La nuit de Job et la nôtre

 

 

La souffrance, surtout quand elle s'installe à demeure dans une vie, possède l'étrange pouvoir de révéler le croyant à lui­même et de lui faire découvrir, tapies depuis toujours au plus profond de son être, des possibilités insoupçonnées d'assentiment ou de blasphème. Des dimensions nouvelles de sa liberté affleurent alors à sa conscience, au moment même où chancellent son espérance et sa foi, car il s'aperçoit, parfois avec angoisse, que la souffrance pose en même temps la question de l'homme et la question de Dieu. Que la souffrance mine en lui lentement la vie du corps ou s'attaque à ce qui épanouit son cœur d'homme, le croyant pressent de plus en plus clairement qu'elle lui ménage une rencontre avec Dieu. Car Dieu sait, Dieu voit, et souvent se tait. Comment le rejoindre à travers cette brume de silence, comment interpréter son attitude, comment reconnaître son amour alors que tant de signes semblent parler de colère et d'abandon?

 

À toutes ces interrogations Job a tenté de répondre, mais il l'a toujours fait en quelque sorte à l'intérieur d'un acte de foi, en ce sens que jamais il n'a remis en cause l'existence de ce Dieu à la fois absent et terriblement présent dans sa vie. Et c'est par là surtout que le cheminement nocturne de Job peut ouvrir la voie de l'espérance pour un chrétien de notre temps. En effet, sous la pression des recherches récentes sur l'athéisme, et dans le climat nouveau d'authenticité créé par les progrès de l'exégèse et des sciences humaines, une attitude tend à se répandre chez les croyants, qui consiste à se tenir en même temps à l'intérieur et en dehors de l'acte de foi. Il va sans dire qu'il faut se garder de tout schématisme et que cette opposition du dedans et du dehors réclamerait mille nuances, car la foi est une démarche toujours inachevée, si bien qu'une part d'incroyance subsiste à tout moment sur les franges de notre assentiment à la parole de Dieu. De plus l'exigence critique qui nous fait vérifier, loyalement et humblement, la crédibilité du message qui nous est transmis, loin d'équivaloir à un reniement de la foi, nous met au contraire à même de mieux rendre raison de l'espérance qui est on nous (1 P 3, 15). Mais l'attitude visée ici reste bien en deçà de cette réflexion exigeante sur un acte de foi librement posé. Elle revient, en somme, à suspendre ou à reprendre indéfiniment le oui de l'allégeance à Dieu et à son Christ ; elle consiste à demeurer volontairement dans une sorte d'alternance, douloureuse, certes, mais finalement plus confortable que l'acte de foi vive, qui engage toute une vie, sans retour ni détour, dans la réponse à Dieu.

 

Job, cet homme sans visage qui, pour l'auteur biblique, personnifie l'humanité souffrante, conteste nos atermoiements, parce que, dans sa recherche angoissée du vrai nom de Dieu, à aucun moment il ne se réfugie dans l'attentisme. Jamais il ne s'accorde le luxe de regarder en spectateur le drame de la foi, comme s'il cessait pour un instant d'y être impliqué. Il accepte de croire sans avoir vu ; il accepte de continuer sa marche sans revoir l'image de Dieu qui lui était familière « aux jours de son automne, quand Éloah protégeait sa tente, que Shadday était encore avec lui et qu'à Sa lumière il traversait les ténèbres » (29, 3-5). Job désavoue notre lenteur à faire le pas décisif, et cette crainte de l'engagement que nous camouflons souvent en désir de vérification supplémentaire : « je n'ai pas encore assez vu pour croire » .

 

Job va de l'avant. La nuit est là pourtant, pour lui comme pour nous : nuit des épreuves matérielles et de la souffrance physique sans espoir de soulagement, nuit de la solitude ou de l'échec des relations humaines, et nuit, plus opaque encore, dans sa relation à Dieu. Trois niveaux de déréliction, qui interfèrent en fait dans le destin de Job, mais que nous allons distinguer, pour mieux analyser ses réflexes spirituels.

 

1.     Les catastrophes qui frappent Job sont décrites dans le Prologue en prose. Ces deux chapitres (1-2), avec l'Épilogue qui est de la même veine (42, 7-17), nous ont conservé le conte populaire primitif, avec son schématisme caractéristique, qui vise à canaliser l'exubérance des images pour laisser intacte la tension théologique. C'est un procédé visuel, théâtral même, qui s'accommode aisément d'une pointe d'invraisem-blance : ainsi, à en croire le récit, les quatre messagers de malheur se seraient succédé en une minute ou deux. Mais l'intention du conteur est évidente : il veut communiquer au récit lui-même le halètement des messagers. L'effet d'accumulation a été recherché : il faut marteler Job, ne lui laisser pas même le temps « d'avaler sa salive » (cf. 7, 19). Il faut que Job se sente pris dans un engrenage, qu'il éprouve le vertige d'une destinée qui soudain et sans raison apparente se noue en tourbillon. La précipitation du récit traduit également la hargne de l'Ennemi, qui voudrait secouer cette vie humaine à lui livrée pour un instant, et briser la résistance morale de l'homme de foi.

De plus le conteur souligne à plaisir le contraste entre la tranquillité du moment et le rythme affolant des catastrophes; et cela accentue le caractère irrationnel des épreuves qui surviennent. Les bœufs sont au travail, les ânesses broutent paisiblement, tout vibre à l'unisson : le paysage, la personne et la vie de Job, et voilà que fond la razzia des Sabéens. Les fils et les filles de Job « mangent et boivent du vin dans la maison de leur frère aîné », mais ils se sont, sans le savoir, rassemblés pour la mort. Les moments les plus sains de l'existence humaine : le travail, la joie familiale, deviennent ainsi les points d'impacts du malheur.

Imméritée, incohérente, rapide et quasi mécanique, telle doit donc être la souffrance, au gré du Satan, pour désarçonner le « serviteur de Yahweh ». En fait le Satan se trahit par sa précipitation. Job ne s'y trompera pas : c'est un dessein de Yahweh qui se révèle, incompréhensible, à travers l'outrance même du malheur. Tant de ruines accumulées, tant d'espérances anéanties, tant de morts en si peu de temps, cela ne saurait venir, en définitive, que de la main de Yahweh « Yahweh a donné; c'est Yahweh qui a repris ».

Comme on ébranche un arbre en pleine force, le Satan, dans les limites fixées par Dieu, tranche successivement tous les liens qui rattachent Job au bonheur terrestre. Dans un premier assaut, il arrache au juste ses outils de travail, son cheptel, ses serviteurs et ses enfants. Mais la première réponse de Job le prend de court : « Nu je suis sorti du sein de ma mère et nu j'y retournerai ! Que le nom de Yahweh soit béni ! » (1, 21). La richesse n'est qu'un manteau provisoire dont on devra se défaire en quittant la vie. Et cette vie même n'est qu'une transition, le passage trop rapide d'une mère à une autre, de la femme-mère à la terre-mère.

Job trouve dans sa foi la force de bénir Dieu, affirmant par là que Yahweh poursuit dans sa vie une œuvre cohérente et positive, en dépit de toutes les apparences. L'acte de foi de Job cache une secrète certitude que Dieu n'a pas dit son dernier mot et continue à la regarder avec amour.

En « s'attachant à sa perfection », Job s'attache à Yahweh, non par une sorte d'adhérence captative, mais par obéissance toute gratuite à sa volonté et pour que « le Nom de Yahweh soit béni », c'est-à-dire pour que soient reconnus et proclamés son haut domaine sur les hommes et sa souveraine liberté. L'épreuve, contrairement à l'attente du Satan, révèle la santé et la solidité spirituelles de Job : en période de désarroi, il tient ferme les valeurs de foi qui ont fait leurs preuves dans le cheminement passé de son existence; espérant contre toute espérance, il « continue à s'attacher », sans mettre en doute un seul instant l'amitié vécue autrefois avec Dieu, alors même que la déréliction présente semble la rendre tragiquement vaine.

 

Cependant le Satan ne s'avoue pas vaincu. Certes la confiance de Job en Yahweh ne s'est pas relâchée, mais sa fidélité ne cache-t-elle pas des mobiles intéressés, ne joue-t-elle pas comme un réflexe de conservation? Job n'a été touché que dans son avoir ; que fera-t-il atteint dans son être? « Satan répondit à Yahweh : Peau pour peau ! Tout ce qui est à l'homme, il le donne pour sa vie. Mais veuille étendre la main et toucher à son os et à sa chair. À coup sûr il te maudira à ta face ! » (2, 4).

Job va donc souffrir dans sa chair. Et pourtant même cet ulcère qui va le ronger inexorablement ne parviendra pas à le détacher de son Dieu. Dépouillé de tout, et entamé dans son intégrité physique, l'homme peut grandir encore dans la foi. C'est le message central du Prologue, que Job résume magnifiquement par l'image de la nudité : « Nu j'y retournerai ». L'homme véritable, le sujet des options décisives pour la vérité, c'est l'homme dépouillé, c'est-à-dire non pas l'homme-avoir, mais l'homme-être. Tant qu'un homme réagit devant Dieu et lui répond à l'aide de son avoir, son témoignage reste partiel, fragile, et le doute peut subsister en ceux qui contestent Dieu. Quand au contraire l'épreuve a atteint les racines de sa personne, il ne reste plus à l'homme que sa relation à Dieu, et c'est alors qu'il se découvre vraiment lui-même ou qu'il commence à le devenir. La souffrance assumée par l'homme dans la foi révèle que son attachement à Dieu ne dépendait pas du bonheur tangible. Sa relation à Dieu se noue alors au plan de sa nudité, de sa faiblesse, de sa dépendance d'homme libre, bref : au niveau de son être créatural. Nu, il est devant Dieu ce qu'il était au premier jour et ce qu'il sera au moment de sa grande gestation pascale à travers la mort corporelle. Aussi, par une sorte d'ironie divine, plus l'Adversaire s'acharne à dénuder l'homme, plus il confère à son expérience théologale et à son témoignage une valeur universelle. Nous rejoignons là, au delà de la figure prophétique du Serviteur souffrant, le Christ en croix attirant tout à lui, et l'aventure à la fois nocturne et lumineuse des mystiques chrétiens, ceux du silence comme ceux de l'action.

 

Ainsi, dans le Prologue en prose, Job répond parfaitement et tout de suite à ce que Yahweh attend de lui. L'honneur de Dieu est sauf, le cercle théologique se referme exactement, le problème est résolu.

Mais ce problème a-t-il pu se poser avec toute sa grandeur tragique, et les données du conte sont-elles vraiment celles de l'existence quotidienne? Nous admirons ce Job magnifique de fidélité, mais n'est-il pas trop grand pour nous, et le sentons-nous suffisamment fraternel? La tentation sur lui n'a fait que ricocher. Ou voudrait avoir senti, ne fût-ce qu'un instant, sa fragilité d'homme. On voudrait voir la lutte pénétrer jusqu'à l'intime de lui-même, jusqu'à « la jointure de l'âme et de l'esprit », là où se glisse et travaille la parole de Dieu. Pour le croire vraiment homme parmi les hommes, on voudrait le sentir faillible ; or jamais aucune mention n'est faite d'un besoin de pitié ou de miséricorde.

Ces carences du vieux conte ont été ressenties par l'auteur israélite qui, au Ve siècle avant notre ère, a composé les dialogues du livre de Job ; et nous allons voir qu'il a su donner à son Job la dimension qui lui manquait non pour nous émouvoir, mais pour nous convertir.

 

2.     Dans les dialogues de Job avec ses «amis », nous découvrons une autre forme de la nuit du juste souffrant: l'échec de l'amitié.

Les convictions des visiteurs de Job reposent sur deux principes : Dieu rétribue l'homme avant la mort, et l'exacte proportion entre les œuvres de l'homme et leur sanction se vérifie toujours. Deux équations s'en déduisent immédiatement : vertu égale bonheur, péché égale malheur. Or les épreuves de Job viennent s'inscrire en faux contre ces thèses. En effet, si Job souffre, bien que fidèle et innocent, c'est qu'il faut désolidariser la notion d'amitié avec Dieu de celle de bonheur tangible. Mais les visiteurs s'y refusent et ramènent sans cesse le mystère de la souffrance sous la toise de leur conception mécanique de la rétribution : si tu souffres, c'est que tu as péché ; repens-toi, et tu retrouveras la joie de vivre.

Dès lors ces hommes, qui voudraient se rejoindre, se condamnent au malentendu. Alors que Job récuse la théorie au nom de la vie, les amis, sans prendre la moindre part de son fardeau, sacrifient l'évidence des faits à la cohérence d'un système. Mais ils ne sauvent leur assurance intellectuelle qu'au prix de leur amitié avec celui qui souffre, et leur refus de regarder l'homme dans la vérité de sa condition les rend aveugles sur le dessein de Dieu.

Tout empêche les visiteurs de rejoindre Job dans sa détresse. Ils veulent à tout prix sauvegarder une sécurité spirituelle qui, à leur insu, les sclérose et les aliène, alors que Job cherche une liberté plus haute dans l'aventure de la foi. Il n'a plus rien à posséder, plus rien à défendre ; « sa chair entre les dents », il ne veut plus qu'une chose : que Dieu l'écoute et lui donne la parole. Pour les amis, Job, finalement, n'est qu'un cas, qui doit de gré ou de force rentrer dans le cadre des statistiques spirituelles. Job, lui, refuse toute comparaison et toute réduction à des lois générales et dépersonnalisantes. Car jamais deux souffrances ne se ressemblent, et Job se sait, se sent et se veut unique dans sa souffrance. Aussi les paroles des amis resteront-elles impuissantes à le soulager, tant que sa souffrance ne sera pas rejointe telle qu'elle lui apparaît. Il implore une sympathie, une souffrance-avec, qui ne se hâte pas de tout recouvrir par des mots, qui sache se taire avec celui qui ne peut plus parler ; il cherche un ami qui soit là, simplement, avec lui devant Dieu. Or les visiteurs n'auront pas ce courage : pour eux une souffrance aussi étrange est un paramètre gênant dans l'équation de la vie. Parce qu'il est terrible d'essayer de comprendre du point de vue de l'homme, ils préfèrent et prétendent juger du point de vue de Dieu, ce qui revient à prêter à Dieu leur propre logique, leurs propres calculs et leur interprétation indigente du mystère de la souffrance. Jamais ils n'essaieront de se poser en médiateurs, mais, réfugiés auprès de Dieu, annexant Dieu à leur propre système, ils regardent mourir celui qu'ils n'osent plus aborder. Job arrive vers eux assoiffé, comme le voyageur du désert aspire à l'oued qui le sauvera. Mais l'oued depuis longtemps est desséché : « Mes frères ont été trompeurs comme un torrent » (6, 15).

Incapables de se situer avec Job au niveau de son épreuve et encore moins au niveau du drame de l'espérance qu'il est en train de vivre, les trois amis sont, dans l'esprit de l'auteur, le type des hommes qui se refusent à toute mutation spirituelle. C'est pourquoi entre eux et Job ne s'instaure aucun dialogue vrai. Le seul qui se noue et se développe, par-dessus les visiteurs, est celui de Job et de Dieu. Mais là encore, là surtout, la nuit attend le juste.

 

3. En regardant sa vie douloureuse, éphémère, désespérée, et finalement vouée au Sheol d'où nul ne remonte, Job en vient à contester non pas l'existence ni la puissance de Dieu, mais sa bonté, sa sainteté et sa sagesse.

Il se sent en droit de mettre en question la bonté de Dieu, car à ses yeux la vie n'est que comédie et absurdité, et plus on connaît ce don de Dieu, plus on le trouve sans valeur. De plus Job ressent la conduite de Dieu à son égard comme une hostilité irrationnelle : Dieu sait et veut ses souffrances, et cet acharnement révèle "ce qu'Il cache en son cœur" depuis toujours. Son dessein créateur n'est qu'une façade, et son intention première et dernière est de "mener à la mort".

La sainteté de Dieu se voit déjà mise en doute lorsque Job évoque Dieu « assis, rayonnant, au conseil des méchants ». Mais dans son troisième discours (chap. 9-10), la critique de Job se fait plus radicale encore : Dieu serait incapable de lui faire connaître « sur quoi il le querelle » ; Il invente donc de toutes pièces la culpabilité ; le Saint crée le péché pour pouvoir l'imputer. Job rejette ainsi sur Dieu la responsabilité non seulement du malheur, mais du mal. Il explique la souffrance imméritée par l'agression et la méchanceté de Dieu. C'est la faute de Dieu, la faute est en Dieu.

 

Enfin, en critiquant tout ensemble le savoir de Dieu, sa clairvoyance et l'usage qu'il fait de sa puissance, Job s'efforce de lui démontrer le non-sens de son attitude. Comment comprendre, en effet, que Dieu mène une enquête minutieuse sur un homme dont il sait pertinemment l'innocence? pourquoi faut-il à toute fin que Job paraisse coupable, comme si cette seule apparence allait justifier les violences de Dieu ! Selon la théologie traditionnelle - dont Job, sur ce point, n'est pas émancipé - Dieu, par les maux qu'il envoie, accuse Job. Mais pourquoi ne pas dire ce qu'Il lui reproche? Aurait-il peur d'un démenti? Dieu n'explicite rien, il ne «fait pas savoir » ses motifs et c'est pour Job un signe insupportable de servitude que de ne pas savoir ce que fait ni ce que veut faire son Maître. Il en est réduit à des conjectures qui toutes l'acculent au désespoir : ou bien Dieu l'oublie ; ou bien Dieu, las de son ami, ne voit plus en lui qu'un fardeau encombrant ; ou bien encore Dieu « a changé » et laisse voir maintenant son dessein fondamental de malveillance.

 

Devant cette révélation inattendue d'une apparente hostilité de Dieu et devant l'échec de sa propre fidélité, la réaction de Job est complexe.

Son attitude la plus immédiate et la plus manifeste est un refus de l'intimité avec Dieu :    « laisse-moi ; lâche-moi ; détourne de moi ton regard ». Aux violences de Dieu Job réplique par l'agressivité de ses ques-tions ; à l'abandon de Dieu il répond en se désengageant à son tour ; il distend volontairement sa relation de créature à Créateur et cherche à reléguer Dieu dans son « ailleurs » lointain.

Mais Job ne se résigne pas totalement au non-sens, au Sheol, à l'absence de Dieu ; il lui arrive souvent de rêver à une reprise du dialogue. Il attend alors de Dieu qu'Il renonce à ses persécutions et qu'Il refasse seul tout le chemin : puisque c'est Dieu qui a rompu le pacte, c'est à lui de revenir à l'homme ! Ainsi, non content de rejeter sur Dieu la culpabilité, Job exige, comme préalable au dialogue, la conversion de Dieu. L'homme devient le point de référence, et pour un peu c'est Dieu qui aurait besoin de rédemption.

 

Job, de bonne foi, croit son raisonnement inattaquable : puisqu'il est innocent, c'est donc en Dieu qu'il faut situer l'illogisme fondamental qui fausse toute l'existence du juste souffrant. Mais en réalité deux failles affaiblissent son argumentation. D'une part, en introduisant la contradiction chez Dieu lui-même, en lui imputant une trahison délibérée, Job « défigure »  à son tour son partenaire; à tel point que Dieu n'est plus Dieu et que toute réflexion sur leur amitié réciproque tournera désormais à vide. D'autre part les griefs de Job à Dieu supposent toujours valable la vieille équation : souffrance égale châtiment. C'est cette affirmation qu'il faudrait avant tout remettre en cause ; là se situent la véritable critique à opérer et le nécessaire préalable à une restauration du dialogue. Dieu fait souffrir Job, mais l'interprétation du malheur comme châtiment vient des amis, et non pas de Dieu; or rien ne prouve que cette exégèse humaine recouvre vraiment « ce que Dieu cache en son cœur ».

 

Au reste, sans trop se l’avouer et malgré ses outrances de langage, Job pressent, au moins à certains moments, qu'entre l'action visible et l'intention invisible de Dieu une place doit être laissée à Sa liberté et à Son mystère. Déjà, « sous » ses blasphèmes, pour ainsi dire, Job continue d'affirmer ce que sa foi lui dit de Dieu et de la cohérence de son œuvre de Créateur. Mais, plus profondément encore, Job demeure persuadé qu'en dépit de la tombe quelque chose subsistera de la relation du fidèle à son Dieu. Le regard de Dieu, tour à tour chargé de tendresse et source d'effroi, ce regard dont la terrible ambivalence fera hésiter le juste jusqu'à son dernier souffle, cherchera Job au-delà de la mort : « tes yeux seront sur moi, et je ne serai plus ». Il est impensable pour Job que Dieu « se souvienne » en vain, et que son amour puisse arriver trop tard. Certes, on verra plutôt « les cieux disparaître qu'un homme se lever d'entre les morts » (14, 2) ; mais ce désir divin de revivre l'amitié d'autrefois, comment ne serait-il pas, malgré tout, porteur d'espérance?

 

 

Aussi bien Dieu ne va-t-il pas attendre l'au-delà de la mort pour renouer le dialogue avec son témoin. Brusquement il lui apparaît, pour lui répondre “du sein de la tempête”(38, 1 - 42, 6). Semblant oublier le drame de Job, il feuillette devant lui l'album de la création, soulignant à chaque page la présence, au cœur des êtres, de sa pensée et de son amour. En réalité il donne la parole à ses œuvres, pour qu'elles conduisent Job de leur mystère à Son mystère. Mais Yahweh ne mène pas l'homme à ses limites pour le laisser désemparé ; et l'avènement de cette longue parole de Dieu dans la vie souffrante de Job va créer en lui un cœur nouveau. Dieu répond ainsi en questionnant à son tour, et cette question de Dieu suscite l'humilité radicale de l'homme questionneur. Job accède enfin à un silence qui est le dépassement de toute question et rend hommage à la liberté de Dieu. En se révélant à Job, Dieu a révélé Job à lui-même. En renonçant aux évidences trop courtes de sa sagesse humaine et en se laissant mettre en question par ses limites de créature, Job a pu se convertir du dieu agressif qu'il se faisait à sa propre image, au Dieu qui est, qui était, et qui est venu pour lui dans la tempête. Dieu peut se taire de nouveau : Job l'a vu, et cela suffit. Job peut se taire maintenant : son silence est devenu le langage de sa foi.

 

 

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