L'intérieur
et l'extérieur
Mc 7,1-23
Ce qui nous empêche d'être heureux, et d'être totalement
donnés, c'est que nous vivons dans le mensonge.
Non pas le mensonge banal et infantile de celui qui se
disculpe à bon marché, mais le mensonge profond, le porte-à-faux d'un homme,
d'une femme dans sa propre existence.
C'est ce mensonge-là que le Christ Jésus veut chasser de
notre vie, en opposant avec insistance l'extérieur et l'intérieur de l'homme.
L'extérieur, c'est la zone du paraître, c'est tout ce
qu'il y a en nous de conventionnel et de superficiel, ce sont tous nos masques,
et spécialement notre masque préféré, cette image idéale de nous-mêmes que nous
poursuivons plus ou moins consciemment, que nous projetons sur tout ce que nous
faisons ou disons.
L'intérieur, c'est la zone du vrai et de l'authentique,
c'est ce que nous sommes devant Dieu, lorsque nous lui donnons droit de regard
sur nous-mêmes, lorsque "nous accueillons humblement la parole semée en
nous et qui est capable de nous sauver" (Ja). C'est le lieu des choix
décisifs, de la fidélité quotidienne.
Mais c'est aussi en cet intérieur de nous-mêmes que
bouillonnent l'agressivité et la rancoeur, que se glissent le mépris et
l'égoïsme, que naît le désir d'utiliser les autres à notre profit.
"Ce qui sort du coeur, dit Jésus, voilà ce qui rend
l'homme impur". Car c'est du dedans, du cœur de l'homme, que sortent la méchanceté,
l'envie, l'orgueil et la démesure.
Ce porte-à-faux que Jésus nous reproche, nous le
connaissons bien, il fait même le fond de notre souffrance quotidienne, dès que
nous essayons loyalement de quitter le niveau de la banalité, de décaper les
vernis de notre coeur, pour coïncider, en nous-mêmes, avec le projet de Dieu.
Nous connaissons ce divorce intime entre l'intérieur et
l'extérieur, entre l'être et le paraître, entre l'homme que nous voulons être
et l'homme que nous laissons vivre en nous. Et la vie de tous les jours nous
fait prendre douloureusement conscience des décalages, des lézardes, des
déchirures de notre véritable personne.
C'est, par exemple, la souffrance d'un homme envahi par
les soucis du métier et qui ne parvient plus à retrouver des réflexes d'époux
et de père.
C'est la souffrance des fiancés, qui doivent traverser,
pour se rejoindre en vérité, toute une épaisseur d'habitudes égoïstes, d'attachement
au passé ou de réflexes captatifs.
C'est la souffrance d'une épouse, qui se sent aimée dans
ce qu'elle offre de plus extérieur, et délaissée dans ce qui fait sa vie profonde
et sa véritable richesse.
C'est la souffrance des adolescents qui se sentent
contraints de durcir leur personnage pour être enfin reconnus comme êtres humains
à part entière.
C'est la peine lancinante de ceux et de celles qui vivent
en communauté et qui n'arrivent à mettre en commun que les franges de leur vie,
sans pouvoir partager en vérité les grandes convictions, les grands desseins ni
les expériences les plus évangéliques.
Même notre démarche vers Dieu est marquée de cette
ambiguïté, voire : de ce mensonge ; et c'est là surtout que le Christ aujourd'hui
nous interpelle :
"Ce peuple m'honore en paroles, mais son coeur est
loin de moi.
Il est inutile, le
culte qu'ils me rendent ! "
Ce peuple, c'est nous,
rassemblés aujourd'hui encore pour le culte du seigneur. Nous le chantons
ensemble, nous le louons, nous le remercions ; mais notre coeur n'est-il pas
déjà loin du Seigneur, loin des grandes urgences du royaume ?
Appelant la foule, Jésus disait : "Ecoutez-moi bien
tous, et comprenez : tout le mauvais vient du dedans". Il ne suffit pas,
pour nous, gens du Christ, de saupoudrer notre existence de quelques moments de
prière, comme les Pharisiens s'aspergeaient d'eau en revenant de la place
publique. Ce qui intéresse Dieu, c'est le dedans, le coeur ; le partenaire de
Dieu, c'est "l'homme caché du coeur" (Pierre). Dieu ne se contente
pas des restes, il veut tout l'homme, pour sauver tout l'homme et mener l'homme
à la gloire ; il veut surtout en nous ce creux le plus secret d'où partent
toute compréhension, tout amour, tout choix et toute décision,
Car il n'y a pas de vérité totale, tant que l'homme n'est
pas à l'écoute du Dieu vivant et vrai ; il n'y a pas d'amour vrai, tant que cet
amour n'est pas noué en Dieu lui-même ;
il n'y a pas pour nous de vie authentiquement libre, tant que nous ne laissons
pas à Dieu les mains libres pour agir et conduire notre destin.
Rappelons-nous ce que dit le vieux sage de l'Imitation de
Jésus Christ :"Tu n'es pas meilleur quand tu es loué, tu n'es pas pire
quand tu es blâmé. Tu es ce que tu es "Deo teste" (Dieu étant
témoin)".
"Si le Fils nous libère, nous serons vraiment
libres". Lui seul peut réconcilier en nous l'être et le paraître, lui seul
est capable de nous ôter nos masques sans nous laisser découragés, lui seul
peut nous guérir de l'illusion et faire de nous des créatures nouvelles enfin
capables d'aimer ; mais cette route vers la liberté - ne nous leurrons pas -
c'est le sentier étroit des Béatitudes.