Le miracle des pains
Mt l5;32-37
² Ce récit de la multiplication des pains intervient
dans le contexte des guérisons au bord du lac et sur. la montagne. Ainsi saint
Matthieu montre Jésus accomplissant les prédictions d'Isaïe pour les temps du
Messie :"Le Seigneur essuiera les larmes de tous les visages ; il
préparera sur la montagne un festin (Is 25;6-9).
² Vers la fin de l'Exil, un prophète anonyme avait
repris ce thème de la "pitié" du Seigneur pour son peuple :"Sur
toutes les routes, ils trouveront pâture,
sur les monts chauves seront leurs
pâturages,
Ils n'auront plus faim ni soif [ … ]
car Celui qui les prend en pitié les
guidera" (Is 49,9)
et Jésus fait écho au
prophète lorsqu'il dit à ses disciples , après trois jours de labeur :
"J'ai pitié de cette foule".
Ces correspondances entre le miracle des pains et les
prophéties de l'Ancien Testament doivent nous mettre en éveil. En général, dans
les Synoptiques, les miracles de Jésus sont des actes de puissance destinés à établir
le Règne de Dieu contre la domination de Satan ; ici, chez Matthieu, affleure
l'idée du miracle comme signe, qui sera si nette chez saint Jean ; le miracle
des pains veut enseigner quelque chose au sujet de Jésus, il veut souligner
qu'en Jésus s'accomplissent les promesses de l'Ancienne Alliance.
²
Nous
sommes donc en face d'un miracle très spécial, le seul, d'ailleurs, qui soit
rapporté par les quatre Évangélistes à
la fois.
²
Quand
on essaie de comprendre ce qui s'est passé ce jour-là, on se trouve devant un
fait troublant, du moins de prime abord : alors que Luc et Jean racontent une
seule multiplication, Marc et Matthieu en rapportent deux, l'une pour cinq
mille hommes, l'autre pour quatre mille hommes.
Mais on a de bonnes raisons de
penser que les deux récits sont deux variantes d'un même multiplication, toutes
deux riches de matériaux pour la prédication des Apôtres, et toutes deux
conservées par Marc et Matthieu, ce qui renforce l'impression que nous avons de
nous trouver en face d'une scène extrêmement importante aux yeux de la
chrétienté primitive.
Dans cet épisode du ministère en
Galilée relevons quelques détails touchant l'attitude de Jésus et celle des
disciples.
² Dans l'attitude de Jésus, une chose vous aura frappés
sans doute, c'est la ressemblance de ses gestes avec ceux du dernier souper
Jésus prit du pain // Or tandis qu'ils mangeaient, Jésus prit du pain
il rendit grâces // et ayant rendu grâces
les rompit // il
le rompit
et il les donnait à ses disciples // et
le donna à ses disciples en disant
Il va sans dire que sur la montagne Jésus a distribué un
pain matériel, et non l'Eucharistie, et pourtant toutes les traditions
évangéliques de la multiplication des pains offrent une certaine coloration
eucharistique dans les termes employés, ce qui montre que le lien entre la multiplication
et la Cène a été établi très tôt dans la prédication chrétienne ; et il est
très probable que Jésus lui-même, très consciemment, a voulu relier par une
similitude de gestes la nourriture de la foule sur la montagne et l'institution
de l'Eucharistie, le sacrement de son Corps livré pour la multitude.
C'est pourquoi, en nous approchant
dans quelques instants de la table du Seigneur, nous pourrons revivre à la fois
en toute vérité la surprise respectueuse des disciples à la Cène et la joie
toute simple de la foule rassasiée par le Messie sur la montagne.
² Dans l'attitude des disciples, c'est leur question qui
va nous retenir :"Où trouverons-nous dans le désert assez de pain pour rassasier
une telle foule ?". Certes, Jésus a pris l'initiative, en disant
:"J'ai pitié !", mais les disciples aussitôt se sentent partie
prenante de cette miséricorde, et se veulent responsables de mettre en œuvre
cette pitié de Jésus.
Et les voilà arrêtés par la disproportion de leurs moyens avec les
besoins de la foule : sept pains et quelques poissons, qu'est-ce que cela pour
des milliers d'hommes ? Tout comme nous, qui sentons douloureusement la
disproportion entre ce que nous pouvons offrir jour après jour et les immenses
besoins du monde à sauver.
Or ce contraste, ce déséquilibre entre les forces de l'homme et la
puissance du Dieu qui sauve, est le principal des secrets du Royaume, que Jésus
révélait aux pauvres de cœur. On donne beaucoup, quand on donne toute sa
pauvreté ; on donne beaucoup, quand on donne son temps, son sérieux, sa
compétence, sa loyauté ; car alors la puissance de Dieu se déploie dans la
faiblesse des hommes : c'est avec les sept pains des disciples que Jésus va
nourrir la foule.
Peu importent, dès lors, les limites imposées à notre
action par le manque de temps, la précarité des moyens, les lourdeurs structurelles,
peu importe l'isolement des témoins de Jésus : aujourd'hui, avec les forces et
les lumières d'aujourd'hui, le Christ nous associe à son œuvre de paix et de
justice et nous donne de redire :"J'ai pitié".
Tout se joue dans le quotidien. Tout commence par un
nouveau regard sur les hommes. Et dans cette perspective évangélique, réussir
sa vie, c'est se laisser donner par Dieu une certaine qualité du cœur, et se
mettre à aimer avant tout ce que Dieu aime : la liberté et la miséricorde, la
liberté d'un fils ou d'une fille qui acquiesce et assume, la miséricorde qui
met chacun(e), à toute heure et en toute rencontre, au service d'un projet de
vie.