Alors ils jeûneront
Mt 9,14-15
Is 58,1-9
² Jésus, dans sa réponse aux Pharisiens,
oppose deux temps: le temps où l'Époux est présent, et le temps qui viendra, où
l'Époux sera enlevé; et ces deux temps, successifs pour les disciples, se retrouvent
côte à côte dans notre vie de foi.
Pour nous l'Époux est à la fois présent et absent, à
la fois proche et soustrait à nos prises, reconnu par la foi et souvent
insensible; et c'est cette relation paradoxale à Jésus ressuscité qui éclaire
pour nous tout ce qui a trait au jeûne et à l'ascèse.
² Parce que Jésus nous est présent, nous
n'avons pas le droit de quitter l'allégresse. Parce que Jésus nous est caché
par l'écran de sa gloire, il y a toujours une part de notre cœur qui doit
jeûner, attendre et implorer. Mais ce jeûne même est une manière de vivre la
joie, comme, à l'inverse, toutes nos joies chrétiennes sont des joies
dépouillées, sans possession ni pesanteur.
La présence absente de l'Époux est notre manière
quotidienne de vivre le mystère pascal. Chacun de nos instants se trouve à la
fois sous le signe de la Croix et celui de la Résurrection,
sous le signe de la mort nécessaire et
le signe de la vie déjà reçue,
sous le signe de l'effort et le signe du
don de Dieu.
² Ce n'est pas le Carême qui impose
l'ascèse; simplement il rappelle son urgence et l'éclaire; il la resitue et lui
donne son vrai sens; et le retour au désert a pour but avant tout de nous
remémorer les chemins de la vie et les inventions de l'amour de Dieu. Pour
celui qui croit à la Pâque de Jésus, jeûner, c'est se parfumer en l'honneur de
l'Époux (Mt 6,17); garder au cœur la dimension de l'ascèse, c'est ouvrir tout
l'espace de sa vie à la bonne odeur du Christ (2 Co 2,15).
² Encore faut-il que l'ascèse nous éveille et nous
stimule dans tous les secteurs de notre activité et de notre vie
relationnelle, comme Isaïe déjà le rappelait au peuple de Dieu.
Il n'y a pas d'authentique jeûne du corps sans jeûne
du cœur; et l'on ne libère du désir qu'en s'ouvrant aux besoins des frères ou
des sœurs.
Quand une communauté jeûne vraiment selon Dieu,
"les chaînes tombent", toutes "les chaînes injustes" qui
retenaient les sœurs de donner le meilleur d'elles-mêmes; "les jougs sont
brisés", qui faisaient plier les intelligences et humiliaient les cœurs;
les sœurs ne mangent pas le pain sans l'avoir partagé; la sœur exposée au
danger trouve un abri dans la bonté des autres; la sœur qui craint toujours le
froid communautaire reçoit une pèlerine de miséricorde.
² Alors une lumière jaillit pour la communauté, pour
toutes celles qui ensemble attendent et accueillent l'Époux: une "lumière
d'aurore", la lumière des recommencements. Et "les forces
reviennent" à toutes, parce que le Seigneur prend dans sa gloire son
troupeau qui chemine.
Alors aussi, selon sa promesse, le Seigneur se
manifeste à toutes celles qui le cherchent (Jn 14,21)
Elles appellent ensemble, et le Seigneur parle.
Elles crient, chacune du fond de sa foi, et l'Époux
répond: "Me voici!"