existence de cette fille, existence relue comme le lieu où Dieu l'appelle. Cette relecture se fera, bien sûr, à la lumière de la Parole de Dieu méditée et priée.

Après ces quelques points de repères concernant l'enracinement humain de l'aspirante à la vie monastique, interrogeons-nous sur sa vie chrétienne, sa vie baptismale.

 

 

3.    La vie baptismale

 

La vie religieuse ne sera jamais qu'une spécification de la vie baptismale, qu'une manière privilégiée de vivre le baptême. La vie religieuse n'est pas autre chose que la vie baptismale, mais vécue avec des moyens nouveaux de consécration et une hâte nouvelle vers le Royaume.

Regardons successivement, avec l'aspirante, sa vie de foi, sa prière, sa vie sacramentelle, sa vie ecclésiale et sa culture chrétienne.

 

Sa vie de foi.

 

Quel est l'héritage familial dans ce domaine de la foi? Est-ce que la foi a été vécue au foyer de ses parents? Comment rencontre-t-elle Jésus-Christ ? Parle-t-elle de lui comme d'un vivant ?

 

 Sa prière.

 

Est-ce que sa relation personnelle à Jésus-Christ se prolonge, se nourrit, dans un temps consacré à la prière personnelle ? Si oui, est-ce qu'on constate un progrès : progrès dans la régularité, dans la gratuité de sa prière, dans 1a remise d'elle-même, dans sa vérité intérieure? Prend-elle parfois des temps un peu plus longs de prière: récollections, retraites, séjours de discernement, etc. ? Comment prie-t­elle ? Éprouve-t-elle des difficultés ? A-t-elle toujours le sentiment que Dieu est lointain et absent ? Quel contact a-t-elle avec l'Écriture ? Est-ce qu'elle l'étudie et l'approfondit, seule ou avec d'autres ? Est-ce qu'on sent cette fille vulnérable à la Parole de Dieu ? Est-ce que sa vie de prière la renvoie à sa vie concrète ? Autrement dit, est-ce que sa foi éclaire ses choix ?

 

Sa vie sacramentelle.

 

En écoutant cette fille qui vient parler de sa recherche, on peut s'interroger aussi sur sa vie sacramentelle. L'Eucharistie est-elle un moment important, un moment central ? Assez souvent dans la vie d'une jeune, la fréquence de l'Eucharistie mesure bien le progrès de la vie spirituelle. À quel rythme vit-elle l'Eucharistie ?

Connaît-elle le sacrement de réconciliation ? (Certaines arrivent au postulat et ne se sont pas confessées depuis cinq ans). Vit-elle déjà, dans le sacrement de réconciliation, non pas avant tout l'expérience d'une déculpabilisation, mais l'expérience d'un pardon personnel du Seigneur qui l'aime comme l'unique?

 

Sa vie ecclésiale ou apostolique.

 

L'appel qu'elle ressent 1a conduit-il à une expérience de prière purement solitaire ? Est-elle en lien avec un groupe vivant de l'Église : aumônerie, pèlerinage, route d'été, groupe d'action caritative, aide aux handicapés, aide aux personnes âgées, groupe culturel chrétien, chorale, groupe d'animation liturgique pour les messes paroissiales ou les messes de jeunes, catéchèse, groupe biblique, groupe de recherche spirituelle, etc.? Sait-elle trouver sa joie et sa place dans des célébrations ecclésiales ? A-t-elle trouvé un groupe de réflexion chrétienne ?

 

Sa culture chrétienne ou l'approfondissement de sa foi.

 

Là nous touchons des problèmes très importants pour la suite du discernement. Quelle image se fait-elle de Dieu ? de Jésus-Christ ? Qu'est l'Église pour elle ? Ou quelles images de l'Église traîne-t-elle avec elle ? Sur Dieu, sur Jésus, sur l'Église, que dit-elle ? A-t-elle reçu une catéchèse de base ? Une initiation à l'Écriture Sainte ? (Je me souviens d'un étudiant de première année d'université, en théologie, qui demandait qui était Isaac!) Que lit-elle? Qu'a-t-elle lu, qu'a-t-elle aimé comme lecture spirituelle ? Est-ce qu'on la sent au contraire allergique à tout approfondissement de la foi ? Si oui, pour quelles raisons ? Ce peut être pour des raisons culturelles, mais aussi à cause d'un complexe qu'elle fait par rapport à d'autres filles ou d'autres sœurs, plus douée ou plus cultivées.

Dans les domaines culturel et artistique, sait-elle repérer des amorces pour sa vie de foi ? Est-elle sensible à la symbolique chrétienne et même au monde symbolique en général ? Si cette fille a fait ou fait encore un parcours universitaire, comment situe-t-elle sa recherche de foi dans le contexte de ses études ? Si elle a fait ou si elle fait de la théologie, est-ce que ses études demeurent cérébrales ?

 

4.    La liberté de décision

 

Passons maintenant en revue quelques critères concernant la liberté de décision de cette fille par rapport à sa vocation.

Résumons d'abord ce qu'impliquera une décision libre:

Une vocation est toujours faite d'une histoire qui se développe au long du temps, au long des âges de la vie. L'action de Dieu dans un cœur passe toujours par un réseau d'expériences, de relations, de paroles, de rencontres, un réseau qui compose une vie et qui la situe dans l'histoire.

L'appel de Dieu engage toujours une baptisée dans un cheminement vers une décision personnelle. L'authenticité d'une vocation ne pourra se déterminer que dans une certaine durée. Le projet de vie d'une jeune, parfois assez indifférencié au début, va se préciser dans la mesure où ce projet prendra corps dans son  existence, remodèlera cette existence dans le monde, lui permettant de se construire dans un équilibre suffisant, qu'il s'agisse de l'équilibre psychologique, affectif ou spirituel. Le projet de vie d'une jeune va unifier progressivement son être et lui permettre un engagement réel.

La décision sera proche dans la mesure où Jésus Christ ne sera plus un à-côté de sa vie, mais qu'il sera vraiment au foyer de ce qui la fait vivre, même si demeurent encore un mélange des désirs, une part d'illusions ou un inachèvement du cœur ou de l'intelligence. La décision sera mûre dans 1a mesure aussi où les aptitudes réelles de la personne seront reconnues comme un chemin sur lequel le Seigneur la rejoint et l'attire à lui.

Tout cela suppose et implique que la personne soit en état de choisir. Très vite, en dialogue avec les jeunes ou les moins jeunes, nous rencontrons l'idée, la question et parfois l'obsession de la volonté de Dieu: "Je veux faire la volonté de Dieu". Il est souhaitable que les formateurs et formatrices soient eux­-mêmes à l'aise avec les problèmes qui sont liés à cette idée de la volonté de Dieu.

 

Que signifie la volonté de Dieu ?

 

Lorsque je dis: "Je veux faire la volonté de Dieu", que dois-je entendre par "volonté de Dieu"? Sa volonté générale sur l'humanité sauvée en Jésus-Christ, Dieu me l'a fait connaître, je la lis avec toute l'Église dans l'Évangile et plus largement dans l'Écriture et les traditions de l'Église. Mais par quel chemin vais-je cheminer, moi personnellement, pour répondre librement à la parole de mon Dieu ? Là est pour moi, garçon ou fille de 20 ou 25 ans, le problème majeur du discernement spirituel.

Un premier point qu'il faut souligner, c'est que la volonté de Dieu n'est pas pour moi, jeune, comme un point de passage obligé situé quelque part dans l'espace et que j'ignorerais complètement, comme s'il me fallait un radar ultraprécis pour arriver à trouver dans l'espace ce point qu'est la volonté de Dieu.

La volonté de Dieu, pour moi, c'est que je réponde à son amour, que j'accueille librement son offre d'amour. Et ce sera un cheminement qui durera toute ma vie, mais qui passera par un premier discernement sur le "comment" de ma vie.

 

À ce point de la réflexion on butte devant une autre difficulté, que les jeunes énoncent comme ceci : comment suis-je libre, puisque Dieu sait tout ?

Nous n'allons pas faire ici un long discours de philosophie, mais simplement réfléchir, au service des jeunes, sur ce que nous pouvons essayer de leur répondre. Comment suis-je libre puisque Dieu sait tout ? Nous avons à tenir les deux bouts de la chaîne. Il est certain que Dieu sait tout dans son éternel présent; et Il sait dans son éternel présent même ce qui pour moi est encore à venir ; par ailleurs Dieu m'a voulu libre et je demeure libre. Je vois bien que je suis libre, puisque je peux faire ou non sa volonté, lui répondre ceci ou lui répondre par le contraire. Dieu voit dans un éternel présent, mais il sait, bien sûr, ce qui est pour moi passé, présent, et avenir, et Il me mène dans une histoire, dans mon histoire, tout comme il mène son peuple à travers l'histoire du salut.

Pour ne pas être trop mal à l'aise face à ce mystère de la science de Dieu, il me faut renoncer à imaginer comment Dieu pense, comment Dieu sait, comment les choses se passent dans l'intelligence de Dieu. Je ne dois pas vouloir imaginer ce qui n'est pas imaginable. Et en même temps il faut que j'accepte de penser les choses à mon échelle d'homme, dans mon langage d'homme pour qui il y a un avant, un pendant et un après. Je suis dans l'espace-temps, et je dois y rester.

Quand je dis "Dieu sait d'avance", je m'exprime comme un homme. Je dis à la manière humaine: "Moi, dans vingt ans, je serai autre et déjà Dieu le voit. Mais je ne dois pas dire: "aujourd'hui je ne suis pas libre d'aller vers cet autre état, puisque Dieu dans sa science immédiate et intuitive me voit déjà autre". À la vérité, Dieu, dans son éternel présent, me voit aujourd'hui, il me voit quand je fêterai tel anniversaire, et il voit dans le même éternel présent tous les actes libres par lesquels je vais aller de "moi-aujourd'hui" à "moi-demain". J'irai par toute une série d'actes qui seront à chaque fois des actes libres.

 

Appliquons ces réflexions à la recherche de la volonté de Dieu. Discerner cette volonté de Dieu ce n'est pas écarquiller les yeux en essayant de découvrir d'avance l'invisible. La volonté de Dieu, ce n'est pas un but insaisissable que Dieu me reprochera toujours de n'avoir pas vu où d'avoir manqué. Discerner aujourd'hui la volonté de Dieu, pour moi jeune, c'est me mettre en route vers Lui aujourd'hui, avec la lumière qu'Il me donne, la lumière de mon intelligence de croyante, éclairée par la Parole, fortifiée par l'Esprit et confortée par l'Église vivante.

Autrement dit, la volonté de Dieu c'est que je veuille, que je décide, aujourd'hui et demain, en accord avec la Parole de Jésus. La volonté de Dieu c'est que j'opte, moi, aujourd'hui, librement, dans sa lumière. La volonté de Dieu c'est que je me détermine avec un amour de fils ou de fille.

La volonté de Dieu, c'est que son amour agissant en moi m'aide à trouver ma voie. Cette volonté, je n'ai pas à la rejoindre quelque part dans l'improbable, dans l'impalpable, dans l'insaisissable; j'ai à lui donner un visage en accord avec Dieu Père qui me veut libre et qui suscite ma liberté.

Pour moi, jeune, faire la volonté de Dieu, ce sera donc opter personnellement, librement, par une décision que l'Esprit de Dieu pourra authentifier. Dieu ne me dicte pas mon destin, mais il m'appelle à en devenir responsable. Il m'aide à m'en vouloir responsable.

 

Toute une part du discernement avec une jeune regardante consistera donc à lui faire reconnaître les désirs qui l'habitent. Ses vrais désirs expriment à la fois sa volonté d'être elle-même, de se réaliser, de réussir sa vie, d'être heureuse, de vivre en fille de Dieu, de vivre authentiquement son baptême, de chercher le Royaume. Ses vrais désirs se dégagent peu à peu et se font reconnaître. À partir de quoi ? À partir de ce que l'on pourrait appeler des expériences comparées et totalisées.

Je m'explique : cette fille avec qui nous sommes en dialogue sait de plus en plus quels choix concrets et quelles tendances intensifient son expérience de Dieu et sa prière, lui apportent la paix, la joie, un surcroît d'amour et de force, et l'aident à dépasser ses peurs. Vous avez reconnu au passage plusieurs fruits de l'Esprit Saint. Elle sait de plus en plus quels choix concrets la rendent accueillante, bonne, constructive, quelles décisions l'unifient intérieurement dans son être de femme et de chrétienne, quelles options lui donnent le sentiment de se réaliser vraiment selon Dieu. De plus en plus elle peut dire: "J'aime vivre telle expérience, je sais que cela est bon pour moi, je sais que j'en suis capable". Et en même temps elle peut ajouter: "Je sens que ces désirs qui m'unifient, qui s'ordonnent en moi et qui donnent un sens à ma vie, sont en moi un appel de Dieu".

 

Vient un moment où la recherche de cette jeune fille ou de cette femme prend un caractère d'urgence: "Il faut que je choisisse, il faut que j'opte, et que je fasse du définitif !". Elle parvient progressivement à 1a clarté de son propre désir; certaines constantes, certaines orientations lui deviennent de plus en plus évidentes. On voit souvent des jeunes achopper pendant des mois et des mois sur des difficultés qui virevoltent autour d'eux, et puis, un beau matin ou un beau soir, tout cela est comme éclairé de l'intérieur et tombe de soi-même. Leur désir est devenu comme "évident". Ce que telle fille a vécu jusqu'alors ne lui suffit plus; elle sent le besoin d'un engagement nouveau qui la situe définitivement à sa place dans l'Église, Corps mystique du Seigneur.

Si elle a été touchée par le témoignage de vie d'une communauté où d'une sainte fondatrice, elle frappe à la porte. Et si son désir de vie religieuse reste encore indéterminé et qu'elle ne sait pas encore à quelle porte frapper, elle demande à faire partie d'un groupe de discernement.

 

La condition, naturellement, pour que cette fille, cette jeune femme, parvienne à un discernement, c'est qu'elle reste en état de choix. Nous allons y revenir. Mais je vais prendre le temps de faire un petit schéma pour illustrer ce que nous avons à approfondir. Un court croquis en dit plus long qu'un long rapport !

 

J'inscris en bas l'alpha de son baptême, et tout en haut l'oméga : la gloire de Dieu et le salut du monde. Si cette fille dont nous parlons commence à réfléchir un petit peu sur sa vie de baptisée, elle y repère, de loin en loin, des points lumineux : rencontres de Dieu, rencontres du Christ, expériences d'Église, retraites ferventes, etc. Ces points lumineux viennent souvent à la mémoire de la jeune qui vient parler d'elle-même et de sa recherche. C'est déjà un embryon d'histoire spirituelle.

En général ces points lumineux qui jalonnent une vie chrétienne ne sont pas suffisants par eux-mêmes pour indiquer une vocation précise à ceci ou à cela. Certains moments, cependant, ont pu être très marquants, et certaines rencontres très fortes et déjà très indicatrices.

Lorsque cette fille regarde sa vie, elle voit ses désirs aller souvent dans des directions très différentes. Je représente cela sur le schéma par des lignes très hésitantes, ou des lignes qui reviennent parfois en arrière, comme s'il y avait des retours sur le passé. Il arrive aussi qu'en réfléchissant sur son vécu passé (et le dialo-gue commencé l'y aide), elle voie comme des regroupements, des désirs qui semblent s'affirmer, dans un seul sens ou dans plusieurs sens différents; et, en dialogue avec elle, on peut repérer une sorte de convergence des forces et des désirs dans la direction de la louange de Dieu et du salut des hommes.

À partir de ce moment où les choses lui deviennent un peu plus évidentes, et où sa vie commence à s'unifier à partir d'une multiplicité ou d'essais plus ou moins fructueux, elle reconnaît mieux par quel chemin il lui faut passer si elle veut vraiment rester dans l'axe du Royaume.

Le moment du discernement et de la décision approche où elle se sentira capable d'opter résolument pour une manière de servir le Seigneur chez les bénédictines, chez les clarisses, mais cela à partir de la vie, à partir d'une histoire, à partir des moments de cette histoire qui, lus dans la lumière de la Parole de Dieu, prennent de plus en plus de cohérence.

Vient une période où une certitude commence à se faire dans son cœur, une certitude qu'elle ne ressent pas comme oppressante. La jeune n'est contrainte à rien, mais ce qu'elle peut dire, c'est que lorsqu'elle regarde sa vie objectivement et dans la lumière du Seigneur, son bonheur de chrétienne va dans tel sens.

L'expression typique de ces vrais attraits, des vrais désirs, c'est, par exemple: " Qu'ai-je envie de faire, moi, telle que je suis, pour servir le Seigneur avec tout moi-même? Si je m'écoutais, comment aimerais-je tout donner au Seigneur?"

 

Tout au long du discernement, nous aurons donc à porter notre attention sur trois points, quoi qu'il en soit de ce que nous pourrons dire ou non à la jeune. À mesure que nous l'écouterons, que nous l'entendrons, de semaine en semaine et de mois en mois, nous resterons attentifs - à l'histoire spirituelle de la personne (certains points lumineux remontent parfois à la petite enfance) , - ensuite à la recherche de ses vrais désirs, - et enfin aux aptitudes réelles de la personne. Cela aussi nous aidera à discerner ce que peut être pour elle le chemin vers le Seigneur. En effet, peut-être certains désirs restent-ils pour elle au niveau de l'imaginaire, et il faut que ces désirs passent aussi au crible du discernement de ses aptitudes.

Alors que le discernement des vrais désirs est toujours très délicat et relativement long, le discernement des aptitudes pose en général peu de problèmes, si la jeune est suffisamment loyale avec elle-même. Elle sait très bien ce qu'elle vaut, sur le marché du travail. Elle sait très bien si elle est une matheuse ou une littéraire, si elle est douée pour la philosophie, ou si au contraire ce qui l'intéresse, c'est de faire la classe à des petits. Elle sait très bien si elle est douée pour la pédagogie, si elle est douce pour le soin des malades, etc. Donc, en général, une jeune qui vient chercher réconfort et aide pour un discernement, n'a pas de mal à être vraie et lucide. Elle dira tout aussi bien: " J'ai manqué mes examens", que: "J'ai fait une très belle expérience à tel moment"; et il sera assez facile, au long des mois, de se faire (avec elle) une idée exacte de ses aptitudes.

 

Il me semblait important de préciser cette notion de la volonté de Dieu, parce que trop de jeunes, et parfois les plus généreuses, sont victimes d'idées fausses. Trop de jeunes imaginent cette volonté de Dieu comme une volonté contraignante, et qui les contraint d'autant plus qu'elles n'ont pas de possibilité de savoir "où la trouver". Non: 1a volonté de Dieu se discerne à partir de la vie d'une personne.

 

5.    Le stage au monastère

 

Voilà donc une jeune qui a vraiment bien réfléchi sur son passé, et qui va, en dialogue avec une formatrice, envisager et demander un stage. Parlons donc du stage. Pour que ce soit plus vivant, je vais le faire à partir d'un questionnaire réel, remis à chaque stagiaire dans un monastère que je connais. Simplement pour vous donner une idée. Les détails peuvent, bien sûr, être discutés ou transposés.

 

"Stage", c'est le titre de la feuille que la jeune trouve sur sa table. Je la transcris pour vous avec la permission du Carmel de Domont (France).

… …

 

Venir en stage qu'est-ce que cela signifie ?

Tu as l'intuition d'être appelée à notre Ordre, depuis peu de temps ou depuis très longtemps. Tu as cheminé beaucoup avant de venir, tu as vécu bien des expériences et tu sens que vient le temps de te poser. Ou bien tu as peu cheminé et tu te sens à l'entrée d'un chemin tout à fait nouveau ... qui sera court ou long.

Tu as peut-être une quasi certitude ou ton intuition se cherche encore; mais tu es là parce que tu as quelque chose à faire ici avec Jésus. Il  a quelque chose à te dire. Tu as cheminé avec des responsables, tu as connu la communauté, tu as désiré ce stage; d'un commun accord ce pas a été décidé. Toi en nous écoutant, nous en t'écoutant, nous avons senti une parenté d'appel, et c'est cette parenté qu'il s'agit de vérifier d'un peu plus près dans un moment de vie partagée.

 

L'important est donc de vivre, et pour cela être le plus à l'aise possible. II n'y a rien de codifié, rien d'obligatoire. Chacune au cours de son stage a son terrain bien spécifique à vérifier:

pour l'une ce sera sa capacité de durer dans la prière, dans le silence;

pour l'autre, sa possibilité d'entrer dans la vie fraternelle de notre Ordre : comment vivre simultanément silence et contact ?

pour une autre encore, la place respective du travail et de la prière; ou tout simplement la capacité de s'ouvrir à la vie au milieu de tout cela.

 

Tu peux voir affiché au noviciat l'horaire de la communauté et celui du noviciat: en filigrane tu pourras y lire un but et un chemin. En dialogue avec la responsable du noviciat, quand tu seras prête pour cela, tu pourras choisir et esquisser un programme de vie pour ces jours de ton stage.

 

L'important dans ce vécu est d'être à l'écoute du Seigneur.

Le Seigneur te parlera à travers tout ce qu'Il voudra, et peut-être de façon très inattendue. Sois attentive déjà aux moyens normaux.

Le Seigneur te parlera peut-être dans la prière secrète, peut-être à travers son silence. Et tu comprendras des choses en ton cœur. Ce sera une confirmation de ce que tu as déjà vécu, ou bien une nouveauté. Est­ce que tes mains sont ouvertes à tout ?

Le Seigneur te parlera dans la prière partagée, dans la liturgie, cette célébration de l'Alliance qui prend sa source et culmine chaque jour dans l'Eucharistie.

Le Seigneur te parlera dans sa parole, dans un contact étroit avec l'Écriture, nourriture de la prière secrète et de la liturgie.

Le Seigneur te parlera dans tes dialogues: dialogue avec la maîtresse des novices, avec la responsable de communauté, dans des échanges avec la communauté et le noviciat, si tu les souhaites; et Il te parlera dans la mesure ou toi-même tu t'engageras avec loyauté. Ce dialogue, c'est le gouvernail qui va permettre à ta barque de prendre le bon cap. En dialogue tu auras décidé une façon de prendre la route. En dialogue tu pourras la poursuivre jusqu'au bout, ou bien tu pourras l'ajuster, la transformer.

 

Tes réactions à la vie de notre Ordre telle qu'elle est vécue ici, dans ses richesses et avec ses déficiences, sont importantes pour la suite de ta route, importantes pour toi, importantes pour nous, car il y a deux choses à discerner, l'une primordiale: es-tu faite pour notre Ordre? l'autre moins importante, mais pas négligeable: si ton appel à notre Ordre est reconnu, es-tu faite pour le vivre ici ?

 

Et maintenant, bon stage!

 

[Questionnaire en fin de stage]

 

De ce stage, tu as attendu quelque chose avant de venir. Peut-être pas une réponse précise au sujet de ta vocation, mais au moins une conclusion (ne pas avoir de conclusion, c'en est encore une!).

Prenons deux cas.

 

1°    Le stage a été suffisamment éclairant:

 

a)    Ou bien tu n'es pas faite pour notre Ordre. La confrontation avec la vie a fait apparaître nettement qu'il n'y a pas accord entre toi et nous au niveau de la spiritualité ou au niveau des aptitudes. Mais toute avenue bouchée dans un carrefour est lumière sur la route possible ou les autres routes qu'il est possible de prendre! Quelque chose s'est noué ici. On ne vit pas ensemble une profonde recherche du Seigneur sans en être informée. C'est au niveau du cœur  que le Seigneur a fait naître un lien qui sera force de toute façon pour la route de demain.

b)    Ou bien il semble que ton chemin puisse s'orienter vers notre Ordre. Avant que puisse s'effectuer une entrée, un certain nombre de choses, les unes communes à toutes, les autres personnelles, te seront communiquées en temps voulu.

 

2°    Aucune conclusion n'est possible présentement

 

Ou bien c'est totalement obscur, ou bien pas suffisamment clair. Si tu veux poursuivre ta recherche avec notre Ordre, on pourra programmer un autre stage en essayant de le penser tel que les choses puissent mieux se clarifier (plus tard? stage plus long? stage après que tel coin du terrain aura été dégagé au préalable? un stage avec tel aspect à privilégier? etc.).

 

… …

 

J'ai pensé que je ne trouverais pas, personnellement, de choses plus claires et plus vivantes à vous proposer que ces éléments de discernement rassemblés par un monastère. Il me semble que l'essentiel a été bien balayé. Certaines choses manquent peut-être, que vous aurez repérées, vous qui vivez à l'intérieur, mais l'essentiel est dit de manière à mettre la jeune vraiment à l'aise. C'est à elle de discerner ; elle en a les moyens, mais il faut qu'elle les prenne.

Pour des jeunes qui cherchent leur voie, comprendre qu'elles ne sont pas appelés à vivre dans tel Ordre ou tel monastère peut être déjà un grand pas vers la vérité tout entière. L'Esprit Saint, en effet, éclaire parfois les croyants à travers des événements qui au premier abord ont paru négatifs. Rappelons-nous l'épisode qui est rapporté dans les Actes des Apôtres, en 16,5ss

"Les Églises s'affermissaient dans la foi et croissaient en nombre de jour en jour. Paul et ses compagnons parcoururent la Phrygie et la région galate [au centre de la Turquie actuelle], le Saint Esprit les ayant empêchés d'annoncer la Parole en Asie [plein ouest: la région d'Éphèse, près de la mer Égée]. Parvenus aux confins de la Mysie, ils tentèrent d'entrer en Bithynie [plein nord !], mais l'Esprit de Jésus ne leur permit pas. Ils traversèrent donc la Mysie et descendirent à Troas. Or pendant la nuit Paul eut une vision: un Macédonien [donc un européen!] était là, debout, qui lui adressait cette prière: "Passe en Macédoine, viens à notre secours!" Aussitôt après cette vision, nous cherchâmes à partir pour la Macédoine, persuadés que Dieu nous appelait à y porter la Bonne Nouvelle."

Ce n'était pas le nord, ce n'était pas l'ouest ? alors Paul a tenté le nord-ouest; et ce fut là un tournant majeur dans sa vie missionnaire. Les essais infructueux ont balisé sa route. Il est important, pour une jeune en recherche, de bien saisir que l'Esprit Saint peut nous apporter ainsi la lumière à partir de nos impuissances et de nos impasses.

 

 

5.            Critères de discernement pour la vie consacrée et pour la vie monastique

 

La question des critères de discernement est relativement difficile, car les critères de vocation, même les meilleurs et les plus sûrs, ne doivent pas jouer de façon mécanique. Ces critères sont toujours, en fait, appliqués à une personne vivante, à une fille de Dieu en marche vers sa vérité, sa vérité tout entière, et vers sa vraie réponse à Dieu en Jésus Christ. Si donc on fait usage de critères, il faut les utiliser dans le sens du dynamisme de la personne, de sa vie de foi et d'espérance. Autre difficulté: il faut toujours équilibrer les critères positifs et les critères négatifs ou, si l'on veut, les critères de vocation et de non-vocation.

Enfin, dernière remarque qui est l'énoncé d'une difficulté: on aimerait pouvoir distinguer des critères pour une première admission au postulat et au noviciat, puis des critères pour la profession et pour l'engagement définitif. En réalité ces critères sont de même ordre; ils visent les mêmes possibilités, les mêmes aptitudes et les mêmes exigences. Une différence demeure cependant: ce qui, au moment de l'entrée, peut rester à l'état d'espoir raisonnable, doit être, au moment de la profession, suffisamment passé dans les faits, spécialement en ce qui concerne l'équilibre de base et 1a capacité d'évolution.

 

Au moment ou une jeune entre au postulat, on peut encore se contenter d'un espoir raisonnable qu'elle pourra changer et progresser. Au moment des grands choix et des grands engagements, il faut que la communauté et la jeune elle-même puissent se rendre le témoignage qu'elle est capable d'évoluer.

Au moment de la première profession, dans bien des cas c'est cette capacité d'évolution qui est le critère le plus déterminant. Si l'on hésite, on peut toujours se demander: "Y a-t-il eu évolution ?"

Nous venons de parler de critères négatifs; mais il faut que les communautés soient au clair sur ce point. Il arrive souvent que les formateurs soient amenés à relever des ambiguïtés dans les attitudes ou les motivations, et on les accuserait volontiers de donner une image négative de ce qui se passe dans le cœur des jeunes. Mais on peut à la fois faire grande confiance aux jeunes tout en soulignant certaines contre­indications, pour leur bien et en vue d'un vrai discernement.

Autre difficulté: nous allons devoir énumérer un grand nombre de critères. On pourrait en être effrayé et dire, comme Pierre: "Seigneur qui pourra être sauvé ?" Cependant il ne faut pas voir en tout cela des grilles en vue d'une lecture sévère de la vie des jeunes, mais des moyens à la fois partiels et nécessaires pour mieux comprendre, mieux aimer, mieux guider les jeunes que Dieu nous confie, pour mieux discerner avec elles leurs vrais désirs, leur véritable appel, leurs aptitudes réelles, et donc le vrai chemin pour elles, celui de leur sainteté et de leur bonheur.

Parmi les critères de discernement, plusieurs ont trait à la vie consacrée en général, et se retrouveraient dans beaucoup de types de vocation. D'autres critères concernent spécifiquement la vie monastique.

 

1°            Critères d'un appel à la vie consacrée

 

- Capacité d'assumer l'obéissance:

 

Cette jeune pourra-t-elle intégrer ses projets et ses désirs dans un projet plus vaste et dans une famille de l'Église qui a son histoire, son visage actuel, ses objectifs propres?

Est-elle prête à ce que d'autres l'interrogent sur ses choix?

Admet-elle la médiation de l'Église dans le concret dans sa vie chrétienne?

 

- Capacité d'assumer la pauvreté:

 

Est-elle prête à s'identifier au Christ pauvre, qui s'en remet à son Père jour après jour, libre de cœur en toute circonstance, aussi présent aux riches qu'aux pauvres?

Y a-t-il dans son désir de pauvreté des contraintes idéologiques, par exemple: un rejet immature de son enfance bourgeoise, un désir de s'identifier à des attitudes revendicatrices, la recherche d'une vie souffrante ou marginale pour "expier" (inconsciemment) des fautes personnelles ou familiales?

 

- Capacité d'assumer le célibat:

 

La chasteté va-t-elle être pour elle une réponse à l'amour du Christ et un moyen de lui consacrer toute sa vie, toute sa force d'aimer?

On vérifiera avec elle, dans le réel vécu,

- que le célibat est possible pour elle,

- qu'elle pourra assumer son affectivité et sa sexualité dans une vie sans compagnon exclusif,

- qu'elle n'est pas poussée vers le célibat par refus de sa féminité.

 

2°            Quelques critères habituels d'un appel à la vie monastique

 

Au niveau du désir et de l'attrait.­

 

- Attirance pour une vie cachée dans le Christ, au cœur de l'Église, pour la gloire de Dieu par le salut du monde. Une des certitudes de fond partagées par toutes les moniales: c'est Dieu qui sauve le monde, et c'est déjà entrer dans l'œuvre du salut que de rester devant lui en adoration, en intercession, en toute pauvreté d'esprit.

- Attirance pour la personne et le mystère du Christ.

     - Vulnérabilité à la Parole de Dieu.

- Besoin de silence et de solitude. Ce besoin peut coexister, chez la regardante, avec une vie d'apostolat intense, avec une vie professionnelle très prenante ou très engagée (d'où des tiraillements parfois douloureux), avec des responsabilités familiales lourdes (écrasantes?).

Parfois la vie monastique (rêvée?) apparaît uniquement comme la solution à un problème  d'équilibre de vie. On discerne, par exemple, la fuite d'un réel trop rude, la fuite de responsabilités trop pesantes ou de relations familiales devenues stressantes. Mais à l'inverse, il ne faudrait pas nommer "fuite" ce qui serait attrait positif pour le silence.

 

Au niveau des aptitudes:

 

- Aptitude à s'insérer dans un groupe, à y exister avec suffisamment de joie et d'autonomie, à y favoriser l'existence et le bonheur des autres, alors même que le quotidien n'offre aucun dérivatif.

- Aptitude à accepter paisiblement le réel de la vie journalière, des personnes et des événements. Cette aptitude se développera avec la maturité humaine de la moniale, mais peut se cultiver dès avant l'entrée.

 

- Aptitude à recevoir et à accueillir. Cette regardante est-elle enseignable? Cette capacité de devenir disciple est déterminante:

. pour la vie de prière contemplative : "Ils seront tous enseignés par Dieu" (Jn 6,45);

. pour la vie fraternelle (disponibilité, ouverture aux apports des autres);

. pour la vie d'obéissance, à l'imitation du Fils;

. pour la formation elle-même, spécialement la formation du jugement et l'apprentissage de l'écoute.

 

- Souplesse d'esprit, qui implique:

. un certain sens du relatif et de la hiérarchie des valeurs;

. la capacité d'acquérir et de garder un horizon large, universel (le salut du monde);

. la capacité, pour cette jeune, de retrouver, à tous les niveaux d'expérience, les deux grands axes de sa vie consacrée, l'axe vertical: la louange et la gloire de Dieu; l'axe horizontal: l'intercession pour le Corps du Christ qui se construit sur terre.

Toute vie étriquée serait dangereuse au monastère, et comporterait des risques de fermeture ou de marginalisation.

 

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