"Ce peuple m'honore des lèvres"
Mc 7, 1-8
² Il fut un temps –et il n'est
pas si lointain – où les critiques véhémentes de Jésus contre le formalisme
pouvaient s'appliquer sans exagération à certaines habitudes désuètes et à tout
un monde d'usages sclérosés qui paralysaient la vie religieuse et rapetissaient
inexorablement l'horizon spirituel des consacrés.
Le Concile est venu sur ce point
apporter la libération nécessaire. Il nous a délivrés dans une très large
mesure "des prescriptions tâtillonnes … qui crispaient les nerfs,
épuisaient les santés et aigrissaient les caractères" ; et il a rappelé
opportunément que "la paix de Dieu ne rayonne d'ordinaire que dans une
nature humaine pacifiée".
² Mais voici déjà qu'un second
formalisme spirituel nous menace, inverse du premier, et que Jésus démasquerait
avec tout autant de vigueur.
Il consiste à s'attacher uniquement à
l'extérieur de l'œuvre de renouveau, et à retenir seulement ce qui se présente
comme un allègement, sans entrer courageusement dans l'approfondissement
théologal et fraternel qui nous est proposé.
On renouvelle les structures : excellent
! C'est ce que l'Esprit Saint nous demande, car le contexte humain de nos
maisons religieuses doit créer un climat de paix et de joie dans le don à Dieu.
Encore faut-il, pour être fidèles à
l'Esprit Saint, que nos adaptations ne mettent pas en péril l'option fondamentale
de la vie consacrée. Il ne s'agit pas de ramener la vie religieuse à une vie banale,
entièrement sécularisée, ou à une vie bâtarde, qui aurait perdu sa spécificité.
Car alors, à quoi servirait-elle, sinon à faire passer dans les institutions
une démission de la vie religieuse ?
Il ne suffit pas de laver l'extérieur de
la coupe et du plat si l'intérieur est encore plein des restes d'hier.
On renouvelle la liturgie, les chants,
les célébrations : parfait ! Cela va dans le sens de la gloire de Dieu et d'une
plus intense participation communautaire au mystère pascal.
Mais notre cœur profond est-il aussi
neuf que notre liturgie ? et est-ce qu'à certains jours nous ne mériterions
pas, personnellement et communautairement, le reproche d'Isaïe repris avec
tristesse par Jésus :
"Ce peuple m'honore des lèvres, mais
son cœur est loin de moi,
le culte qu'il me rend ne sert à
rien".
On adapte les usages de la communauté au
rythme du monde contemporain : réjouissons-nous, car ainsi notre témoignage
sera plus vrai et plus lisible ;
mais à condition que l'on ne se batte pas,
en communauté, autour de quelques chiffons ou de quelques options, et que les
assouplissements d'horaire ne fassent pas oublier Dieu, premier servi ;
à condition que la fuite vers les
nouveautés ne nous fasse pas régresser vers une sorte d'adolescence spirituelle,
et ne constitue pas un alibi qui nous permette de passer à côté de l'essentiel
: l'entrée avec tout nous-mêmes dans le mystère de Jésus ;
à condition que notre vie de consacrés,
émancipée de tout contrôle, ne s'efface pas dans l'anonymat d'une vie sans
relief, saupoudrée ici ou là de quelques exercices de communauté, comme les
Pharisiens s'aspergeaient d'eau en rentrant de la place publique.
² Oui, un nouveau formalisme
nous guette : après le formalisme des traditions anciennes, se sera le formalisme
des slogans du jour. Mais la racine demeure la même et conduit au même leurre
spirituel, c'est que l'on s'attache à des préceptes humains en mettant de côté
le commandement de Dieu, c'est-à-dire la volonté et le bon plaisir de celui qui
nous aime et s'est livré pour nous.
² Face à ce nouveau devoir de
loyauté, à cette exigence toute nouvelle de diagnostic spirituel au sein même
du renouveau qui se cherche, nous comprenons mieux et nous pouvons faire nôtre
la prière du jeune Salomon :
"Seigneur mon Dieu, donne à tes
serviteurs un cœur plein de jugement pour discerner entre le bien et le
mal".
² N'ayons pas peur de ces
moments de vérité, qui nous crucifient, mais nous libèrent du plus mauvais de
nous-mêmes. Car si nous bâtissons notre existence sur les vraies valeurs du
Royaume, si nous cherchons de toutes nos forces la seigneurie de Dieu et la
justice chrétienne, si nous demandons instamment au Seigneur "un cœur sage
et intelligent", qui puisse lire à l'intérieur des signes des temps. Le
reste nous sera donné par surcroît :
"Même ce que tu n'as pas demandé,
je te le donne aussi".