Le signe refusé aux Pharisiens
Mc 8,11-13
² Il y a deux jours, à propos
de la guérison d'un sourd-muet, l'Évangile nous parlait déjà d'un soupir de
Jésus, sans expliciter la raison de ce soupir.
Aujourd'hui, à peine débarqué sur la
vive Ouest du lac, Jésus voit arriver un groupe de Pharisiens, les maîtres à
penser de la classe moyenne et des petites gens, qui lui demandent un signe
venant du ciel, un signe qui vienne clairement de Dieu.
Jésus, jusqu'alors, dans l'Évangile de
Marc, ne s'est pas encore manifesté comme le Messie, et les Pharisiens se
posent des questions à son sujet. Des miracles, Jésus en fait, mais il n'est
pas de leur parti et même combat ouvertement certaines de leurs doctrines.
On pourrait penser que les Pharisiens
souhaitent un supplément de lumière et demandent à Jésus d'annoncer plus clairement
sa mission. En réalité, il y a du défi et de l'agressivité dans leur question,
et c'est un piège qu'ils tendent à Jésus :
-
s'il
accepte de faire un prodige éclatant, on l'accusera de se mettre en valeur,
-
s'il
refuse, on dira qu'il n'est pas au niveau d'un Élie ou d'un Moïse.
² Poussant un profond soupir,
Jésus dit :
"Pourquoi cette génération
demande-t-elle un signe ?"
Et ce soupir traduit l'immense déception de Jésus
devant cette attitude négative et corrosive des Pharisiens.
Quelques heures auparavant, il vient de
nourrir une foule de quatre mille hommes. Si les Pharisiens n'ont pas reconnu
là la puissance et la bonté de Dieu à l'œuvre grâce à Jésus, comment se
rendraient-ils à un prodige opéré sur commande ?
"En vérité, je vous le dis : il ne
sera pas donné de signe à cette génération".
"Cette génération", dit Jésus en reprenant
les mots mêmes que le Psalmiste prête à Yahweh, déçu de son peuple: "Quarante
ans j'ai eu en dégoût cette génération, ce peuple égaré qui ne connaît pas mes
desseins". "Génération fourbe et tortueuse", disait le
Deutéronome (32,5), est-ce ainsi que vous récompensez le Seigneur, peuple
futile et insensé !"
² Cette génération, nous en
sommes, frères et sœurs,
nous qui vivons sans cesse en retrait de l'audace de
Dieu,
nous qui boudons ses choix et son style,
nous qui passons, sans les voir, à côté de ses
merveilles et qui attendons toujours, avant de lui faire confiance, autre chose
de plus palpable et de plus évident.
"Les Juifs demandent des signes,
disait Paul, et les Grecs recherchent la sagesse" (1 Co 1,32). À la fois
Juifs et Grecs, nous voudrions, à certaines heures, que le salut nous vienne
dans un fauteuil, et que la parole de Dieu nous soit présentée sur un plateau.
Or le salut est toujours, chaque jour, un événement ; c'est Jésus, inattendu,
inouï, qui débarque sur notre rive et qui veut être cru sur parole.
Et ce qui est vrai de chacun au niveau
personnel se vérifie à l'échelle de nos communautés. Quels prodiges, quels
signes contraignants attendons-nous pour nous ouvrir, ensemble, à l'avenir que
Dieu promet et promeut ?
Ce repas eucharistique, où Jésus nourrit
chaque jour notre communauté et ses disciples sur la terre entière, ce pain
rompu pour un monde nouveau, n'est-il pas déjà le juge de sa victoire et de la
nôtre, la certitude de sa présence active, dès aujourd'hui, dans la vie de
chacun et dans la vie de tous, dans la souffrance de chacun et l'espérance de
tous ?
Quelles évidences réclamerions-nous,
alors que Jésus nous fait suffisamment confiance pour nous offrir de vivre de
foi pure ? Les merveilles, tout comme les croix, c'est Dieu qui les choisit. Le
message et la lumière, c'est Jésus qui les apporte en débarquant chez nous.
Ce qui nous revient, c'est d'accueillir
les initiatives de Dieu, et c'est alors que nous devenons libres pour créer
avec lui. Seuls nos refus et nos lenteurs empêchent Dieu de faire sans retard toute
son œuvre.
C'est alors que Jésus soupire, remonte dans la barque,
et part pour l'autre rive.