Mt 23,23-26
Sans cesse Jésus appelait ses contemporains à un vrai
discernement, dans les choses
de la foi comme
dans le comportement
moral, et
son insistance même montre bien
qu'il avait affaire à forte
partie. De
fait une fraction
agissante des Pharisiens, maîtres à penser
des classes moyennes, en
venait à ligoter
littéralement les âmes, transformant
toute la vie quotidienne en cérémonial. Pour stopper cette
entreprise de déformation des consciences, Jésus
s'attaque énergiquement
à trois des
contrefaçons de la fidélité.
² La première consiste à pousser un
principe sain jusqu'à des conséquences extrêmes qui deviennent
invivables et ridicules. Ainsi
le Lévitique prévoyait : "Toute
dîme prélevée sur les produits
de la terre appartient à Yahweh"
(Lv 27,30), et les Pharisiens interprétaient : la menthe, le fenouil,
le cumin sont aussi des produits
de la terre ; donc vous
paierez un impôt sur les
fines herbes ! Et à force
de se complaire
dans ces minuties
toutes matérielles, ils en
venaient à négliger l'essentiel
de la réponse
à Dieu :
le jugement droit, la
miséricorde et la fidélité.
Évidemment nous sommes prompts à jeter la
pierre aux Pharisiens ; c'est
une manière de nous disculper
à bon compte. En réalité,
combien de minuties mangent, dans nos
vies, le
temps que nous
avons voué à l'amour
de Dieu ;
quelle dose de routine se
mêle à nos
journées de rédemption ! Quel
temps nous passons à dérouler, en fraternité
et même dans
la solitude, le petit
cérémonial de nos manies,
et lorsque,
en communauté, des décisions
sont à prendre
qui impliquent une conversion des cœurs, combien
souvent nous nous enlisons
dans des minuties, en négligeant
les grands équilibres de la vie chrétienne, beaucoup plus urgents, beaucoup plus porteurs de véritable
amour.
² Autre contrefaçon de la fidélité. On filtre
les moucherons, et on avale n'importe
quoi. Là, le manque de
discernement est flagrant ; on
perd son temps
et ses forces
à prévenir des dangers imaginaires, et l'on
boit à grandes
gorgées des breuvages qui tuent. On conteste des
mots, on
s'enflamme pour des détails, on exige
de tous les
plus fines nuances, sans
percevoir à quel point l'on
est imprégné, personnellement et communautairement, par
des modes de
pensée ou des réflexes qui tournent
le dos à
l'Évangile
de Jésus.
² Fausse fidélité, enfin, celle qui
se contente de sauver les
apparences, de soigner la présentation
extérieure. Le plat est rangé ; on admire
même comment il est astiqué. Mais regardez à l'intérieur
: il y a des restes qui fermentent. Notre personnage
de chrétien/ne est intact ; mais
le fond de
notre cœur n'est pas encore transformé
par la nouveauté
de l'Évangile. Nos principes
chrétiens ont tenu bon, mais la
vie quotidienne ne suit pas
toujours. Disparité
entre les exigences
nous posons et la profondeur
réelle de notre
engagement. Aux yeux de tous, nous sommes
habiles à présenter le beau côté du
plat - nous avons même parfois tout
un dressoir - mais Dieu, qui
voit dans le
secret, connaît
bien nos misères, et entreprend, par amour, de nous
les révéler.
C'est bien pourquoi
chaque jour, à l'Eucharistie, nous avons à
implorer le pardon du Seigneur. Au niveau communautaire
également, quelle lucidité il nous faudrait
pour que le
vin corresponde vraiment à l'étiquette, pour
que la clarté de nos maisons reflète
vraiment l'ouverture de nos
cœurs ! "Pharisien aveugle, disait
Jésus, purifie
d'abord le dedans de la coupe, pour
que le dehors
aussi devienne
pur". Cela paraît automatique
à Jésus
: si le dedans est
net, le
dehors suivra ! Et malgré le paradoxe, c'est lui
qui a raison : un cœur unifié
n'a pas à
s'inquiéter de son rayonnement : Dieu déjà s'en charge à son
insu. Un foyer
fervent, une communauté passionnée d'amour fraternel, et qui
vit une vraie
conversion intérieure, trouvera
toujours, le
moment venu, les mots
du témoignage ; et même
si elle se
tait, les pierres
le crieront, sa vie criera.