"Qu'il prenne sa croix, et qu'il me suive"

Mt 16,24-27

 

 

 

 

 

 

²         L'Évangéliste ne s'est pas trompé en rapportant ces quelques paroles de Jésus juste après la première annonce de la Passion; car ces paroles de Jésus sont autant d'appels à la loyauté et à la générosité en des circonstances qui exigent beaucoup de courage et d'abnégation. La passion des disciples est ainsi replacée d'avance dans l'axe spirituel de la Passion du Maître, et Jésus, à partir de ce moment-là, commence à réclamer, de plus en plus souvent, non plus seulement l'adhésion à sa doctrine, mais un attachement inconditionnel à sa personne.

            "Si quelqu'un veut venir derrière moi, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive!"

            "Si quelqu'un veut venir"... Jésus souligne bien qu'il ne contraint personne. Il invite; puis il passe devant, sans se retourner pour voir s'il est suivi, parce qu'il ne veut pas douter de notre amour. La liberté reste entière, et nous pourrons, aussi souvent que nous le voudrons, manquer notre heure.

Mais si nous voulons vraiment marcher derrière lui, trois attitudes sont requises de nous: deux d'entre elles impliquent des ruptures: se renier, prendre sa croix; et la troisième sera une relation durable de disciple à Maître, étalée sur le temps de toute une vie : suivre Jésus.

            "Prendre sa croix" est une image, mais l'image va loin: à l'horizon se profilent les gibets, que l'on connaissait trop bien à Jérusalem depuis le début de l'occupation romaine.

            Prendre sa croix aujourd'hui, c'est accepter pour demain, s'il le faut, de prendre des risques par amour pour le Christ, mais en sachant que Celui qui marche devant a assumé le premier l'existence risquée qu'il nous offre, sans autre raison que son amour pour nous.

            Et celui qui prend sa croix commence à vivre, en suivant le Maître, une étrange folie qui est la plus douce des sagesses.

            Il se met à perdre l'avoir, le valoir, le pouvoir; il se perd lui-même des yeux, n'ayant de regard que pour Celui qui marche devant. Il perd "son âme" (sa nefesh), c'est-à-dire sa vie liée à un corps, mais surtout l'autonomie de son moi volontaire, capable de vibrer à tout bonheur.

Il perd sa vie, sans rien tuer en lui-même, mais en vivant son temps d'homme au compte de Dieu.

Il perd sa vie en tant que sienne, parce qu'il laisse Dieu libre de la prendre pour la survolter ou pour l'enfouir, pour en faire une parole ou un silence.

            Et voilà "l'admirable échange": l'homme s'est fait perdant et il a gagné; il s'est laissé gagner par Dieu.

 

²         Souvent il a perdu ce qui fait courir le monde; mais il a trouvé son âme, il a trouvé sa vie, il s'est trouvé lui­même en Dieu et selon Dieu, il a trouvé Dieu.

Il ne servirait à rien de laisser dans le monde une traînée de puissance: ce que le Christ nous demande, c'est de creuser un sillon de bonté, et d'aller à Dieu par le chemin de l'amour, et donc du don de soi.            La suite du Christ pauvre de lui-même implique pour nous une nouvelle relation à l'œuvre de nos mains et à la durée de notre propre vie: "Fais-nous savoir comment compter nos jours; que nous venions de cœur à la sagesse! "(Ps 90,12)

Il ne s'agit pas d'une perception maladive du temps qui passe et qui s'écoule, mais il s'agit d'insérer notre vie chaque jour dans le projet de Dieu, de décréter pour nous l'état d'urgence, car "l'amour du Christ est urgent" pour nous et pour le monde.

            Toutefois, avant même de mobiliser nos forces vives, l'essentiel est de laisser faire Dieu, de laisser Dieu Trinité nous aimer autant qu'il veut nous aimer; car il veut être en nous la source de tout don, de toute réponse, de toute fidélité, comme il est déjà la source de la vie éternelle.

           

            L'Esprit est là, qui murmure en nous: "Viens vers le Père!" et qui nous montre chaque jour Jésus marchant sur la route, là, devant nous, tout près,

                                                                                    sans se retourner.

 

 

 

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