"Le temps se fait court".

Mc 1,14-20

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous reviendrons un autre jour sur ce premier appel des disciples ; mais nous avons avantage, ce matin, à partir du texte un peu étrange de saint Paul :

"Le temps se fait court,

 car ce monde, tel que nous le connaissons, est en train de passer."

 

"Le temps se fait court".

 

À vrai dire, Paul, grand voyageur, emploie un terme beaucoup plus imagé, emprunté au langage des matelots : "le temps a cargué ses voiles", autrement dit : nous approchons déjà du port. Et de fait, en un sens, nous sommes déjà arrivés au bout de notre histoire humaine, puisque le Christ, vivant auprès du Père, est pour toujours vainqueur du péché et de la mort.

Lui est déjà arrivé, par sa résurrection, déjà il a jeté l'ancre en Dieu même.

Quant à nous, il ne reste plus qu'à accoster. Cela durera peut-être des milliers, des centaines de milliers d'années, et nous ne sommes peut-être qu'à l'aurore du christianisme, mais nous savons sur quoi débouchera l'histoire des hommes, et nous croyons fermement que le monde à venir est déjà présent en Jésus-Christ.

Un jour viendra où ce monde à venir cessera d'être une espérance pour devenir une réalité ; c'est le jour que les Apôtres appellent la parousie, "la joyeuse entrée" du Seigneur, le jour où le Christ viendra dans la gloire pour nous faire entrer tous ensemble dans la joie du Père.

 

²   Ce retour du Seigneur, la première génération chrétienne l'attendait comme imminent, et les Apôtres, Pierre, Paul, ont d'abord partagé cette impatience de la communauté. Il est très possible que la phrase de Paul reflète cet état d'esprit : le temps se fait court … parce que le Seigneur va venir bientôt.

Les années passant, les Apôtres ont mieux compris le sens des paroles de Jésus concernant son retour. Ils se sont rappelé que jamais Jésus n'avait donné de date, et qu'il avait même défendu qu'on se livrât à des calculs plus ou moins puérils. Jésus avait dit, en effet, :"Ce n'est pas à vous de connaître les temps et les circonstances que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir l'Esprit Saint et vous serez mes témoins jusqu'au bout de la terre."

En méditant ce message de Jésus, les Apôtres comprirent de mieux en mieux qu'il y aurait un entre-deux, peut-être très long, entre la résurrection et la venue du Seigneur, et que cet entre-deux serait le temps de la mission, le temps de l'Église missionnaire.

 

²   Aujourd'hui nous bénéficions de cette maturation de la pensée des Apôtres, et cela nous aide à accueillir avec sérieux et sans angoisse les consignes de Paul.

Elles nous invitent d'abord à replacer notre existence personnelle dans l'axe de l'histoire du salut, comme témoins du Christ,

témoins d'un "déjà", et témoins d'un "pas encore",

témoins d'une certitude et témoins d'une espérance,

témoins de sa résurrection et préparant son retour.

 

 

À un autre niveau, les consignes de Paul peuvent nous inciter à devenir pleinement adultes dans notre foi et notre espérance de chrétiens.

Pour tout homme et toute femme, même indépendamment de la foi chrétienne, trois choses au moins sont nécessaires s'ils veulent vivre en adultes. D'abord accepter que les autres soient différents, que l'autre soit autre, et cela, même et surtout dans l'amitié et au cœur d'une relation d'amour ; puis il faut assumer les exigences du réel, sans se réfugier dans le rêve ou le regret, sans se contenter de velléités, et en apportant au monde autre chose qu'une agressivité superficielle et inefficace ; enfin il faut se réconcilier avec cette limite radicale qu'est la mort personnelle.

 

La vie en Jésus-Christ nous enracine dans ce triple réalisme : la vie de témoins qui nous est offerte nous fait atteindre, en Jésus-Christ, notre vraie stature d'adultes chrétiens, en renouvelant         

notre relation aux autres,

                            notre relation aux choses,

                            notre relation à nous-mêmes.

 

²   Et c'est ce que Paul nous explique :

 

Puisque le temps se fait court, puisque nous sommes entrés dans le temps de la mission, avec la hâte que donne l'Esprit Saint, alors

"que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas".

Il ne s'agit pas, bien sûr, de faire semblant d'aimer, mais il s'agit de dépasser tout désir de possession et de renoncer au leurre d'un amour qui arrêterait le temps ; il s'agit d'aimer le conjoint comme promis, lui aussi, à une joie que seul Dieu pourra lui donner ; il s'agit, pour les époux, de s'aimer comme deux baptisés, tendus vers la même espérance.

 

Puisque le temps se fait court,

"que ceux qui achètent soient comme s'ils ne possédaient pas,

 que ceux qui tirent profit de ce monde soient comme s'ils n'en profitaient pas vraiment".

Là encore, il n'est pas question de stériliser le travail d'un homme ni de dévaloriser sa compétence, mais simplement – et c'est tout un programme – de ne pas s'aliéner dans les choses, les choses possédées comme les choses à faire. Il s'agit que le travail et l'usage du monde redeviennent service de Dieu et de l'homme, et attente active du retour du Seigneur.

 

Puisque le temps se fait court,

"que ceux qui pleurent soient comme s'ils ne pleuraient pas,

 ceux qui se réjouissent, comme s'ils ne se réjouissaient pas".

Le but, évidemment, n'est pas de se déshumaniser par une sorte d'indifférence affective à la douleur et à la joie, mais de replacer toute joie et toute souffrance sur l'axe de l'espérance chrétienne. Le chrétien ne peut se bloquer sur aucune souffrance, ni non plus se fixer égoïstement sur aucune joie, parce que l'amour du Christ le presse d'aller de l'avant, assumant les joies et les douleurs du monde, vers la joie que Dieu réserve à ses fils.

 

 

Il est un pèlerinage qu'il faut faire au moins une fois dans sa vie, et refaire sans cesse, c'est un voyage en esprit jusqu'au bout du temps du monde, jusqu'au bout de notre propre histoire . Et quand, avec le réalisme de Jésus, nous avons pu dire sans tristesse ni angoisse : "oui, le temps se fait court", c'est alors que, dans notre vie, le temps prend toute sa valeur, l'amour chrétien toute son urgence, et le travail ses vraies dimensions ; c'est alors que nous commençons à aimer en vérité, et, après ce moment de sagesse, nous repartons plus libres pour construire.

 

 

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