Marie de Nazareth

et la prière des pauvres en esprit

 

 

Nazareth. Le nom signifie probablement "la fleurie". Il n'apparaît nulle part dans l'Ancien Testament, et au premier siècle le village passait pour insignifiant et même méprisable (Jn 1,46). Il occupait le sommet d'un colline de 200 m sur 120, flanquée à l'est et à l'ouest de deux vallées profondes de 10 à 15 mètres.

La Basilique de l'Annonciation (1969) n'est que la dernière en date des constructions qui, depuis l'époque judéo-chrétienne, ont marqué l'emplacement de la pauvre maison de Marie. "Ici le Verbe s'est fait chair", peut-on lire sous l'autel de la grotte de l'Annonciation. Actuellement, le petit musée expose des marbres et des mosaïques de plusieurs époques, et dans les fouilles avoisinantes, on peut voir des silos, des citernes et des grottes habitables du temps de Jésus.

On a retrouvé sur les lieux un graffito émouvant, datant des tout premiers siècles: "khairé", "salut!", début du message de l'Ange et de l'Ave Maria !

Malgré l'afflux des pèlerins, on peut trouver, près des fouilles ou dans la Basilique, un lieu de recueillement, pour évoquer le Fiat de Marie et la prière des pauvres du Seigneur.

 

§ 1          Les pauvres de Dieu en Israël

 

Pauvreté matérielle

 

La vie au désert et ses exigences de solidarité avaient évité, dans les tribus d'Israël, l'apparition de grandes inégalités sociales. Avec l'arrivée en Canaan et l'adaptation à une civilisation sédentaire et agricole, il en alla tout autrement. Dès le VIIIe siècle les prophètes eurent à dénoncer l'égoïsme de grands propriétaires terriens et le luxe d'une classe de marchands très prospère.

Les pauvres, souvent, n'avaient d'autre recours que l'autorité royale (Ps 72,2-4.12-14), quand les rois ne donnaient pas eux-mêmes l'exemple de l'oppression des faibles (1 R 21). Par la voix des prophètes, Dieu rappelait constamment qu'il se portait garant de ses pauvres: "Qu'avez-vous à écraser mon peuple et à broyer la face des pauvres ?" (Is 3,15). Selon les vieux Proverbes d'Israël, "celui qui fait violence au faible outrage son Auteur"(14,31); se moquer d'un pauvre, c'est injurier son Créateur (17,5). Au contraire "celui qui a pitié du faible prête à Yahweh" (19,17) et celui qui a compassion du pauvre glorifie Dieu (14,31). Ainsi, non seulement Dieu revendique le pauvre comme son œuvre, mais il prend pour Lui ce qui est fait au faible, et il affirme sa présence, en tiers, dans toute rencontre entre le pauvre et l'homme d'oppression", car c'est lui qui "éclaire les yeux de tous les deux" (22, 2; 29,13).

Plusieurs termes reviennent fréquemment, qui ont retenu chacun une nuance de la pauvreté. En Israël le ’ébyōn est l'indigent, le nécessiteux, celui qui convoite; le dal est l'économiquement faible, le "petit", le chétif ou l'amaigri ; le ‘ani ou le ‘anaw (au pluriel: les ‘anawim) est celui qui est "courbé" sous la misère, la maladie ou l'oppression, bref : le malheureux.

 

La pauvreté spirituelle dans l'Ancien Testament

 

Ces mêmes mots qui ont d'abord exprimé la réalité sociologique de la pauvreté en sont venus à désigner une attitude d'âme, faite d'ouverture à Dieu, d'accueil de sa grâce, de disponibilité devant ses desseins, et d'humilité. La pauvreté spirituelle implique donc la foi, mais avec une nuance d'abandon, de soumission et de confiance: "On t'a fait savoir, homme, ce qui est bon et ce que Yahweh réclame de toi: rien d'autre que de pratiquer la justice, d'aimer avec tendresse et de marcher modestement avec ton Dieu" (Mi 6,8). Le pauvre, en ce sens, est toujours un "juste", un fidèle qui "s'ajuste" constamment au vouloir de Dieu.

Le prophète Sophonie, vers 640-630, décrit l'Israël fidèle comme un peuple de "pauvres": "Je laisserai au milieu de toi un peuple pauvre et faible qui s'abritera dans le nom de Yahweh" (3,12). "Cherchez Yahweh, vous tous, humbles du pays, qui exécutez sa volonté; cherchez la justice, cherchez l'humilité !" (2,3)

 

Quelques années seulement avant l'exil, Jérémie, vrai pauvre en esprit (Jr 20,13), en butte aux persécutions des prêtres, des faux prophètes et des chefs de Juda, accepte de s'en remettre totalement à Dieu, qui ne lui laisse qu'une seule certitude: "Je suis avec toi" (15,20).

Son message de confiance sera repris durant l'exil par les poètes des Lamentations: "Ma part, c'est Yahweh, dit mon âme; voilà pourquoi j'espère en lui. Il est bon d'attendre en silence le salut de Yahweh" (Lm 3,24.26)

 

Le retour d'Israël après la captivité est salué comme un geste de pitié de Yahweh envers ses pauvres (Is 49,13), et c'est un idéal de pauvreté spirituelle que proposent les derniers textes isaïens (Is 56-66):

"Ainsi parle le Très Haut:

J'habite une demeure élevée et sainte, mais aussi avec le contrit et l'humble, pour ranimer l'esprit des humbles, pour ranimer les cœurs contrits" (57,15). "Celui sur qui j'abaisse les yeux, c'est le pauvre, le cœur contrit, celui qui frémit à ma parole" (Is 66,1s)

 

Quant aux Psaumes, dès l'époque royale (Ps 9-10; 40,18; 109,22s), mais de plus en plus après l'exil, ils se référent avec confiance à Yahweh comme à celui qui sauve les indigents et délivre les opprimés:

"Il n'oublie pas le cri des malheureux" (9,13).

"Tu entends le cri des humbles, Yahweh,

    tu affermis leur cœur tu leur prêtes une oreille attentive" (10,17)

"Car Yahweh se complait en son peuple; de salut il pare les humbles " (149,4)

"Ce pauvre criait: Yahweh a entendu!

    Goûtez et voyez combien Yahweh est bon;

    heureux l'homme qui s'abrite en lui!" (24,7.9)

"Confie-toi en Yahweh; fais le bien;

    mets ta joie en Yahweh, et il te donnera ce que ton cœur demande.

    Remets ton sort à Yahweh, confie-toi en lui: il agira" (37,3-5).

"Yahweh, qui est comme toi,

    pour délivrer le pauvre d'un plus fort que lui ?" (35,10).

 

De plus en plus également les pauvres de Yahweh exprimèrent leur sensibilité communautaire: "Vous (les ‘anawim) qui cherchez Dieu, que vive votre cœur !" (69,33; cf.133,1s)

"Les ‘anawim mangeront, ils seront rassasiés,

    ils louerontYahweh, ceux qui le cherchent " (22,27).

 

Marqués par ce courant spirituel, les premiers traducteurs de la Bible, aux IIIe et IIe siècles, pour rendre le vocabulaire de la pauvreté, ont souvent chargé leurs mots grecs d'une valeur religieuse inhabituelle.

Vers la même époque, le juif Ben Sira (190) fait de l'humilité-pauvreté l'un des maîtres mots de sa sagesse (Si 1,27; 3,17-19; 4,8; 10,28; 13,20; 45,4). Par ailleurs les chants de pauvres sont à l'honneur dans le judaïsme grec: "Seigneur, puissions-nous être reçus, pour notre cœur contrit et notre esprit humilié" (Dn 3,39; cf. 3,87; Is 25,1-5). Au pays d'Israël les hasidim (pieux) propagent leur idéal de foi confiante; les sectaires de Qumran revendiquent le titre de "pauvres", et la spiritualité des ‘anawim pénètre parfois même le milieu des Pharisiens: "L'espoir du pauvre et du nécessiteux, où est-il, sinon en Toi, Seigneur? Tu réjouiras l'âme de l'humble en lui ouvrant la main dans ta miséricorde" (Psaume de Salomon 5,1;2;7;10-14)

 

 

§ 2          Les cantiques des pauvres en Luc 1-2

 

Les personnages qui chantent Dieu dans les cantiques de l'Évangile de l'Enfance (Lc 1-2) sont des représentants typiques des pauvres de Dieu.

 

Marie, dans son Magnificat (Lc 1,46-55), se présente comme la servante du Seigneur, toute soumise à sa parole, et certaine de son accomplissement (cf. v.45). Parce qu'elle se sait porteuse du Messie de Dieu, elle se situe d'emblée au centre de l'histoire du salut, entre la promesse faite aux Patriarches et le salut "à jamais" offert à tous les croyants, donc entre la première aube de la foi et l'aube définitive de la gloire, qui déjà l'enveloppe personnellement: "tous les âges me diront bienheureuse".

 

Entre cet hier des promesses et ce lendemain garanti par le Seigneur, Marie, modèle de foi, accueille et chante l'aujourd'hui de Dieu, et c'est un aujourd'hui de tendresse: Dieu vient de se pencher vers sa servante, qu'il voyait si humble et si pauvre d'elle-même; Dieu vient de faire "de grandes choses" pour elle, en elle et par elle. Et c'est pourquoi Marie chante et exulte. Elle exalte son Seigneur, plus haut que tout, plus haut que tous : "saint est son nom", lui seul est assez grand pour l'amour qu'elle veut lui donner. Et elle exulte parce que "Dieu l'a sauvée" (v.47), elle la première, pour la rendre digne du Sauveur. Puisque Dieu est à la fois le Dieu de majesté et le Dieu qui se penche, la prière de Marie se fait à la fois adoration et allégresse, adoration devant le Tout-Autre, allégresse auprès du Tout-Proche.

 

Puis le regard de Marie embrasse, au-delà de son mystère personnel (v.46.49) et à travers son propre destin, le mystère du peuple de Dieu (v.52-55). Dans le style des hymnes d'Israël, elle chante les habitudes de Dieu, qui sont autant de visages de sa fidélité. Face au groupe du refus, où se retrouvent les superbes, les puissants et les riches de cœur, Marie rassemble autour d'elle le groupe du oui : les humbles, les pauvres, les affamés de Dieu, l'Israël serviteur; puis Abraham et toute sa lignée d'hommes de foi. D'un côté Dieu agit en force: il disperse, il renverse, il renvoie, il vide les mains, car le Dieu de Marie reste libre et souverain. Mais avec le groupe du oui, avec les humbles, ce même Dieu déploie tout son amour: il élève, il relève, il comble de biens (v.52-54), car le Dieu de Marie est celui qui "se souvient"; il est Yahweh à la longue mémoire; il sait ce qu'il a promis à ceux qui l'aimeront. "D'âge en âge" il suit son idée et maintient son projet d'amour. Dès lors, pour tout le peuple des pauvres de cœur, qui attendent et accueillent le salut comme Dieu l'a prévu et là où Dieu l'envoie, la force même de Dieu devient un autre nom de son amour : le Puissant fait des merveilles.

 

Le cantique de Zacharie, père de Jean le Précurseur (Le 1,67-79), redit lui aussi l'espérance des pauvres du Seigneur, des ‘anavim de tous les temps, entourés d'ennemis, "assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort", et qui attendent leur délivrance comme un signe de l'amour de Dieu et de sa fidélité envers son peuple.

Zacharie bénit "le Seigneur, le Dieu d'Israël", le Dieu de l'appel, qui visite et libère son peuple. Aussitôt après il fait mémoire des deux grandes promesses que Dieu a faites et accomplies: la promesse à David et à sa lignée (v.69); la promesse à Abraham et à sa descendance (v.73). Puis Zacharie mentionne l'enfant, qui sera prophète du Très-Haut et qui fera le pont entre l'ancienne alliance et l'Évangile, entre les promesses et leur accomplissement (v.76). Enfin le cantique s'achève sur une louange du Messie, "l'Astre levant qui vient d'en haut pour nous visiter, nous qui sommes assis dans l'ombre mortelle, afin de nous guider sur un chemin de paix" (v.86). C'est bien, en effet, sur la terre des hommes que se lève, chaque jour, la lumière de ce Messie sauveur; mais l'Astre vient d'en haut, d'auprès de Dieu, et c'est Dieu qui, à la naissance de Jésus, guidera les pauvres vers son Fils.

 

Les bergers de Bethléhem, eux aussi, ont été rejoints par Dieu dans leur quotidien, dans le froid de la nuit près des enclos à moutons; et les merveilles que Dieu fait pour eux dans la nuit de Noël restent bien des merveilles capables de parler à des pauvres: Dieu leur fait sentir sa présence et sa proximité en les prenant dans sa lumière, puis il leur explique tout, tout ce qui est explicable, par la voix de son messager: "Il vous est né, aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Messie Seigneur. Et voici le signe qui vous est donné: vous trouverez:

-      un nouveau-né

-      emmailloté

-      et couché dans une mangeoire".

 

Fragilité, dépendance, dénuement: voilà les trois repères fournis aux bergers pour reconnaître le Messie de Dieu. Ce sont déjà les marques de leur propre existence: le Messie qu'ils vont chercher est déjà l'un des leurs.

 

Lors de la présentation de Jésus au Temple (Lc 2,22-35), Marie serre dans ses bras l'offrande du monde, et Joseph apporte l'offrande des pauvres: deux jeunes colombes. Et Siméon le vieillard vient au-devant d'eux.

Siméon n'est ni prêtre, ni rabbi ni lévite. Il n'était pas au Temple pour attendre l'événement: il vient d'y arriver, poussé par Dieu, car c'est un homme de l'Esprit, et les trois mots qui résument sa sainteté l'identifient aux pauvres de Yahweh: c'est un juste, pleinement "ajusté" au vouloir de Dieu; c'est un pieux, un hasid, tout en accueil de sa miséricorde; c'est un fils d'Israël qui attend la promesse, totalement associé au destin du peuple des humbles.

Voilà l'homme de foi, d'amour et d'espérance que l'Esprit envoie au-devant du Messie. Sans un mot, il reçoit l'Enfant: c'est la nouvelle Alliance dans les bras de l'ancienne; c'est l'instant de fidélité que Dieu préparait depuis Abraham: "Maintenant, Maître, c'est en paix, comme tu l'as dit, que tu renvoies ton serviteur; car mes yeux ont vu ton salut" (2,30).

 

Anne, elle aussi, servait le Seigneur avec un cœur de pauvre. Plus elle avançait en âge et plus sa vie se réduisait à l'essentiel: "elle ne s'écartait pas du Temple, participant au culte, nuit et jour, par des jeûnes et des prières" (2,37). Un grand amour vécu avec de petits moyens, un effacement grandissant devant l'œuvre de Dieu, un dévouement sans faille à la louange et à l'action de grâces: la vieillesse d'Anne était dense aux yeux de Dieu, et consonante à l'Évangile que Jésus allait apporter.

Cette fidélité toute simple reçoit une récompense digne des pauvres de Dieu : un instant de témoignage prophétique pour toute une vie de recueillement : "survenant à ce moment, elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l'Enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem" (2,38). Mais les paroles de son témoignage sont rentrées pour toujours dans le silence.

 

 

§ 3          Prier à Nazareth

 

Pour la réflexion et la prière en groupe

 

       L'annonce à Marie (Luc 1,26-38)

 

Le messager de Dieu fut envoyé à Nazareth; et le salut a commencé dans un village. L'un des grands secrets du cœur de Dieu, en tout cas celui qu'il nous révèle avec le plus d'insistance, c'est qu'il aime passionnément l'ordinaire des choses et des personnes, sans doute parce qu'il est le seul à voir vraiment la beauté de ses créatures.

Dieu aime que sa puissance, l'extraordinaire puissance de son amour, travaille en l'homme et dans le monde des hommes sans rien casser, sans rien bousculer, sans rien déranger. Et c'est cette divine discrétion de Dieu qui le fait paraître absent ou lointain. En réalité il est bien présent, activement, amoureusement présent, mais tellement présent qu'il n'a pas besoin d'imposer sa présence. C'est pourquoi, avec Dieu, les commencements sont souvent modestes: Gabriel est venu au village...

Trop souvent, dans le cheminement de notre foi, nous passons à côté du réel de Dieu, parce que nous l'attendons ou le cherchons dans l'extraordinaire, dans un monde autre, dans un monde déconnecté du quotidien, ou sur une route à la mesure de notre projet et de notre désir; et c'est nous, alors, qui imaginons une absence ou une distance de Dieu. C'est alors que les inventions de Dieu nous déconcertent, et que sa route nous paraît déroutante. En réalité, ce n'est pas Dieu qui s'absente; c'est nous qui vivons "absents de Lui" (Teresa). Ce n'est pas Dieu qui s'éloigne, c'est nous qui avons quitté Nazareth. Ce n'est pas l'heure de Dieu qui tarde, c'est nous qui ne l'attendons plus.

 

Marie, à Nazareth, n'a pas d'autre projet que de laisser faire Dieu et de "trouver grâce auprès de lui", à la louange de sa gloire ; et c'est pourquoi, même si le message de Dieu la bouleverse parce que l'irruption de son amour est toujours bouleversante, sa première réponse est déjà heureuse et soumise: "Voici la servante du Seigneur".

 

- Savons-nous, ensemble, assumer l'ordinaire de la vie en Église et faire face, dans la durée, aux besoins concrets de la communauté (catéchèse, liturgie, entraide, administration)?

- Acceptons-nous de travailler ensemble à des projets modestes, avec peu de moyens, ou en situation de minorité?

-Même quand il s'agit d'annoncer l'Évangile ou d'organiser la charité, notre action collective n'est -elle pas, parfois, marquée par la volonté de puissance?

- Comment concilier, dans l'action commune, efficacité et écoute des plus pauvres?

- Quand les fruits se font attendre ou quand des obstacles se présentent, savons-nous, ensemble, attendre activement l'heure de Dieu, comme Marie de Nazareth?

 

 

2.    Pour la prière personnelle

 

1.    Le Fiat de Marie

 

Dieu a patienté durant des siècles, et voici que son plan se fait étonnamment précis: il a décidé d'agir ici, et pas ailleurs, et son choix rend irréversibles les choses ordinaires. Une pliure apparaît sur la grande feuille de l'histoire, et c'est là que la page va tourner.

Ainsi en va-t-il dans notre vie de croyants. Dieu, dont la puissance et l'amour embrassent le monde, nous rejoint à des moments pour nous imprévisibles, mais qui ont pour lui le prix inestimable du quotidien, le prix de Nazareth. Il sollicite notre liberté et notre réponse aimante à des carrefours de la vie dont il est seul à mesurer l'importance, et même au fond d'impasses où de nous-mêmes nous sommes entrés, nous condamnant à la tristesse.

Il nous faut parfois dix ou vingt ans d'efforts et de tâtonnements pour comprendre enfin que mieux vaut laisser faire Dieu. Et quand une fois on a saisi cela, la tentation peut revenir, devant la difficulté de cerner les contours du projet de Dieu sur nous, devant l'exode incessant que Jésus nous fait vivre à sa suite, de nous crisper sur des facilités ou des sécurités immédiates, sur des joies ou sur des peurs: peur de perdre, peur de nous perdre, peur d'un Fiat qui nous fera jusqu'à la mort ouvrir les mains.

C'est alors qu'il faut laisser Dieu tourner les pages de notre vie. C'est alors qu'il nous faut revenir à Nazareth pour attendre de nouveau l'heure de Dieu et pour réentendre les paroles du Messager qui nous ont mis en route pour la première conversion: "Sois sans crainte : tu as trouvé grâce auprès de Lui".

 

- Fiat pour aujourd'hui. Je prie le Seigneur pour le pain d'aujourd'hui. Pour la peine d'aujourd'hui, je lui demande sa présence et sa force, et je sais qu'il aime ceux qui donnent avec joie. Lui ai-je demandé qu'il me dévoile sa volonté et qu'il m'aide à l'aimer, "rien que pour aujourd'hui"?

 

- Fiat pour demain. J'ai au cœur un mélange d'espérance et de craintes, pour moi, pour ceux que j'aime. Jamais je ne connaîtrai d'avance "les temps et les moments que le Père a fixés" (Ac1,7), mais chaque jour " le Saint Esprit viendra sur moi" en vue du témoignage (Ac 1,8); et déjà j'ai la promesse de Jésus: "Si quelqu'un m'aime, je me manifesterai d lui" (Jn 14,21). Est-ce que sa parole me suffit?

 

- Flat pour hier. Bien des choses déjà, dans ma vie, sont irréversibles : des liens, des devoirs, des promesses. Le moment est venu, peut-être, de reprendre dans une offrande tout le passé : les joies et les épreuves, ce que j'ai été ou n'ai pas pu être. Une certaine liberté filiale est à ce prix. Suis-je prêt(e) à dire ce grand oui?

 

2.    De grandes choses

 

"Le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses", dit Marie dans son cantique. Et de fait seules les choses grandes sont dignes de Dieu. Mais ces choses grandes qu'il aime parce qu'elles lui ressemblent, où Dieu les a-t-il faites? où l'ombre de l'Esprit s'est-elle faite plus dense et plus féconde? Au village perdu de Nazareth, que personne ne remarquait, dont personne ne parlait, sinon pour se moquer des attardés qui y vivaient encore ! Or c'est à Nazareth, sous l'ombre de l'Esprit, que se poursuit la gestation humaine du Fils de Dieu. C'est de Nazareth que Marie partira, lorsque le temps sera venu pour son enfant de naître dans la cité de David. C'est aussi à Nazareth que Dieu nous veut et nous rejoint : le Nazareth de notre vie, de notre service, de notre amour quotidien. Que notre position ou notre tâche soient brillantes ou obscures, que notre compétence ou notre dévouement soient reconnus ou ignorés, notre réponse à Dieu garde tout son prix si nous la monnayons loyalement, filialement, dans l'aujourd'hui de notre Nazareth. Dieu, pour faire en nous de grandes choses, n'a que faire de nos grandeurs, et plus nous mettons à son service notre crédit humain et notre efficacité, plus il nous demande de "marcher modestement devant son regard" (Mi 6,8). Là, dans ce cheminement généreux et tout humble, nous retrouvons chaque jour le meilleur de nous-mêmes : notre être de fils et de filles de Dieu. Là, serviteurs et servantes du Seigneur, à l'image de Marie, nous apprenons à redire, comme des pauvres de coeur, notre Magnificat:

Dieu m'a sauvé,

Dieu m'a regardé,

Dieu a fait pour moi de grandes choses.

 

-Aux moments d'hésitation, de lassitude ou de découragement, est-ce que je reviens spontanément à Nazareth pour y retrouver l'espérance des pauvres ?

- En quête de la pauvreté du cœur, suffit-il de gérer les humiliations, ou faut-il, positivement, rechercher l'humilité ?

- "Il m'a regardée", chante Marie. Est-ce que je mesure tout le prix de ce regard de Dieu sur moi ? Est-ce que j'essaie d'y puiser, comme Marie, toute ma joie ?

 

3. Textes

 

1.            Nazareth: l'écoute de la Parole

 

Marie, humble vierge de Nazareth,

toi qui attendais l'heure de Dieu dans le silence et la paix,

dans ton cœur la lumière de Dieu ne faisait pas d'ombre

et sa parole trouvait une terre profonde.

Vierge fidèle, donne-nous ton regard et ta confiance,

Vierge de Nazareth, nous te prions.

 

Vierge très humble, Servante du Seigneur,

par le oui que tu as dit à Dieu

tu as comblé l'attente de tous les siècles

et tu as ouvert pour tous les croyants l'horizon de l'espérance.

Aide-nous à rejeter toute tristesse,

afin d'être dans le monde des messagers de la bonne nouvelle:

la victoire de Jésus sur le mal et la haine.

 

Vierge de Nazareth,

tu as enfoui ton immense amour au creux de ton silence,

et, dans les tâches très humbles de ta maison,

tu as moissonné pour ton Fils une gloire sans mesure.

Donne-nous d'aimer l'aujourd'hui de Dieu

et de nous contenter de lui seul.

 

2.            Visitation et Noël

 

Marie, porteuse du Verbe fait chair,

Marie, tout en attente du Fils de Dieu,

toi qui ne gardais rien pour toi seule,

toi qui accueillais la joie pour la partager aussitôt,

toi qui t'ouvrais à l'espérance pour l'offrir bien vite à d'autres pauvres de Dieu,

obtiens-nous de ne fermer nos mains ni sur rien ni sur personne;

aide-nous à nous hâter vers ceux auxquels Dieu nous envoie.

Marie, remplie d'allégresse au souvenir de Dieu, ton sauveur,

apprends-nous l'émerveillement,

apprends-nous l'action de grâces.

À toute heure de notre vie de service ou d'impuissance

donne-nous d'être heureux de Dieu, heureux pour Dieu, heureux en Dieu,

et de ne rien souhaiter d'autre que le destin du Christ

et son invisible amitié.

 

Marie, heureuse Mère de Jésus,

toi qui as attendu dans l'allégresse la naissance du Fils de Dieu,

toi qui l'as nourri et cajolé comme font toutes les mères,

toi qui l'as vu grandir, travailler et sourire,

introduis-nous dans son intimité;

aide-nous à venir à lui dans la simplicité et l'espérance.

Mère de Jésus, nous te prions.

 

3.    Marie Servante et l'aujourd'hui de Dieu

 

Fille d'Israël et Servante du Seigneur,

malgré ton immense amour de Dieu

tu te situais d'instinct dans le peuple des petits et des humbles;

aide-nous à vivre, sans fuir et sans tricher,

le pèlerinage de l'Église servante et pauvre,

et donne-nous ta douceur au service de l'Évangile,

 

Si nous sommes en charge dans la communauté,

aide-nous à tout rapporter au Seigneur du troupeau,

à tout reconduire à la source de son amour.

Si nous avons en mains les instruments de l'efficacité,

aide-nous à ne jamais passer en force.

Si nous avons en partage des tâches obscures,

aide-nous à nous réjouir

que Jésus ait choisi pour nous ce qu'il a choisi pour lui-même et pour toi.

Si nous avons les biens de la culture,

donne-nous d'aimer pour comprendre,

éloigne de nous les faux prestiges.

 

Si la vie ne nous a permis

ni de beaucoup apprendre ni de beaucoup savoir,

aide-nous à garder faim des choses de Dieu,

à garder soif de sa parole.

Si nous sommes freinés dans notre service d'Église par la maladie,

ou si déjà l'âge fait grandir en nous la souffrance d'être apparemment inutiles,

viens nous rappeler, maternellement,

que c'est l'amour qui sauve le monde.

Donne-nous d'aborder nos frères et nos sœurs avec des mains qui ne font jamais mal,

avec des paroles qui libèrent,

avec des yeux qui ne ferment jamais l'espérance.

 

 

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