Élie est déjà venu
Mt
17,10-13
Lorsque les Juifs, au temps de Jésus, évoquaient la
venue du Messie et cherchaient à en repérer les signes, un texte de Malachie
leur venait immédiatement à la mémoire :
"Voici que j'envoie
mon prophète Élie, dit le Seigneur,
avant que ne vienne le
Jour [..] du Seigneur.
Et il retournera le cœur
des pères vers le cœur des fils,
Et le cœur des fils vers
le cœur des pères". (Mal 4,5)
Et
les adversaires de Jésus tiraient argument d'un texte comme celui-là pour
contester sa messianité : puisque Élie n'est pas encore revenu, ce Jésus ne
peut se prétendre le Messie d'Israël ! Dans le dessein de Dieu, Élie doit venir
d'abord , pour mettre tout en ordre en Israël afin que la venue du Messie se réalise
dans l'allégresse d'un peuple purifié !
La réponse de Jésus est étrange :"Je vous dis
qu'Élie est déjà venu", et cette affirmation de Jésus a de quoi inquiéter
les scribes; Si Élie est déjà venu, alors la grande mise en ordre a déjà eu
lieu ; comment se fait-il, alors, qu'ils ne l'aient pas repérée, eux,
les guides d'Israël ? Comment se fait-il que ce passage d'Élie n'ait pas été
plus marquant ? Autre conclusion, plus grave encore aux yeux des scribes : si Élie
est venu, c'est donc que le Messie va venir, ou qu'il est déjà présent au sein
de son peuple …, mais alors Jésus pourrait avoir raison !
Et de fait,
quelqu'un, en plein pays d'Israël, est venu accomplir la mission d'Élie, celui
dont l'Ange avait dit à Zacharie, son père :"Il marchera devant le Seigneur
avec l'esprit et la puissance d'Élie, pour préparer au Seigneur un peuple bien
disposé" (Lc 1,17). C'est celui qui a prêché, dans le désert, la
conversion et le retour à Dieu, celui qui a voulu aplanir la route pour le Seigneur,
qui a annoncé la fin des temps, et un "plus fort" qui allait venir
après lui.
Jean le
Baptiste a fait l'œuvre d'Élie , mais ses frères juifs ne l'ont pas reconnu
"et ils lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu". Certes c'est Hérode
qui l'a fait mettre à mort, mais en réalité, beaucoup l'ont rejeté : tous ceux
qui n'ont pas répondu à son appel. Ainsi, en une phrase, Jésus dévoile le rôle
de Jean-Baptiste dans le plan du salut ; jusque dans sa mort il a préparé la
voie au Messie, en effet, Jésus ajoute :"De même le Fils de l'homme aura à
souffrir par eux." Pour le Baptiste et Jésus, ce sera la même
incompréhension, la même haine et l'élimination brutale.
*
Le drame, pour
les guides c'est de n'avoir pas su reconnaître les signes du temps, les signes
que Dieu faisait à son peuple dans l'histoire.
Et c'est bien cette tentation qui nous guette.
Nous n'avons
pas à attendre la première venue du Messie, car nous savons qu'il est mort une
fois pour toutes et ressuscité une fois pour toutes ; mais nous avons à
reconnaître les signes de sa présence. Or souvent l'impression nous vient que Jésus
est absent ou pas encore présent, dans l'histoire du monde qui va cahotant ,
dans l'histoire de nos communautés, qui parfois perdent pied ou perdent cœur,
en s'imaginant que les épreuves vont dépasser leurs forces, c'est-à-dire la
force de Jésus, dans l'histoire personnelle, qui voit souvent notre amour
s'affadir. Nous reprochons presque à Jésus de nous avoir donné ce que nous
sommes venus chercher, la solitude avec le Christ pou le salut du monde, la
croix de la prière et d'une mission universelle.
"Seigneur,
si tu avais été là …". C'est la plainte de Marthe, puis celle de Marie. Si
tu avais été là, tout se serait passé autrement. En fait Jésus est là, et son
Esprit nous prépare chaque jour à l'accueillir. L'Esprit, autour de nous, en nous,
veut faire toutes choses nouvelles ; comme un ferment déjà là, déjà venu, déjà
agissant, il transforme le monde, il recrée les cœurs, il modèle le visage des communautés.
L'Esprit est là, qui à la fois, achève en nous le mûrissement de la parole de Dieu
et nous prépare à toute la nouveauté de Jésus, à tout l'inattendu de la volonté
du Père.
Mais de même
que les contemporains du Baptiste n'ont pas su nommer Élie le précurseur dans
l'immense mouvement de conversion qui leur était proposé, de même nous ne
savons pas nommer l'Esprit continuateur de l'œuvre de Jésus dans l'effort de rajeunissement
auquel l'Église est contrainte, dans la nouvelle insécurité de la vie
religieuse, dans l'exigence de charité héroïque qui s'inscrit dans la grisaille
de nos journées.
Jésus est venu
dans notre chair : il n'a plus besoin de précurseur ; mais il nous demande d'accueillir
le Paraclet, celui qui vient en nous achever son œuvre, celui qui nous mène
vers la vérité tout entière.