"Tu ne
commettras pas de meurtre"
² Là où
l'ancienne loi parlait de meurtre, Jésus parle de colère. Là où les Anciens ne
retenaient que l'interdiction de tuer, Jésus atteint d'un coup la racine du
mal; il nous dit, en quelque sorte: "tu maîtriseras ton agressivité".
Et c'est tout un programme de conversion personnelle et de vie fraternelle que
Jésus esquisse devant nous lorsqu'il nous laisse pour consigne:
"Quand tu vas présenter ton offrande à l'autel,
si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre
toi,
laisse là ton offrande devant l'autel
et va d'abord te réconcilier avec ton frère".
² Tuer
quelqu'un, cela ne nous arrive pas, sinon dans des cauchemars. Mais à côté du
meurtre proprement dit, il y a bien des manières d'empêcher l'autre de vivre,
de se mettre en travers de son bonheur ou de sa liberté, bien des manières de
l'ignorer ou de le rayer des vivants qui nous intéressent.
Oui, l'agressivité est tapie quelque part à l'intime de nous-mêmes, et à
certaines heures montent en nous des mouvements, des réflexes, des pulsions de
haine qui ne sont pas des meurtres, certes, mais qui ont partie liée avec
l'homicide, parce qu'ils tendent à éliminer l'autre de notre champ d'action, de
notre affection ou de notre souvenir.
Et Jésus vise surtout les moments où cette agressivité comprimée en nous
explose en colère, en mépris, en paroles d'intolérance et de rejet.
² Parfois
les personnes qui focalisent le plus nos ressentiments sont celles qui traversent
le plus notre vie quotidienne: un compagnon ou une collègue de travail, qui
réveille en nous de vieilles rivalités, le conjoint, dont on oublie la valeur
pour ne plus voir que les misères, un frère ou une sœur qui a déçu dans la vie
communautaire, un enfant qui semble renier ce qu'on a fait pour lui, mais aussi
des parents, qui n'ont pu donner que ce qu'ils avaient reçu, ou encore des
responsables qui ont mal mesuré leurs décisions.
² Quand nous arrivons devant l'autel avec
notre offrande, avec notre faim de Dieu, tout ce négatif qui fermente en nous
nous pèse encore plus qu'à tout autre moment, parce que, dans la logique de
l'Evangile, notre relation au frère authentifie notre relation à Dieu, et notre
désir de nous approcher de Dieu implique la volonté de nous rendre proches du
frère ou de la sœur.
Mais là plus que jamais un discernement s'impose, car, s'agissant de
l'agressivité, des sentiments agressifs, il importe de ne pas tout culpabiliser,
et de ne pas non plus innocenter en nous des réactions dont nous sommes
responsables devant Dieu.
L'Esprit Saint, si nous l'invoquons, nous aide à dissocier en nous ce qui
est misère de ce qui est péché. La misère, c'est tout ce paquet insaisissable
de sentiments négatifs qui nous habitent malgré nous, qui se réveillent malgré
nos effort : c'est l'agressivité qui nous agresse, et de celle-là nous pouvons
faire une offrande, et l'apporter à l'autel, sur l'autel, pour que le Christ
l'emporte dans sa victoire. Le péché, lui, se situe à un tout autre
niveau: c'est de s'enfermer volontairement dans un sentiment agressif. Le
péché, c'est de classer une fois pour toutes un homme ou une femme, de
désespérer d'un enfant, de verrouiller son cœur quand l'autre cherche la paix.
Nous péchons aussi par agressivité lorsque nous refusons d'assainir le
passé en le reprenant dans la miséricorde du Christ, ou lorsque nous regardons
uniquement ce qu'on nous a fait ou pas fait, ce qu'on nous doit
et qui n'est pas reconnu. Car nous avons toujours notre part de responsabilité,
d'égoïsme, d'agressivité; nous avons toujours notre dette, et il se peut
qu'effectivement notre frère ou notre sœur ait "quelque chose contre
nous", comme dit Jésus, un reproche mérité qu'il nous fait, ou qu'il
pourrait nous faire.
C'est là qu'une
démarche de réconciliation devient urgente, et Jésus nous en donne la force,
spécialement dans cette Eucharistie qui est le sacrement de l'unité, de l'amour
retrouvé.
Frères et sœurs,
nous voilà devant l'autel, avec l'offrande de notre vie. Déposons-la, et
hâtons-nous, par le cœur, là où Jésus nous envoie pardonner.
Il nous donnera sa joie en échange.