"Tu es le Christ, le Fils
du Dieu vivant"
Mt 16,13-20
² La profession de foi de Simon
marque un grand tournant dans la vie publique de Jésus. Désormais il va
privilégier la formation de ses disciples les plus proches et commencer à leur
annoncer sa passion et sa résurrection. Si bien que la question: "Au dire
des gens, qui est le Fils de l'Homme?" résonne un peu comme le bilan de
son ministère galiléen. Après tant d'heures de prédication, tant de journées
remplies de guérisons et de miracles, les gens sont encore divisés à son sujet.
Au maximum l'idée leur vient de comparer Jésus à des personnages déjà connus,
comme Jérémie ou Jean-Baptiste, ou encore à un prophète comme Élie, dont on
attendait le retour comme signal des temps du Messie.
² La réponse de Simon va
beaucoup plus loin, parce qu'il accepte de dépasser le niveau de la chair et du
sang, c'est-à-dire un jugement purement humain et les critères habituels dans
les sociétés humaines. "La chair et le sang", c'est l'homme laissé à
ses limites, à ses lourdeurs, à ses raideurs, à ses fermetures; c'est l'homme
raisonneur, inapte aux nouveautés de Dieu.
Devant Jésus, l'Envoyé de Dieu, c'est tout cela qu'il
faut traverser pour pouvoir lui dire: "Tu es le Christ. Non seulement tu
nous rappelles les grands croyants du passé, les forces prophétiques du passé,
mais tu es toi-même le Messie attendu qui nous ouvre l'avenir. "Tu es le
Fils du Dieu vivant", ajoute Simon, et par là il essaie de dire le mystère
qui le fascine déjà dans la personne de Jésus: il agit, il parle, il vit par
Celui qu'il ose appeler "mon Père".
² Simon s'est laissé enseigner
par Dieu; il a laissé Dieu le "tirer vers Jésus" (Jn 6,44). Aussitôt
après cette réponse de foi, qui est un engagement devant tous pour son ami
Jésus, Simon va vivre un moment de grâce extraordinaire. D'abord Jésus fait de
lui le porteur d'une béatitude:
"Bienheureux es-tu, Simon fils de Yonas!" C'est la béatitude -
c'est-à-dire le bonheur annoncé - de ceux et de celles qui savent faire et refaire
le pas de la foi, et qui osent tout miser sur la parole de l'Ami. Puis Jésus
lui donne un nom nouveau, qui sera
programme de vie: "Tu es kîfa' ,
tu es la Pierre, tu es le
Rocher". C'est une parole créatrice, recréatrice. Jésus dit, et il fait.
Désormais Simon le pécheur sera rocher de fondation pour l'Église de Jésus.
² L'expérience de Simon Pierre,
de Simon le Rocher, a beaucoup à nous dire. Certes, c'est son privilège d'être
la pierre de fondation, le porte-parole et le responsable des Douze, le
deuxième pasteur après Jésus. Nous ne sommes, pour notre part, que des pierres vivantes, insérées dans la
construction. Mais en un sens, et à notre niveau, nous avons à devenir pierres
de fondation, soit pour la famille que nous avons fondée, soit pour l'œuvre qui
nous est confiée, soit, pour nous, sœurs et frères du Carmel, en vue de transmettre
la flamme de la vie contemplative, sans déperdition, à celles et à ceux qui
viendront sur la Montagne après nous, appelés par le Seigneur,
"fascinés" par lui, comme disait sœur Elisabeth.
C'est la consigne laissée explicitement par notre mère
sainte Thérèse: "Mes filles, considérez-vous toujours comme des pierres de
fondations pour celles qui viendront après vous". Et pour ce faire, il
n'est que de suivre la voie ouverte par Simon Pierre.
Il nous faut
dépasser la chair et le sang, cesser de tout ramener aux proportions de
notre intelligence et de notre cœur, cesser de faire attendre le Maître en lui
marchandant notre foi et notre confiance, et oser dire enfin à notre ami Jésus
la parole pour nous décisive: "Tu es le Christ, le Fils de Dieu: à toi je
remets toutes mes forces, pour aujourd'hui et pour demain".
Il nous faut devenir enseignables; enseignables par Dieu qui, patiemment,
paternellement, nous tire vers Jésus, enseignables par la communauté de Jésus,
rassemblée fraternellement autour de Pierre pour le compte du Pasteur,
enseignables par les guides que Dieu nous donne, parfois inattendus, mais qui
sont pour nous des relais vers la lumière de Jésus.
Il nous faut entrer dans la béatitude de Simon le Rocher, dans le bonheur de ceux qui
confessent le Christ, qui ne rougissent pas du Christ, et qui acceptent une
fois pour toutes de faire fond sur Jésus sauveur.
Il nous faut enfin - et cet effort-là nous réserve une
grande joie et une grande douceur - tendre l'oreille, filialement, pour
percevoir le nom nouveau que la
bouche du Seigneur prononcera (Is 62,2), le nom d'amitié et de grâce que Jésus
a trouvé pour nous, et qui dit à la fois notre mission dans l'Église et notre
place dans le cœur de Dieu.