La Sainte Famille
Mt 1
Hier ils étaient deux; aujourd'hui
ils sont trois, et ce bébé a transformé leur vie. Il avait pourtant bien failli
briser leur bonheur à tout jamais; à tel point qu'un ange du Seigneur avait dû
rassurer Joseph: "Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, car
ce qui a été engendré en elle vient de l`Esprit Saint".
Depuis ce jour-là, ils l'avaient
attendu tous deux avec la même joie, parce que tous deux, quoique différemment,
le recevaient de Dieu même. Et le voilà, entre eux deux, bien vivant, bien
présent. Il respire, il pleure, il sourit; et toute la vie s'organise en
fonction de ce Fils de Dieu fait homme.
Tout le mystère de la Sainte Famille
est là, dans l'ordinaire du Fils de Dieu, dans le quotidien des cœurs qui
l'accueillent. Mystère d'obéissance, mystère de simplicité et de paix, cet
exemple de la famille de Jésus doit pénétrer chacune de nos vies, car tout ce
qui se fait de grand dans l'Eglise se fait dans la soumission à Dieu et avec la
douceur de Jésus. Partout sur terre où Dieu a fondé une famille, famille
religieuse ou foyer chrétien, c'est le mystère de Nazareth qu'il s'agit de
vivre.
Cette charité au quotidien, qui est
le seul vrai visage de la sainteté, nous la devinons, discrète et admirable,
dans le cadre privilégié de la maison de Nazareth; et saint Paul la transpose
et la décrit, avec réalisme et enthousiasme, comme l'ambiance de la maison du
chrétien, une ambiance créée et sauvegardée avec courage par les époux, les
enfants, les frères et sœurs (Col 3,12-17).
La vie fraternelle, celle que Jésus
a vécue avec son petit collège des Douze, n'est jamais une réussite purement
humaine, ni une conquête définitive. Enracinée dans l'aujourd'hui, on ne
l'aperçoit jamais que sur l'horizon de l'espérance.
La vie fraternelle selon l'Évangile,
ce n'est pas le privilège des forts, mais souvent la manière chrétienne de
vivre les faiblesses sous le regard de Dieu. Il faut pour cela, dit Paul, des
entrailles de miséricorde; autrement dit, la vie commune réclame des personnes
vulnérables à la pitié et à la compassion. Or le rythme du monde moderne et le
voisinage communautaire tendent à faire de nous des êtres insensibles, et l'on
ne prend plus le temps d'exister ni de comprendre.
Il faut donc se revêtir de
bienveillance, c'est-à-dire garder coûte que coûte sur les personnes et les
événements un regard positif, et avoir toujours en soi-même une lumière pour
l'autre.
Mais
cette réceptivité à l'autre, cet espace d'accueil ouvert en nous comme une
blessure inguérissable, ne peuvent exister et subsister que par la
désappropriation de nous-mêmes et l'humilité évangélique.
L'humilité, c'est la grande force de
ceux qui ne veulent pas passer en force, c'est l'évidence paisible de ceux qui
ont mesuré une fois pour toutes leur vie, leurs désirs et leurs capacités à
l'échelle du Royaume de Dieu, c'est la transparence de ceux qui sont vrais avec
eux-mêmes, qui ont renoncé à vivre au niveau d'un personnage ou à poursuivre
une image rêvée d'eux-mêmes ou de leur destinée.
C'est elle, l'humilité chrétienne,
qui seule peut nous donner les réflexes de la douceur. Il s'agit en effet,
d'aborder nos frères ou nos sœurs avec
des mains qui ne font jamais mal, avec des yeux qui ne ferment jamais l'espoir,
avec des mots qui ne créent pas de distance.
Qui dira, aussi, les merveilles de
la patience dans une vie fraternelle? Être patient, c'est savoir souffrir, et
c'est aussi savoir que l'autre souffre. Et de même que l'humilité ouvre à
l'autre un espace, par la patience on lui donne le temps, le temps de se reprendre,
de se comprendre, de se convertir, le temps de recommencer.
Et toutes ces vertus: compassion,
bienveillance, humilité, douceur et patience, qui redonnent au frère ou à la sœur
le temps et l'espace pour vivre et se dire, toutes ces vertus qui recréent,
nous identifient progressivement au Dieu créateur, au Dieu Père qui choisit,
qui sanctifie et qui aime, qui fait sans cesse, en chacune, toutes choses
nouvelles.
C'est dans la générosité de Dieu que
nous pouvons puiser l'élan nécessaire pour dépasser les limites de notre cœur,
de notre intérêt ou des nos goûts, aimer sans attendre de retour et faire le
premier pas de la réconciliation ou de la miséricorde.
Car
supporter, c'est bien et c'est méritoire, mais quand je "supporte"
l'autre, le mal, malgré moi, reste en lui, et souvent en moi-même. Au-delà du
support, il y a le pardon, qui détruit le mal en moi et en l'autre, le pardon
mutuel, par lequel deux disciples prolongent l'un vers l'autre, l'un pour
l'autre, la miséricorde de Jésus qui les sauve tous deux.
Alors
la paix déborde comme un fleuve, de la famille ou de la communauté sur l'Église
tout entière, la paix selon le Christ, qui est l'équilibre dans le mouvement. Et
quand s'établit, entre les frères ou les soeurs
de Jésus, cette paix dynamique et courageuse, ils découvrent,
émerveillés, la force du lien qui les soude, en dépit de leurs faiblesses ou de
leurs différences. Ils reconnaissent alors, dans la joie, que le Christ les a
appelés et les a unis pour les introduire ensemble dans sa paix.
fr. Jean Lévêque