"Donnez-leur vous-mêmes à
manger"
Mt 14,13-21
Les premières communautés
chrétiennes ont beaucoup médité sur le miracle des pains, à tel point que les
Évangélistes ont recueilli dans la tradition orale six récits de l'épisode,
dont deux chez Marc et deux chez Matthieu; Manifestement, ils ont voulu ne rien
laisser se perdre des souvenirs de leur communauté.
Et ils ne se sont pas trompés en
accordant à ce miracle des pains une place privilégiée dans leur Évangile, car
cette multiplication de la nourriture pour une foule dans un lieu désert avait,
dans l'intention de Jésus, une portée symbolique extraordinaire. C'était un
geste qui regardait à la fois vers le passé, vers le présent et vers l'avenir.
² Vers le passé, car il rappelait le don de la manne au
désert, et donc la providence inlassable de Dieu pour son peuple tout au long
de son histoire ; de plus, pour ceux des premiers chrétiens qui connaissaient
l'Ancien Testament, la mention des corbeilles pleines de restes évoquait
immédiatement le miracle du prophète Élisée, raconté en 2 Rg 4,43-44.
Ainsi, par ce miracle des pains, Jésus se présentait
comme supérieur à la fois :
- à Moïse, qui n'avait été
que témoin du don de la manne,
- à Élisée, qui n'avait nourri que cent personnes.
² Pour le présent, le miracle était destiné à susciter
la foi en Jésus chez les Galiléens. Depuis des mois, Jésus parlait, dans leurs
synagogues et en plein air ; mais ses guérisons avaient finalement plus de
succès que son message. Quelques jours auparavant, Jésus venait d'être pratiquement
rejeté par ses compatriotes de Nazareth : après quelques prédications dans la
synagogue de sa jeunesse, il avait dû se rendre à l'évidence : on ne le suivait
pas, on s'obstinait à attendre de lui les prises de position et les entreprises
d'un Messie politique.
C'est malheureusement encore dans ce sens que les
Galiléens vont réagir au miracle des pains : ils voudront, dit saint Jean, enlever
Jésus pour le faire roi, alors que Jésus voulait être perçu comme l'Envoyé de
Dieu, le vrai berger d'Israël, capable, au nom et avec la puissance de Dieu, de
rassembler et de nourrir son peuple.
Mais en même temps qu'un appel à la
foi de tous les Galiléens, le miracle des pains voulait être un enseignement
destiné aux Douze. Le souci des foules, la pitié pour les brebis sans berger,
l'attention à tous les besoins de l'humanité, tous ces sentiments qui dictaient
la conduite journalière de Jésus devaient passer désormais dans le cœur des
disciples : "Donnez-leur vous-mêmes à manger".
Au-delà de la faim matérielle des
hommes, que les Apôtres ne pourront jamais oublier, Jésus vise une faim plus
radicale, qu'il est seul à pouvoir combler : la faim de la parole de Dieu, de
cette parole qui ouvre l'avenir et qui met debout ceux qui l'entendent. Nourris
par Jésus avec la foule dans le désert, les Apôtres, à leur tour, devront
nourrir le peuple de Dieu, avec le pain même de Jésus, le pain de sa révélation
et le pain vivant de son Corps ressuscité.
² Et c'est
là que le miracle des pains pointe vers l'avenir.
Le pain à satiété dans le désert préfigure l'Eucharistie que Jésus donnera à
son peuple la veille de sa mort. Vous avez remarqué que les gestes de Jésus
lors de la multiplication des pains sont les gestes du chef de famille bénissant
le pain à chaque repas, ceux-là mêmes que Jésus refera le soir du Jeudi-Saint
:"Jésus prit du pain, le rompit, le bénit et le donna à ses
disciples."
Et plus lointainement encore, le
miracle du peuple rassasié préfigure, dans la pensée de Jésus, le rassemblement
définitif de tous les hommes de bonne volonté dans le Royaume du Père ; c'est
un avant-goût du Royaume messianique dont Jésus parle si souvent dans ses paraboles.
D'où l'importance d'un petit détail,
que les Évangélistes ont relevé : il restait douze corbeilles ; entendons : les
douze tribus d'Israël avaient été rassasiées, le peuple de Dieu tout entier
avait trouvé la joie auprès du Messie.
En cette fête du Corps et du Sang du
Christ ressuscité, en ce jour où la foule des chrétiens, par millions, jusqu'au
bout de la terre, est rassasiée et fortifiée par le don de Jésus, rassemblée et
unifiée par son Corps et son Sang, nous percevons sans doute plus nettement
comment notre Eucharistie quotidienne résume, condense, pour nous et pour
l'Église, toute l'histoire du salut, passée, à venir et présente.
Chaque jour l'Eucharistie de la
communauté tourne nos yeux vers le passé, vers le moment de la mort glorifiante
de Jésus, cette Heure où, une fois pour toutes, il est passé de ce monde au
Père.
En même temps, chaque communion des
frères ou des sœurs à l'Eucharistie, à l'action de grâces du Seigneur, pointe
vers l'avenir définitif, et anticipe le moment où Jésus viendra de nouveau,
pour nous prendre tous, corps et âme, dans sa gloire.
L'Eucharistie est ainsi à la fois
mémorial et promesse, souvenir et espérance, et c'est pour cela qu'elle est,
chaque jour, pour le temps présent, le pain du voyage ; mais c'est une
nourriture que seule la foi peut recevoir et assimiler. Il y a assez de signes
extérieurs pour guider nos yeux et notre cœur, mais la réalité, la vie que Dieu
donne, demeure au-delà des signes et donc hors de nos prises habituelles. Il y
a toujours une distance, un reste de distance, et cette distance, seule la foi
peut la franchir.
N'attendons pas que l'Eucharistie
devienne pour nous évidente. Jésus ne l'a pas instituée pour cela, mais pour
nous introduire plus sûrement dans son mystère. Lorsque nous tenons
l'Eucharistie dans nos mains, ce que nous voyons, ce que nous touchons, ce que
nous goûtons, n'est que l'entrée dans le mystère. Tout repose en définitive sur
la parole de Jésus, que nous redisons sans pouvoir en épuiser la richesse :
"Ceci est mon Corps ; ceci est mon Sang".
Frères et sœurs, l'Eucharistie qui
nous réunit aujourd'hui nous fait regarder à la fois vers le passé, vers le
présent et vers l'avenir. Elle est à la fois, pour nous, un mémorial, une
présence, et une promesse ; à la fois une souvenance de l'Heure de Jésus, une
présence et une alliance dans l'aujourd'hui de l'Église, une promesse, une
assurance, une garantie et une espérance de la gloire.
Et c'est ce que nous chanterons
ensemble dans un instant, après la consécration du pain et du vin, quand le
Seigneur se sera rendu présent d'une nouvelle manière parmi nous :
"Gloire à Toi, qui étais mort.
Gloire à Toi, qui es vivant : tu es
aujourd'hui notre Sauveur et notre Dieu.
Viens, Seigneur Jésus : hâte-toi de venir
achever le monde."