Mt 23,27-31
² Le contraste entre le dehors et le dedans, le divorce entre
l'apparence et la réalité, Jésus n'aurait pas de mal à les déceler dans notre
vie comme autrefois dans celle des Pharisiens; et il nous arrive parfois
d'éprouver l'impression désolante d'une inauthenticité qui colle à notre vie,
personnelle ou communautaire. Nous connaissons donc bien les souffrances d'un cœur
partagé: elles risqueraient même, à certains jours de nous paralyser. Tant de
grâces reçues du Seigneur, tant de lumières qui ont guidé notre route vers lui,
tant d'années déjà vécues à son service, et au bout du compte une perception
plus vive que jamais de notre misère et de notre impuissance!
Le Seigneur n'a même pas besoin de nous dire, comme
aux scribes et aux pharisiens: "Malheureux êtes-vous!"; c'est nous
qui arrivons à lui, pas fiers du tout, pour lui redire, comme le Psalmiste:
"Je suis trop malheureux!"
Je voulais une vie toute consacrée à ton règne, et me
voilà encombré de restes inutiles, ceux de mes projets trop humains. Je me
voulais léger sur la route, sans sac ni bâton, et me voilà retenu par tant de
liens !
Tu voulais, Seigneur, faire de notre maison
fraternelle une maison de prière, et la voilà, à certaines heures, bruyante et
affairée. Nous décorons des basiliques, nous fêtons nos prophètes, nous
célébrons leur centenaire, et en même temps il nous arrive, dans le quotidien,
de tourner le dos à l'aventure spirituelle.
² Mais vient un jour, et c'est
un jour de grâce, ou nous comprenons qu'il ne servirait à rien de sauver les apparences
et de recrépir les façades, car il est impossible de faire illusion à Dieu.
Devant lui nous sommes à découvert, pris dans une lumière de bonheur qui ne
laisse aucune ombre. Devant lui rien ne servirait de vouloir embellir ou
protéger l'image de nous-mêmes, car il ne se réfère qu'à une seule Image, celle
de son Fils bien-aimé, et c'est cette Icône-là que patiemment il reproduit dans
notre cœur. Devant lui nos choix prennent leur valeur éternelle; nos
possessions, nos désirs et nos oeuvres pèsent leur vrai poids, celui de
l'amour.
Dieu nous est plus intime que l'intime de nous-mêmes,
comme disait Augustin ; son regard voit dans le secret et son Esprit scrute nos
profondeurs. Dès lors ce qui nous rendra authentiques, c'est de nous vouloir
transparents à ce regard de Dieu, pour qui il n'y a ni dedans ni dehors. Ce qui
écartera, de notre vie personnelle comme de notre témoignage communautaire,
toutes les distorsions entre l'être et le paraître, c'est de redire comme
Augustin dans la confiance et l'humilité: "Tu nous as faits pour toi,
Seigneur", chacune et toutes ensemble. Ce qui effacera de notre cœur les
déformations de l'image de Dieu, c'est de regarder longuement le Fils unique
recevant du Père toute sa vie et toute sa mission.
² Quand nous entendons le Christ
appeler si vigoureusement ses contemporains à la vérité intérieure, loin
d'écarter son message comme sévère et pour nous hors de saison, nous pouvons y
lire sa volonté de réussir l'homme et de lui conférer toute sa dignité. Un
désir monte alors en nous, frais comme notre enfance, celui d'être vrais
jusqu'au bout dans notre amour, dans notre prière, dans notre service; et la
prière qui nous vient au cœur est la demande du psalmiste à son Dieu :
"Unifie mon cœur pour qu'il révère ton Nom!" Unifie en moi l'homme
qui veut paraître et "l'homme caché du cœur".
Nous jetons alors tout notre espoir d'authenticité en
Celui que Marie elle-même appelait "mon Sauveur". Nous cessons de
regarder avec tristesse nos calculs et nos compromis pour prêter l'oreille aux
promesses de Dieu. Le malheur aussitôt se change en Béatitude, et nous
entendons Jésus nous redire, comme aux foules du Lac:
"Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la
justice".
Bienheureux
ceux qui mettent leur joie à s'ajuster au vouloir du Père.