"Tes pensées ne sont pas
celles de Dieu"
Mt 16,21-26
Notre monde a la fièvre, comme un adolescent qui
grandit trop vite ; et cette fièvre est tellement contagieuse que nous-mêmes,
nous nous sentons tendus, tiraillés, écartelés, en proie à mille questions, et
parfois travaillés par le doute.
La réponse du Christ à notre inquiétude et à notre
instabilité, cette réponse que l'Église nous transmet dans la liturgie d'aujourd'hui,
n'est pas un message de facilité ni un aval donné à nos essais de compromis,
c'est le rappel, parfois véhément, de la grande loi de la rédemption :
-
il
fallait que le Christ passât par la souffrance,
-
il
faut que le chrétien se charge de sa propre croix.
² La passion pour le Messie de Dieu, c'était un scandale
pour les Juifs, comme ce sera plus tard une folie pour les Grecs qui entendront
le message chrétien ; et Pierre, qui vient de faire une si belle profession de
foi :"Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !", méconnaît aussitôt
la portée de son allégeance au Christ. Souffrir, mourir condamné par les du
peuple ? Dieu t'en garde, Seigneur, cela ne t'arrivera pas !
En travers du dessein de Dieu,
déroutant, décevant, et face aux yeux des hommes, Pierre place un projet
humain, une visée de réussite et de puissance. Mais cela, c'est une réédition
de la Tentation du désert, et Jésus le repousse avec la même vigueur que les tentations
:"Arrière, Satan (arrière, ennemi, toi qui contrecarres le projet de
Dieu), tes pensées ne sont pas celles de Dieu, et tu mesures tout à ton désir
d'homme.
Un Messie qui
souffre,
un Maître qui
fait le service,
un Seigneur
qui lave les pieds,
un Sauveur
qui meurt pour faire revivre,cela n'a pas de sens et c'est gênant.
² C'est gênant parce que cela nous compromet à notre
tour, et Jésus l'explique aussitôt à ses disciples, c'est-à-dire les Apôtres et
tous ceux qui l'écoutaient à ce moment-là.
"Si quelqu'un veut
marcher à ma suite, qu'il se renonce !". Si quelqu'un s'engage
sérieusement, positivement, à cheminer derrière moi, qu'il sache bien en quoi
consiste cette vie de disciple.Il faudra d'abord qu'il se renie lui-même, car
celui qui veut suivre Jésus a trouvé un nouveau centre à sa vie, il n'est plus
à lui-même sa propre raison d'être, il ne vit plus à son compte, il obéit à une
autre volonté et doit modeler son destin sur celui du Messie, et reproduire
l'image souffrante et glorieuse du Fils bien-aimé.
Tout en restant lui-même, il ne
s'appartient plus, et réalise ce que nous demanderons dans un instant, dans la
prière eucharistique :"[afin] que notre vie ne soit plus à nous-mêmes,
mais à lui, qui est mort et ressuscité pour nous " Si quelqu'un veut
marcher à la suite du Messie, qu'il prenne sa croix, non pas la croix de bois
de Jésus au Golgotha, mais sa croix personnelle : déficiences du corps, désarrois
de l'intelligence, raz-de-marée de la vie du cœur, c'est-à-dire tout ce qui
fait de lui un "crucifié pour le monde", tout ce qui humainement le
paralyse, tout ce qui le compromet dans le monde avec le Nazaréen.
² Car la croix qui nous attend, c'est la croix des
prophètes, nous tous que le Père a appelés, consacrés par l'Esprit et envoyés
dans le monde pour porter aux pauvres un Évangile de pauvres. Nous avons été trop séduits par Dieu pour
pouvoir maintenant l'abandonner ; d'ailleurs, à qui irions-nous pour trouver
des paroles de vie éternelle ?
Dieu a été le plus fort dans notre vie (cf. Jérémie),
et nous voilà désormais conquis, malgré nos réticences, heureux d'être vaincus,
puisque c'est Dieu qui triomphe, "enchaînés en esprit", et pourtant
filialement libres, liés à celui qui nous appelle, pour une vie à deux qui
éclora un jour en vie éternelle. Mais, participants de la vie de Dieu, nous
sommes devenus, par l'Esprit Saint, porteurs de sa parole, et là surtout la
croix nous attend.
Si nous pouvions nous modeler sur le monde présent,
suivre sans contrainte sa nonchalance morale, épouser sans critique ses modes
intellectuelles, le monde nous accueillerait volontiers, car, ayant tué en nous
le ferment de l'Évangile, nous ne serions plus dangereux pour personne ; mais
voilà que la parole plantée en nous depuis notre vocation, et enfermée en nous
comme un feu dévorant, nous oblige, pour construire l'édifice spirituel , à
dénoncer les violences qui sévissent et certaines ruines qui se préparent, à
discerner jour après jour, pour nous et pour le monde, quelle est la volonté de
Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait.
C'est alors que, à l'imitation du Christ, nous devenons gênants
pour le monde, et que nous sentons parfois son ironie terrible sur le message
que nous portons, sur le mode de vie que nous préférons, sur la croix de Jésus
dont nous portons le signe, sur les Béatitudes qui restent l'axe de notre
cheminement.
N'allons pas dire, par lâcheté ou
par lassitude :
"Je
ne penserai plus à Lui,
je vais cesser de parler en son nom",
n'allons
pas choisir de nous taire, car le Christ lui-même nous a mis en garde contre
tout étonnement ; "Ne vous étonnez pas si le monde vous hait, car il m'a
haï avant vous.
Telle est la vie qui nous attend à
la suite du Christ :
- une existence de fils et
de filles de Dieu, tout entière traversée par le mystère pascal de mort et de
vie,
- une existence de prophètes
vouée au mystère pentecostal de l'Église
Cette vie de baptisés confirmés par
l'Esprit, cette vie si riche des dons du Christ, Dieu nous la fait vivre en
habits de tous les jours, dans le réalisme très humble de l'Évangile, et c'est
elle qu'il nous faut offrir une fois de plus ce matin, en sacrifice vivant,
saint, agréable à Dieu ; c'est là le culte spirituel que tous ensemble nous allons
lui rendre.