"Celle qui monte du
désert"
Os 2,16-22;
Mt 5, 1-12
Pour un grand jubilé.
"Quelle est celle qui monte du désert, appuyée sur son Bien-Aimé?" (Ct 8,5).
² Cette exclamation joyeuse, qui salue l'arrivée de l'épouse du Cantique, nous pourrons la reprendre à votre sujet, ma Sœur, en cet anniversaire de votre profession, puisque, durant soixante ans, le Seigneur vous a comblée de grâces dans le désert du Carmel où il vous a appelée, et que, aujourd'hui comme au premier jour, vous avancez, pour son service, sans autre appui que sa présence et son amitié.
Le désert est toujours, pour les humains, un lieu redoutable, où il faut affronter à la fois la solitude, la fatigue et la soif, mais le Seigneur a voulu transformer pour vous ces trois épreuves en des moments bénis où vous avez grandi dans son amour.
² Dans la solitude du Carmel, le Dieu de votre appel vous a "parlé au cœur ". Vous lui avez répondu, même à l'âge adulte, "comme aux jours de votre jeunesse", comme au temps du premier regard et de la première réponse, avec la même fraîcheur et la même détermination. Et c'est au désert que le Seigneur vous a "fiancée à Lui pour toujours", en vous apportant lui-même, comme cadeaux d'épousailles, "la justice et le droit", c'est-à-dire la rectitude du cœur et du chemin, puis "la tendresse et la miséricorde", c'est-à-dire la certitude d'être constamment aimée et comprise, constamment invitée et pardonnée.
Vous avez connu également la fatigue en cheminant au désert du Carmel. La fatigue de la fidélité au quotidien, du recommencement et des longues patiences ; la fatigue du dernier exode que Dieu vous a demandé, où, lâchant toutes vos habitudes et vos sécurités, vous vous êtes transplantée dans une terre nouvelle, riche de la seule amitié que vous veniez offrir. Et Dieu, le Dieu fidèle, a fait pour vous de cet arrachement un renouveau de liberté: "du val d'Akor", de ce passage inconnu où vous pouviez craindre tant de dangers, "il a fait une porte d'espérance".
Une soif vous attendait au désert élianique où vous avez marché si longtemps. Non pas la soif de l'eau qui dort au fond du puits, mais la soif bienheureuse de connaître le Seigneur "comme vous étiez connue de Lui", de servir ce Seigneur venu nous servir ; la soif de l'Esprit qui "devenait en vous-même source d'eau vive". Chaque visite du Seigneur a réveillé cette soif, stimulé votre désir d'aimer, ouvert l'horizon d'une nouvelle espérance, et aujourd'hui encore, par la grâce de votre jubilé, l'Esprit vous appelle à "boire longuement au torrent, pour redresser la tête et reprendre la route" (Ps 110,7).
² Car la route vous attend, pour l'automne et l'hiver, où vous allez vivre plus intensément que jamais les Béatitudes du Carmel.
Bienheureuses les sœurs qui, au Carmel, même après une longue vie de service, continuent de faire bon visage à la pauvreté, qui ne s'irritent pas de leurs propres limites et acceptent les contraintes communautaires comme une invitation à rejoindre l'incarnation du Fils.
Le Royaume de Dieu leur est ouvert ; le Règne de Dieu prend possession de leur cœur.
Bienheureuses les sœurs qui, au Carmel, renoncent pour toujours à passer en force et reviennent inlassablement à la douceur du Christ.
Sans rien maîtriser, sans rien dominer, elles ont leur place dans le cœur de toutes.
Bienheureuses les sœurs qui ne s'étonnent pas de rencontrer l'épreuve, mais qui refusent de nourrir la tristesse, attendant de Dieu seul la sympathie totale et la consolation.
Bienheureuses les sœurs qui laissent l'Esprit Saint agrandir en leur cœur l'espace de la miséricorde, qui n'ont d'autre souci que de comprendre, de compatir et de faire vivre, celles qui se veulent totalement filles et totalement sœurs, et qui mettent leurs pas dans les pas de Jésus, sur le chemin de l'amour.
Heureuses, oui, heureuses dans le Seigneur, celles qui gardent leur cœur sans partage, leur mémoire sans laideurs, et qui lavent leurs yeux dans la lumière du Christ.
Heureuses, et sources de joie vive, les sœurs qui, en elles et autour d'elles, tissent la paix, réparent la paix, brodent la paix: elles sont en vérité filles du Dieu vivant, qui crée et recrée sans jamais se lasser.
Restent les moments, prévisibles, mais toujours imprévus, où les événements, les situations ou les personnes nous agressent, nous déstabilisent ou nous poussent à la tristesse, avec un sentiment d'incompréhension, d'hostilité ou d'injustice. Parfois même ce que nous avons dit ou fait pour le bien est pris en mal, ce que nous avons tenté pour Jésus et pour sa gloire nous revient sous forme d'ironie ou de critique.
Bienheureuses les sœurs qui, à ces moments, ouvrent leurs mains pour l'offrande et leur cœur pour le pardon. Jésus lui-même prépare près de lui leur récompense, et dès maintenant les établit dans la joie, dans l'allégresse, et les rend légères sur la route, comme les martyrs et les prophètes.
Les Béatitudes au quotidien, c'est cela que Jésus vous a donné de vivre, ma Sœur, depuis plus de cinquante ans, sous le regard aimant de la Vierge Marie, au milieu de vos compagnes, appelées comme vous, assoiffées comme vous dans le désert, heureuses avec vous de la présence du Ressuscité.
Aujourd'hui, après cette halte de l'action de grâces, la marche reprend pour vous, "voyageuse en ce monde", vers la patrie définitive. Le Christ, Roi de gloire, qui vous a appelée et vous attend, vous accompagne chaque jour pour cette ultime étape. L'Esprit de votre baptême fait jaillir, de la parole, une lumière pour vos pas; et le Père, le Dieu de votre appel, vous regarde à toute heure avec tendresse "montant du désert, appuyée sur le Bien-Aimé".