Le statère dans la bouche du
poisson
Mt 17,24-27
² Une fois par an, chaque homme du peuple d'Israël
devait acquitter un impôt de deux drachmes pour le culte du Temple de
Jérusalem. Même ceux qui venaient de l'étranger étaient tenus de payer cet impôt
en monnaie juive, et c'est pourquoi les tables des changeurs avaient été
installées dans les parvis du Temple. Au fond, ce paiement de l'impôt était
l'un des signes auxquels on reconnaissait un juif pratiquant fidèle aux
traditions de son peuple. Et Jésus y avait toujours correspondu, comme Pierre
l'a répondu sans hésitation aux préposés des impôts.
² Jésus a profité de l'incident pour instruire
Pierre,(encore Pierre !) car en tant que chef de l'Église il aurait à faire
face à des situations semblables.
Le principe, bien clair, énoncé par Jésus, c'est qu'il
est exempt de cet impôt pour le Temple, ainsi que ceux qui travaillent avec
lui. De même, en effet, que les rois de la terre ne prélèvent pas d'impôts sur
leur famille directe, de même Dieu ne va pas demander à son propre Fils de
payer une redevance pour le Temple; Aussi bien, désormais, le Temple est-il la
personne de Jésus lui-même, puisque c'est en lui que Dieu se manifeste, que
c'est en lui qu'on peut le rencontrer et qu'on peut le prier.
En droit, donc, Jésus n'est obligé à
rien. Mais comme il ne veut pas que son attitude soit mal comprise, qu'elle
étonne les gens et les empêche d'entendre son message, Jésus comme tout bon
juif, acquitte l'impôt.
² Et ce geste de Jésus est riche d'enseignement pour
notre vie fraternelle. Ne pas choquer les autres peut être parfois une authentique
charité. Et autant il n'est pas évangélique de se trouver toujours des excuses,
autant il peut être bon parfois d'expliquer son attitude afin de prévenir un
étonnement qui ferait du mal, non à nous, mais aux autres. La charité et l'humilité
commandent parfois de ne pas se défendre, mais à d'autres moments, la charité
consistera à ne pas encourir de critiques, et à épargner à nos frères ou à nos
sœurs des questions, des soupçons, qui les troubleraient.
C'est en ce sens que saint Paul recommandait
:"Recherchez ce qui est bien non seulement devant Dieu mais devant les hommes",
non pas, bien sûr, pour se faire valoir aux yeux des hommes, mais pour ne rien
laisser sur la route qui puisse blesser ou faire tomber un frère.
Il y a donc des cas où la charité
doit passer avant l'humilité, ou plutôt des cas où la vraie humilité consiste à
être vraie jusqu'au bout, et à mettre d'avance nos frères ou nos sœurs dans ce
climat apaisant de la vérité, de la clarté fraternelle.
Cette humilité équilibrée par la
charité est un signe de liberté intérieure. C'est une manière de vivre la
parole de Jésus :"Dites oui, si c'est oui ; non, si c'est non. Tout le
reste vient du Mauvais".
Et Jésus lui même aujourd'hui nous montre l'exemple
:"Pour ne pas causer la chute de ces gens-là, va à la mer, jette l'hameçon."
Autrement dit :Pierre, fais les gestes qui sont normaux en pareil cas : c'est
normal d'avoir quelques sous pour payer ce que les autres paient ; redeviens
pêcheur pendant quelques minutes, gagne ta vie un moment comme tout le monde la
gagne, pour que les autres te sentent vraiment l'un des leurs.
² Et par une délicatesse supplémentaire, Jésus se
solidarise avec Pierre : c'est avec la même pièce que Pierre paiera pour
lui-même et pour Jésus :"Prends le statère, et donne-le leur, pour moi et
pour toi !" C'est comme si Jésus disait à Pierre, avec beaucoup d'humour
et d'amitié :"Toi et moi sommes affrontés aux mêmes difficultés. Il faut
savoir de temps à autre renoncer à un morceau de liberté, il faut savoir faire
les gestes qui apaisent ; n'hésite pas à les faire, je t'y aiderai
toujours."
Et la pêche miraculeuse du
poisson symbolise justement cette aide de Jésus qui ne fera pas défaut. Jésus
travaillera toujours avec nous quand nous travaillerons pour la paix, et il
nous fera toujours réussir au-delà de nos forces. Quand nous nous remettons à
la pêche par amour du Seigneur, tous les poissons de nos journées ont une belle
pièce à la bouche, et chacune de ces pièces nous achète la paix et l'harmonie
fraternelle.
Le grand honneur qui nous est fait, c'est de payer
pour la paix le même prix que Jésus.