La Transfiguration
Mt 17,1-9
La Transfiguration, que l'Église
fête presque discrètement, en pleine semaine, comme pour nous rappeler combien
elle fut fugitive, nous fait revivre en réalité l'un des moments les plus
denses de toute la vie de Jésus, l'un des épisodes les plus riches de sens pour
les disciples qui en furent témoins, et pour nous-mêmes, qui avons entendu
l'appel du Seigneur.
² Le ministère de Jésus vient de prendre un tournant
décisif. Déçu de l'attitude des foules, qui s'obstinent à voir en lui un Messie
nationaliste, contré par ailleurs ouvertement par les chefs de son peuple,
Jésus, désormais, va se consacrer surtout à la formation du petit groupe de ses
disciples fidèles.
Chez ceux-là, en effet, il a trouvé
une réelle bonne volonté, et, six jours auparavant, Pierre a pu proclamer avec
conviction :"Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant !" Cette
confession de foi a été comme un signal pour Jésus ; en tout cas, depuis
quelques jours, il a commencé, en privé, à parler de ses souffrances et de sa
mort. Pierre, lui, ne veut pas entendre parler, pour le Maître, d'un destin si
tragique :"Dieu t'en préserve, Seigneur. Non, cela ne t'arrivera pas
!" Mais Jésus insiste, en prévenant ses disciples qu'ils seront eux-mêmes
associés à ce mystère du dessein de Dieu :"Si quelqu'un veut venir à ma
suite, qu'il prenne sa croix !" Si bien qu'une sorte de scandale fait
écran entre Jésus et ses disciples : faut-il vraiment traverser la souffrance
et la mort pour rencontrer Dieu ?
² C'est ce scandale de la croix, si nouveau et si
proche, que le Père entend illuminer en transfigurant Jésus. La voix venue du
ciel vient authentifier une fois de plus Jésus et son message paradoxal ; elle
désigne clairement le charpentier de Nazareth comme le Fils de Dieu , le
Serviteur bien-aimé, le prophète, nouveau Moïse, qu'il faut "écouter"
(Dt 18,18), le Fils de l'Homme, ce personnage céleste attendu pour la fin des
temps. En même temps, le cadre des grandes théophanies est reconstitué autour
de Jésus : la montagne, la gloire, la nuée, afin que les disciples puissent
déchiffrer cette révélation (apocalypse) à l'aide des données familières de
leur foi.
² Car c'est bien aux disciples que la voix s'adresse, et
c'est leur vie, à eux, que la transfiguration vient bouleverser.
"Écoutez-le !" Vous pouvez
l'écouter, vous devez l'écouter. C'est une offre, et c'est un ordre. Puisque,
sur le visage de Jésus, resplendit déjà la gloire du monde définitif, les
disciples peuvent et doivent concentrer sur Jésus leurs regards, et reporter
sur lui toutes les audaces de leur foi.
Désormais, être fidèle à Dieu, ce
sera vivre de la parole de Jésus ; désormais, écouter Jésus, ce sera entrer
dans l'intimité de Dieu.
Et c'est pourquoi la nuée recouvre
les disciples en même temps que Jésus, Moïse et Élie. Jésus, pôle de toute
espérance et centre de l'histoire du salut, réunit pour un instant autour de lui
les grands témoins de la promesse de Dieu et les premiers témoins de son
accomplissement.
Puis, levant les yeux, dit
l'Évangile, ils ne virent plus que Jésus seul.
Jésus sans gloire,
Jésus de tous les jours,
Jésus méconnu, pourchassé, montant à
Jérusalem ...
La
route va reprendre, dangereuse, douloureuse ; la foi va retrouver son opacité ;
mais jamais les disciples ne pourront oublier cet instant de majesté, ni la
voix entendue "sur la sainte montagne"(2 P 1,16-18) ; et l'Église de
Jésus, en marche vers la cité définitive, au milieu de nos pesanteurs et de nos
mensonges, l'Église défigurée par nos laideurs, aimera retrouver sur le visage
de Jésus, Serviteur transfiguré, l'image de son propre destin.
² Au cœur de cette Église, mes sœurs, nous avons pris un
jour, résolument, la route de Jérusalem. Comme l'Église, Épouse de Jésus, nous
avons lié notre destin à celui d'un Seigneur crucifié et ressuscité, et cet
engagement a placé pour toujours notre vie sous le signe de sa Transfiguration,
sous le signe de sa métamorphose, comme dit l'Évangile.
Il nous faudra sans doute toute une
vie pour explorer cet événement de la vie du Seigneur, mais à mesure que nous
assumerons la vie du Carmel, avec ses exigences de silence et de loyauté
spirituelle, nous découvrirons avec émerveillement combien elle s'harmonise
avec le mystère de la Transfiguration qui aujourd'hui illumine notre vie de
baptisés.
Vous
trouverez, mes sœurs, au Carmel, la montagne que Dieu visite,
vous
y trouverez Élie le précurseur, et les Écritures, où Jésus lui-même lisait son
destin,
vous
y trouverez la gloire de Jésus, mais elle rayonnera presque toujours d'un
visage de charpentier. Vous voudrez, à certains jours, bâtir des tentes pour
abriter des souvenirs, pour retenir des intuitions, pour éterniser des instants
trop beaux ou trop fugitifs.
Mais Dieu n'habite pas des tentes
faites de mains d'hommes ou de femmes,
aucune émotion ne peut le contenir,
aucun poème ne peut le nommer,
aucune musique ne peut capter son
mystère,
et
pour toute réponse il enverra sa nuée, qui vous prendra sous son ombre
lumineuse comme fit l'Esprit pour Marie, la Servante.
Alors vous adorerez, face contre
terre, comme au jour de votre profession. Peut-être craindrez-vous, non pas
Dieu, mais votre petitesse ; c'est pourquoi Jésus lui-même s'approchera, et, de
sa main qui guérit, vous fera resurgir :"Lève-toi. Sois sans crainte
!"
Levant alors les
yeux, vous ne verrez plus que Jésus, lui seul.
Jésus, au-delà des impressions et
des images,
Jésus, plus fidèle que toutes les
trahisons,
Jésus, en acte de salut jusqu'à la
fin des temps,
Jésus seul, hier et aujourd'hui,
tourné vers le Père pour l'éternité, Lui, Lui, rien que Lui !
Et
vous percevrez, derrière chacun de ses pauvres, l'immense rumeur du monde à
sauver.
Alors, avec la joie d'un jour de
Pâques, vous regarderez Marie, votre Mère, silencieuse à Nazareth.