Ils avaient oublié
de prendre des pains.
Mc
8,14-21
² L'économe avait eu une
distraction, si bien que les disciples se retrouvaient dans la barque avec un
seul pain pour treize hommes.
Jésus, tout remué encore de sa
discussion avec les Pharisiens et de leur manque de confiance qui l'a contraint
à rembarquer, veut tirer pour les disciples les leçons de l'événement : "
Attention, prenez garde au levain des Pharisiens et à celui d'Hérode!"
Le ferment avec lequel les Pharisiens
travaillent les foules, c'est le pouvoir qu'il s'arrogent sur les consciences.
S'appuyant sur une tradition orale qu'ils disent remonter à Moïse, ils
multiplient les préceptes et les défenses, revendiquant pour leur mouvement une
sorte d'infaillibilité collective ; et ils étendent progressivement leur champ
d'influence en culpabilisant les croyants de bonne volonté. Pour eux, le
message libérant et personnalisant de Jésus constitue une nouveauté dangereuse,
et Jésus, à plusieurs reprises, vient de se heurter à leur refus systématique.
Quant au ferment d'Hérode et des
Hérodiens, c'est une autre sorte de pouvoir et de séduction. Avec Hérode,
l'essentiel est de garder en mains les leviers de la politique et de
l'économie, sans scrupule sur les moyens employés, et sans égards pour les
autres dimensions de l'homme.
² "Méfiez-vous", dit
Jésus. Il y avait donc là matière à réflexion, à dialogue, à discernement, et
le moment est bien choisi : une grande heure de traversée avec Jésus dans la
barque. En fait la parole de Jésus, qui se voulait stimulante, retombe tout de
suite ; elle glisse sur la carapace de l'ordinaire, et une seule chose semble
préoccuper les disciples : "Tout à l'heure, nous n'aurons pas de
pain."
Jésus laisse faire un moment, puis il
décide de ramener les disciples devant les véritables enjeux : "Pourquoi
discutez- vous parce que vous n'avez pas de pain ? Vous ne saisissez pas encore
? Vous ne comprenez pas ?".
Et les questions de Jésus, reprises aux
prophètes d'Israël, nous atteignent tous aujourd'hui. : "Vous avez des
yeux, ne voyez-vous pas ? ne discernez-vous pas ? Vous avez des oreilles, ne
percevez-vous pas ?"
² Entendre Jésus aujourd'hui,
c'est d'abord accueillir son avertissement:"Méfiez-vous des fermentations!"
Ne vous servez pas de
l'Évangile comme d'un pouvoir sur les autres.
Ne laissez pas les personnes et les
groupes se culpabiliser réciproquement au risque d'éteindre toute espérance et
de saper tout élan spirituel.
Ne ramenez pas tout, comme les
Hérodiens, à des questions de prestige tangible ou à des rapports de force.
Entendre Jésus aujourd'hui, c'est aussi
accepter ses reproches.
Il nous reproche d'avoir d'autre soucis
que lui, d'autres désirs aussi, et de nous disputer à propos de pain matériel,
de chercher toujours un coupable pour expliquer une situation, alors que lui
est contesté dans sa mission et dans son message.
Il nous reproche d'avoir le cœur
calleux, épaissi par l'habitude, qui ne réagit plus aux stimulations de
l'Évangile et qui devient rétif à l'effort et paresseux pour irriguer tout
l'être.
Il nous reproche surtout de ne pas voir
Dieu à l'œuvre et de ne pas croire vraiment à sa propre puissance messianique
:"Ne vous rappelez-vous pas ? Quand j'ai rompu les cinq pains pour les
cinq mille hommes (c'était beaucoup moins qu'un pain pour treize !), combien de
paniers pleins de morceaux vous avez emportés ?"
² Quand nous commençons à craindre
pour l'avenir, en disant qu'il reste peu de pains, ou peu de forces, Jésus nous
rappelle que notre Dieu est le Dieu de la vie et de la surabondance, et il nous
remet devant les yeux les paniers de surplus.
Quand nous sommes tentés de perdre cœur,
ou de perdre le temps de la rédemption, Jésus refait pour nous les gestes
d'Emmaüs, il nous fait entendre l'invitation de la Sagesse de Dieu :
"Venez manger de mon pain et boire
le vin que j'ai préparés pour vous".