Pourquoi ne jeûnent-ils pas ?
Mt 9,14-15
² Pourquoi les disciples ne jeûnent-ils pas ?
La
question posée ce jour-là à Jésus est importante, dans le contexte de l'époque.
En effet elle n'est pas adressée à Jésus par les Pharisiens, avec qui les relations
sont plus ou moins tendues, mais par les disciples de Jean le Baptiste, donc
par des spirituels authentiques.
Et Jésus va répondre dans le langage
typique du Baptiste.
Quand on demandait à Jean comment il
se situait par rapport à Jésus et à sa popularité, Jean répondait :"Moi,
je ne suis pas le Messie, mais je suis envoyé devant lui. Celui qui a l'épouse
est l'époux" (Jn 3,25).
² Aucun doute possible. Pour lui, c'est
le Messie Jésus qui est l'époux de la communauté sainte. Déjà l'Ancien
Testament présentait comme des épousailles l'amour sauveur de Dieu pour la communauté
des croyants : un amour porteur de
fraîcheur et d'espérance :
"Comme un jeune homme épouse
une vierge,
ton bâtisseur t'épousera" (Is
62,5)
"Ton Créateur, c'est ton Époux
…
D'un amour éternel j'ai eu pitié de
toi" (Is 54,5.8)
Jésus, le Fils de l'Homme, a réalisé
ce projet de Dieu : il a épousé l'humanité qu'il voulait sauver. Et ce que le
Baptiste ne pouvait que pressentir, Paul l'enseignera avec enthousiasme :
"Le Christ a aimé l'Église et
s'est livré pour elle,
afin de la sanctifier …
afin de se la présenter à lui-même,
cette Église,
[comme une épouse] sans tâche ni
ride … toute sainte et sans reproche" (E 5,26).
La
présence de Jésus sur terre parmi ses disciples était donc un temps béni. Le
Messie de Dieu, le propre Fils de Dieu, était chez les siens, le Christ
inaugurait ses noces avec l'humanité : c'était, pour la communauté des
croyants, pour les Apôtres et les disciples, le moment de fêter l'Époux, tout
proche et bien visible.
² " Viendront des jours, dit Jésus,
où l'Époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront".
De
fait Jésus a été arraché aux siens lors de sa passion et de sa mise au tombeau,
et encore maintenant sa gloire de Ressuscité est cachée à nos yeux de chair. Il
est présent à sa communauté malgré les signes de l'absence, et il nous fait
vivre la dernière des Béatitudes qu'il a proclamées : "Bienheureux ceux
qui croient sans avoir vu".
Ce temps, ce long temps de la
présence cachée, c'est le temps de l'Église, c'est le temps où nous avons à
inscrire notre fidélité. C'est le temps où il nous faut vivre de la foi dans un
monde difficile, confrontés souvent à notre monde intérieur et à nos propres
habitudes.
"C'est alors qu'ils
jeûneront", dit Jésus.
Si
nous jeûnons, si nous entrons dans une ascèse joyeuse, c'est donc, non pas par
un quelconque masochisme, mais pour garder le contact avec l'Époux enlevé, pour
rester unis par la foi et l'espérance avec le Ressuscité, pour capter chaque
jour la longueur d'ondes de son amour qui sauve.
Ce jeûne-là, le jeûne avec Jésus et
pour Jésus, va donc plus loin et plus profond que les renoncements extérieurs
et mesurables : le chocolat, le dessert et les cigarettes. Il consiste à rester
en deçà de nos désirs pour retrouver le désir de Dieu et laisser grandir.
Notre jeûne, c'est de tempérer
toutes nos faims, pour que notre vraie nourriture soit d'accomplir, comme
Jésus, la volonté du Père. La faim du corps, la faim des yeux, la faim des sens
; la soif de l'imagination, l'égoïsme, ou la volonté de puissance, tout cela,
avec la force de Jésus, va s'apaiser en nous, pour que nous puissions, avec une
nouvelle liberté, écouter Dieu et regarder vivre nos frères et nos sœurs.
C'est ce jeûne-là, le jeûne
libérateur, le jeûne qui rajeunit le cœur, que Jésus visait sans doute quand il
conseillait :
"Pour toi, quand tu
jeûnes, parfume-toi la tête".