² Dans quelques instants, en reprenant ensemble le credo
de toute l’Église, nous
redirons, à
propos du Christ
Jésus: «Il a été conçu
par une action unique de l'Esprit saint, il est
né de Marie
Vierge».
Cette affirmation nous arrive en
ligne droite de la première et deuxième générations
chrétiennes à travers les
récits de Mathieu
et de Luc. Luc a
vu les événements
surtout du
point de vue de Marie, Mathieu
du point de
vue de Joseph, et leur
convergence n'en que plus significative: nous touchons
là le
sol ferme de
la tradition primitive.
Évidemment, nous aimerions plus de détails, et nous
aurions à l'esprit bien des
solutions de rechange pour que les choses
se soient passées
autrement ! En particulier, il y a cette
question qui revient si souvent
dans les
cercles bibliques : dans l'Ancien Testament, Dieu s'est
servi parfois de couple longtemps stériles pour réaliser son plan,
mais en suivant
les processus ordinaires de la nature. Pourquoi, dans le
cas de Joseph
et de Marie, n'a-t-il
pas fait de
même ? À cette question, Dieu seul
pourrait répondre, et il
est bien clair
que nos solutions
de rechange ne peuvent changer
le plan de
Dieu. Or
en revanche, ce que nous
pouvons et devons faire,
c'est de lire
ces témoignages de Luc et
de Matthieu avec toute la
loyauté de notre intelligence pour essayer de
comprendre l'initiative de Dieu.
L’évangéliste Mathieu n'a
pas fouillé la psychologie de Joseph -
et nous nous
garderons bien, de notre
côté, d’inventer
quoi que ce soit - mais il
a voulu éclairer
théologiquement les faits et en
tirer une sorte
de catéchèse pour ses lecteurs, des chrétiens
venus du monde
juif. Et
son récit, tels qu'il l’a mené,
souligne deux idées principales: - Jésus
vient au monde
dans la lignée
de David,
répondant ainsi à l'attente
de son peuple, - et il le fait
par l'intermédiaire de Joseph,
qui l'adopte
légalement comme fils.
En
ce qui concerne Jésus, il est
dit d'abord qu'il vient au
monde dans la grande famille
d'Abraham et
de David et
qu'il est le
Messie attendu. C'est le
sens de la
longue généalogie qui ouvre l'évangile
de Matthieu, qui d'Abraham descend au roi David
et se termine
ainsi: "Mattan engendra Jacob, Jacob
engendra Joseph, l’époux
de Marie,
de laquelle naquit Jésus,
appelé Messie." Saint
Paul nous le
confirmait, à sa manière, il y a un
instant: du
point de vue
humain, il
est né de la race de David, et dès
l'aurore du
christianisme, dans la communauté
où enseignait Matthieu, on
a reconnu en
Jésus né de Marie le Messie
promis par Isaïe comme
devant naître d'une vierge. Le Messie, c'est-à-dire l’Elu de Dieu rempli de l'Esprit Saint pour
réaliser sa mission au milieu des hommes.
² Le nom que
recevra cet enfant attendu par Marie
est chargé de signification. Souvent dans l'Ancien Testament, le nom
indique ce qu’est et ce
que doit faire
un homme dans
le dessein de Dieu. C'est
à la fois un
résumé de la personne et un
programme de vie. Ce
Jésus à naître
sera: « le
Seigneur qui sauve », il sera
celui qui libérera
son peuple de ses péchés.
Libération d’ordre
moral et spirituel, et toute
libération qui se réclame du
Christ doit promouvoir cette
restauration du rapport entre l'homme
et Dieu.
Libération universelle, qui
s'adressera non seulement au peuple de l'ancienne alliance, mais à
tous ceux et
toutes celles qui par la foi, deviendront enfants d’Abraham. Le titre
d'Emmanuel vient compléter ce portrait
théologique du Fils de Marie. Il vient
du prophète Isaïe et constitue, lui aussi, un programme, une mission. Ce
Dieu
présent dans l'histoire
des hommes,
Dieu prenant fait et
cause pour réussir l'homme,
Dieu cheminant avec les hommes
pour se les
réconcilier.
Et ce titre d’Emmanu-el, Jésus le revendiquera solennellement, au moment de quitter ses disciples
et après les
avoir envoyés à toutes les
nations: «Voici que moi, je vais
être avec vous
jusqu'à la fin du monde».
² Mais si Jésus entre ainsi dans la
mission qui est celle du
Messie dans l'histoire du
peuple de Dieu, c'est par
l'intermédiaire de Joseph,
qui l'adopte
légalement comme fils, et c’est
le deuxième point sur lequel Matthieu insiste. En
un seul mot,
Matthieu campe cet homme devant
nous: Joseph
était un homme
juste. Juste
au sens biblique, c'est-à-dire un croyant cohérent avec sa foi, un homme
disposé, par
sa sainteté, à entrer dans
le dessein de Dieu,
quel qu'il soit, un
homme juste, parce que
totalement "ajusté" au
vouloir de Dieu. Joseph
sait qu'au besoin il aurait
la Loi pour
lui, il
sait aussi qu'une dénonciation fracassante aurait des conséquences terribles pour Marie et l'enfant; il
sait surtout
qu'il ne sait
pas et il
n'en dort plus. Il se
décide pour la solution la plus
discrète, la plus respectueuse
des personnes, la plus
proche possible de celle que
Dieu lui-même prendrait.
Et Dieu, qui est déjà
à l’œuvre par son Esprit Saint dans
l’existence de Marie, intervient
parallèlement dans la vie de
Joseph et lui
découvre l'essentiel de son
plan. Aussitôt
Joseph infléchit sa route:
il ne craindra
plus d'accueillir
chez lui Marie, son épouse; et il
va avoir un
rôle irremplaçable dans l'avènement
du Messie.
Grâce à lui, en effet, l'enfant
à naître sera
légalement rattaché à la lignée
de David.
Grâce à lui, en Jésus
de Nazareth on pourra reconnaître le Christ de
Dieu, tel qu'il
était annoncé par Isaïe.
*
²
Au fond, la
grande force de Joseph a
été d'accueillir l’initiative de Dieu. C'est
en cela surtout
qu'il était intimement accordé à ce que vivait Marie; c'est en
cela aussi qu'il conteste nos lenteurs, nos réticences
et qu'il vient
nous réveiller, quand la tentation nous guette de
faire de Dieu
notre satellite, et de
le mettre à
notre service. Un jeune
garçon de cinquième
commentait ce passage:«Il n'y a
pas à craindre
de perte la
face, quand
c’est Dieu qui agit dans
notre vie».
Mais peut être le message
le plus urgent
de Joseph à
notre temps est-il celui de sa mesure et
de sa discrétion, parce la discrétion
a été pour lui une forme
héroïque de non-violence. Devant des situations inextricables, révoltantes, ou désespérées, situation d’Eglise, de
paroisse, de
famille, de foyer, de
communauté, volontiers nous réagirions en libérant notre agressivité, en nous donnant le
droit d'être intransigeants, en refusant désormais
d'être solidaires des nôtres dans le difficile
cheminement de l'Evangile. C'est
alors qu'il nous faut réapprendre le style de Joseph. Quelquefois même, nous
serions tentés de menacer,
d’imposer des
ruptures. Mais on ne réforme pas un corps,
si petit soit-il, par
une menace de rupture. C'est
toujours de l'intérieur et
avec une infinie patience,
que l’on réanime ce qui doit être
réanimé. Alors seulement la confrontation édifie. Toute rupture qui, sur le moment,
semble apaiser les tensions, est, en définitive, un
appauvrissement, un refus d’opérer les dépassements essentiels à toute
vie chrétienne pleinement responsable et solidaire.
(d'après le
Pasteur Schütz).