"Prenez garde aux hommes"
Mt 10,16-23
² Devant les épreuves que
connaissent actuellement nos communautés, paroissiales, diocésaines ou monastiques,
nous nous surprenons à dire à Dieu, dans
notre prière : "Seigneur, où es-tu ?", un peu comme les psalmistes,
qui s'écriaient : "Pourquoi dors-tu, Seigneur ?"
L'Évangile d'aujourd'hui nous répond en nous replaçant
devant deux certitudes, apparemment opposées :
- le
Seigneur Jésus continue de nous envoyer : "Voici que moi, je vous envoie
" ...
- le
Seigneur sait que la mission dépasse nos forces; il sait que nous sommes
démunis : " ... Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups".
Mission risquée, mission dangereuse, mission
impossible aux hommes seuls, et qui ne devient pensable qu'avec la force de
Dieu .
Si nous regardions le rapport des forces uniquement du
point de vue humain, il y aurait de quoi désespérer : brebis au milieu des
loups, nous sommes battus d'avance, mangés d'avance. Et de fait, au cours des
siècles, des milliers de disciples de Jésus ont payé de leur vie leur fidélité
à l'Évangile. De nos jours encore des chrétiens sont enfermés, torturés,
liquidés par les loups.
Pourtant, chaque
jour, comme au premier jour, nous entendons le Christ nous redire :
"Je vous envoie".
² Quelle consigne nous
donne-t-il pour cette confrontation avec le monde du refus ?
C'est une sorte d'énigme, une sorte de proverbe
insaisissable, qui offre deux faces, mais dont on ne peut jamais savoir quel
est l'endroit et quel est l'envers :
"Soyez avisés comme les serpents, et candides
comme les colombes".
Non pas : tantôt avisés et tantôt candides, selon les
personnes et les situations ; mais à la
fois avisés et candides. C'est donc un équilibre sans cesse à trouver et
qui n'est jamais donné une fois pour toutes ; c'est une non-violence
volontaire, c'est-à-dire le refus de répondre à la haine par la haine, à
l'agressivité par l'agressivité.
Nous aimerions écarter les résistances par les
méthodes dont les hommes usent pour saisir le pouvoir et le garder, pour
prendre la parole et l'imposer, pour se pousser en avant et occuper l'espace.
Et Jésus nous suggère la douceur, qui est la grande force de ceux qui ne
passent pas en force.
Il est vrai que cette non-violence du cœur nous mettra
parfois en position de faiblesse. C'est alors qu'agira la puissance de l'Esprit
, au point que le disciple de Jésus ne devra même plus se soucier de sa propre
défense ; il devra rester brebis jusqu'au bout : "Lorsqu'on vous livrera,
ne cherchez pas avec inquiétude comment parler ou que dire : ce que vous aurez
à dire vous sera donné sur le moment, car ce n'est vous qui parlerez, mais
l'Esprit de votre Père qui parlera en vous".
² Quelle force pour nous dans
ces paroles du Seigneur ; quelle lumière pour la vie communautaire !
Nous pouvons aller jusqu'au bout de la douceur, nous
pouvons chasser de notre cœur jusqu'à la moindre miette de violence, d'amertume
ou de sévérité : si nous sommes dénigrés ou attaqués pour notre foi, l'Esprit
de Dieu parlera en nous.
De même, lorsque nous nous sentons traînés devant le
tribunal du jugement des autres, tout notre soin doit être, non pas de préparer
notre justification ou de remâcher notre défense, mais de nous en remettre à
l'Esprit de notre Père, qui veut parler en nous. C'est lui qui se charge de
notre honneur, de notre droit, de la justice qui nous est due; et quand nous
avons pris le chemin du pardon, c'est lui qui assume la tâche de liquider tous
les conflits, d'effacer tout le passé d'ignorance et d'incompréhension entre
deux frères ou deux sœurs ; c'est lui, l'Esprit de Jésus, qui tisse des liens
nouveaux et recrée à neuf tous les liens distendus.
C'est lui qui peut nous garder dans la paix,
sans
illusions, comme le serpent, qui sait se taire, attendre et regarder,
sans
inhibition, comme la colombe, qui ose rester libre, malgré les pièges et les
filets.
Très souvent, lorsque nous voudrions parler en
laissant voir les crocs, pour nous protéger ou pour défendre des idées chères,
les options que nous avons prises ou le style de vie qui nous passionne, mieux
vaut redevenir brebis et nous ouvrir à la paix de l'Esprit, afin de mieux entendre,
en nous et parmi nous, la voix du Berger.