Œil pour œil, dent pour dent
Mt5,38-42
Derrière ces pages de catéchèse, très stylisées, de
saint Matthieu, nous retrouvons sans difficulté non seulement toute la
pédagogie des premiers prédicateurs chrétiens, mais toute la force et toute
l'exigence du message moral de Jésus.
"Œil pour œil, dent pour dent", cette
vieille loi du talion avait fait ses preuves dans les civilisations anciennes
du Proche-Orient Tantôt elle apparaissait comme une mesure de rigueur, destinée
à faire réfléchir les criminels, tantôt elle jouait en fait comme une mesure
d'ordre et de modération, qui protégeait les délinquants contre des vengeances
aveugles. De toute façon, pour Jésus, tout cela est radicalement dépassé par la
loi nouvelle qu'il promulgue de sa propre autorité de Fils de Dieu : "Je
vous dis de ne pas tenir tête, de ne pas riposter aux méchants".
Et Jésus ajoute quatre exemples, en passant
du-"vous" au "tu, pour les personnaliser davantage.
1)
"À
celui qui te frappe sur la joue droite, tends l'autre joue" .
Ce n'est pas un exemple irréel, car
dès que l'on entreprend quelque chose pour le Seigneur, il faut s'attendre à recevoir
des coups, parfois de tous les côtés, et nous savons tous par expérience toutes
les petites gifles morales que nous réserve la vie communautaire, et surtout la
vie des petites fraternités.
Ce n'est pas non plus un exemple irréalisable, et on
le déformerait, en y voyant une simple boutade du Seigneur. Car Jésus,
réellement , nous attend là, et sa loi, valable pour chaque personne, l'est
aussi pour les communautés, qui ont, elles aussi, à rejoindre cet idéal de non
violence, dans leurs rapports avec les autres groupes humains. Mais c'est une
attitude qui doit jaillir du plus profond de la liberté et qu'on ne saurait
imposer à aucun ; et c'est pourquoi le Seigneur, calmement, déclarait à ceux
qui venaient l'arrêter à Gethsémani : "Si c'est moi que vous cherchez,
ceux-là, laissez-les partir".
2) Vient
ensuite l'exemple de la tunique et du manteau. À la surenchère de la haine, il
faut répondre par la surenchère de l'amour.
3) La
réquisition pour un mille (c'est-à-dire pour 1.500 m) fait sans doute allusion
à des corvées. Les soldats ou les fonctionnaires pouvaient forcer un passant à
porter un fardeau ou à les accompagner un instant à titre de guide ou d'otage
Ainsi, selon Jésus, à tous ceux qui abusent de nos services, qui font de nous
leurs esclaves (...ou leurs boniches !), il faut répondre par une surenchère de
la disponibilité. Souvent d'ailleurs, le seul pas qui coûte vraiment, c'est le
pas 1001.
4) Et
enfin Jésus dit : "Donne à qui te demande". Dans ce contexte, il
semble bien s'agisse d'une demande agressive ou injuste. Là encore le Seigneur
nous suggère de répondre par un geste d'apaisement ou de patience.
Telles sont les consignes de Jésus, à la fois
paradoxales et terriblement réalistes. Au bout du compte, tous les comptes sont
faussés, car Dieu est celui qui ne veut pas compter. À une morale de la juste
proportion, Jésus substitue la morale de la douceur volontaire. Aux pressions
de la méchanceté Jésus oppose seulement le dynamisme mystérieux de la non
violence. Il n'approuve pas le mal, mais il refuse de répondre au même niveau
que le mal.
Évidemment, suivre Jésus jusque-là, c'est-à-dire adieu
à toutes nos sécurités, ces pauvres sécurités que nous appuyons sur des
arguments de justice, sur des droits réels à faire valoir, sur des compétences
que nous voulons défendre, sur des rôles qui nous flattent et que nous voulons
garder. Ce risque évangélique réclame une force que seul le Christ peut nous
donner, la force de l'espérance, toujours paradoxale ; un tel renoncement à
l'agressivité, véritable folie aux yeux du monde, ne peut être vécu que par
amour, par un amour un peu fou lui aussi, voué à Celui qui est source de tout amour.
La disproportion grandira forcément dans notre vie
évangélique, entre nos droits et nos devoirs, entre ce que nous recevons et ce
qu'il faudra donner, disproportion douloureuse, révoltante même à certains
jours, disproportion qui ne sera corrigée que par le cœur de Dieu selon les critères
d'une sagesse inaccessible, et qui sont, eux aussi, des critères d'amour.