Mt 11, 17-19
² Ce jour-là Jésus dit aux foules : "À qui vais-je
comparer cette génération? Elle est comparable à des enfants assis sur les
places, qui en interpellent d'autres : Nous avons joué de la flûte, et vous
n'avez pas dansé. Nous avons entonné un chant funèbre, et vous ne vous êtes pas
frappé la poitrine.
En effet, Jean est venu, il ne mange ni ne boit, et
l'on dit : "Il a perdu la tête".Le Fils de l'homme est venu, il
mange, il boit et l'on dit : "Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des
collecteurs d'impôts et des pécheurs,"
Mais la sagesse a été reconnue juste
d'après ses œuvres.
*
² Jésus savait regarder, et bien des détails de
l'Evangile nous le montrent passionné pour la vie quotidienne, surtout celle
des petites gens des villages et des bourgs. C'est ce regard de poète sur la
vie de tous les jours qui donne aux paraboles de Jésus tout leur charme et une
grande partie de leur force émotionnelle.
Nous le constatons une fois de plus dans la parabole
d'aujourd'hui. Jésus a observé les chamailleries des gamins sur la place ; il
se souvient peut-être de certains après-midi de son enfance, où tous les jeux
tournaient court par la mauvaise humeur de quelques-uns.
- En deux phrases, Jésus campe la scène. Sur la place,
poussiéreuse comme il se doit, deux bandes d'enfants sont assises à distance
l'une de l'autre. D'un côté, les bons gosses, de l'autre les mauvaises têtes.
Les bons gosses sont décidés à jouer ; ils proposent d'abord un jeu gai, un jeu
de garçons : imiter la ronde des hommes un jour de noces. Puis ils essaient un
jeu de filles, triste cette fois : il s'agit de pleurer et de se battre la
poitrine comme les femmes à l'enterrement. Mais dans les deux cas ils se
heurtent au refus buté du groupe d'en face, qui ne veut jouer à rien. Les bons
gosses pourtant s'offrent à assumer la part du jeu la moins amusante : jouer de
la flûte pour les autres, hurler les lamentations pour les autres. Finalement
tout le monde s'ennuie, et les gosses délurés s'en prennent aux boudeurs,
- Jésus applique immédiatement la parabole aux adultes
qui l'écoutent ou qui refusent son message.
Dieu dans sa sagesse, fait feu de
tout bois pour amener les hommes à son jeu. Il a d'abord envoyé Jean, le Baptiste,
en précurseur. Son style prophétique, érémitique, élianique, a bousculé et
raidi les docteurs de la Loi, qui l'ont fait passer pour un demi-fou (Lc 7, 34)
; son ascèse, par ailleurs, a rebuté une génération amollie.
² Vient ensuite Jésus, avec son bel équilibre : il mange
et boit avec tous, conscient d'inaugurer le temps de la joie, le temps des
noces. Et l'on dit, dans son dos : "Voilà un glouton. Vous savez, il boit
sec, et il n'est pas regardant pour ses amitiés : on le voit partout avec des
publicains et des pécheurs."... Dans cette génération, conclut Jésus, le
plan de Dieu rencontrera toujours la même obstination, le même refus a priori.
Comme disait déjà le vieux proverbe d'Israël :" Si un sage conteste avec
un insensé, qu'il se fâche ou qu'il rie, il n'y aura pas de paix. " (Pr
29, 9)
² Cependant Dieu trouvera toujours sur terre des enfants
de bonne volonté, de bons joueurs qui accepteront d'entrer dans le mystère du
salut et qui feront bon accueil à tout ce que le Maître proposera, à l'exigence
de l'ascèse comme au devoir de rester joyeux. La Sagesse de Dieu sera reconnue
juste, opportune, admirable, par tous ceux qui accepteront que Dieu soit libre,
libre de ses voies, de ses choix, de ses dons. Il y aura toujours sur terre des
esprits et des cœurs ouverts à la nouveauté, qui sauront reconnaître en Jésus
la Sagesse du Père venue comme chez elle parmi les humains.
Nous-mêmes, en ce temps de l'Avent ;
qu'attendons-nous, sinon une nouvelle visite du Christ Sagesse de Dieu ? Nous
ne valons pas mieux que les autres hommes, nous ne sommes ni plus clairvoyants
ni plus courageux, et nous sommes assis sur la même place poussiéreuse, lassés
parfois de tout, même de jouer au jeu de Dieu, tristes devant l'effort, rétifs
au message de conversion du Baptiste, craignant de ne pas manger ni boire tout
notre soûl à la table de ce monde. Mais nous avons une richesse à partager :
c'est que nous attendons la visite de Dieu. Bientôt, au cœur de la nuit, un son
de flûte s'élèvera, très doux, très chaud, presque timide : la flûte du Messie.
Alors nous cesserons de bouder et nous nous lèverons pour danser, puis nous
nous mettrons en route tous ensemble jusqu'à un berceau où nous attendra
l'Enfant sage, la Sagesse faite enfant.