"Ayez du sel en vous-mêmes"
Mc 9,42-50
Saint Marc a rassemblé, dans cet
évangile, deux paraboles de Jésus sur le scandale, c'est-à-dire sur tout ce qui
fait achopper et provoque la chute.
² Celui qui provoque la chute
des petits n'est pas digne de survivre. Par "petits", il faut
entendre ici, avec saint Marc, non pas les enfants, mais les petites gens de la
communauté chrétienne, ceux qui sont sans pouvoir, sans malice et sans défense.
Dieu les revendique pour siens, et c'est
pourquoi la menace est sévère : ceux qui font chuter ces petits se condamnent
eux-mêmes à plonger au fond de la mer avec, pour collier, une meule de basalte.
² Mais qu'en est-il pour ceux
qui sont pour eux-mêmes une occasion de chute ?
Qu'en sera-t-il pour la main qui saisit, qui arrache
et retient ?
Qu'en sera-t-il du pied qui écrase, qui se hâte vers
le mal ou cherche toujours un ailleurs ?
Que deviendra l'œil qui guette, qui déforme, qui
convoite?
Jésus répond d'un seul mot
:"Coupe-le. Arrache-le !"
Et pourtant, quel outil magnifique qu'une main humaine
! Quelle merveille qu'un œil !
Qu'importe : ces atouts majeurs seront
écartés s'ils doivent nous barrer la route de la vie ; les vrais sarments
seront taillés pour que passe la sève en abondance.
² Laissons ici à la parole de
Jésus tout son tranchant, car c'est bien par certaines morts partielles que
nous débouchons dans la vie :
"Je considère tout désormais comme
désavantageux, dit Paul (Ph 3,8),
au prix du gain suréminent qu'est la
connaissance du Christ Jésus mon Seigneur.
Pour lui j'ai accepté de tout perdre,
afin de gagner le Christ et d'être
trouvé en lui".
Un jour ou l'autre, sur le chemin de la
vraie vie, Jésus nous demande effectivement de lui abandonner l'une de nos
mains et de continuer à servir humblement avec celle qui reste, comme si de
rien n'était.
Ou bien il nous demande le sacrifice de
notre mobilité, l'abandon volontaire de tout un secteur d'initiative, soit qu'il
fait obstacle à notre liberté de fils, soit parce que nous sommes devenus
propriétaires des dons de Dieu, ou simplement parce qu'il veut pour nous la fécondité
du grain qui meurt en terre profonde.
À la limite, nous arriverons dans le
Royaume sur un pied, ou nous arriverons borgnes, heureux d'avoir perdu le
regard orgueilleux ou avide qui nous cachait la vraie lumière.
² N'allons pas imaginer pour
autant que Dieu veuille emplir son Royaume de ratés et d'éclopés.
Jésus veut simplement souligner
l'urgence des enjeux, et le réalisme des choix qui nous attendent. Il veut
aussi tourner notre cœur vers une formidable promesse ! La vie qu'il nous
prépare et qu'il nous fait anticiper sera sans commune mesure avec l'intégrité
physique et avec les réussites d'ici-bas.
² Il veut, enfin, donner à
notre vie de foi tout son sens, tout son prix, tout son sel.
Car selon Jésus il ne suffit pas d'avoir le sel à
portée de la main, il faut avoir le sel en nous-mêmes. Nous n'avons pas
à guetter à l'extérieur, dans les autres ou dans les événements, ce qui va
donner du goût à notre existence ou nous donner le goût de vivre. Le sel est
déjà en nous, puisque nous avons l'amitié du Christ, puisque son Esprit
dynamise notre cœur, intercède pour nous par des gémissements au-delà de toute
parole, et nous fait "désirer selon Dieu" (Rm 8).
C'est bien ce sel de l'Esprit qui fait
grandir en nous la liberté filiale, et épanouit en nous la belle autonomie
affective de l'ami ou de l'épouse du Seigneur. Fortifiés intérieurement par
l'Esprit, nous devenons capables d'accueillir l'autre pour lui-même, pour qu'il
s'accueille lui-même, et se reçoive lui-même des mains de Dieu.
Allégés de toute volonté de puissance,
de tout désir d'annexer l'autre, nous sommes, en même temps, immunisés contre
la peur, la peur de l'autre, la peur de nous-mêmes devant l'autre, et Dieu
"guide nos pas sur un chemin de paix".
"Ayez du sel en vous-mêmes, dit
Jésus,
et vivez en paix les uns avec les
autres".