"À ta droite et à ta gauche"
Mc 10,35-45
"Maître, nous désirons que tu
fasses pour nous ce que nous te demandons".
Curieuse
demande. Curieux moment …
² Curieuse demande, discrète,
secrète, enveloppée, comme si les deux frères craignaient de l'exprimer
clairement. Mais Jésus les oblige à parler net :"Que voulez-vous que je
fasse pour vous ?" Ils veulent être à sa droite et à sa gauche dans sa
gloire, dans son Royaume. Rien que cela !
Eux qui furent parmi les premiers
appelés, qui furent même parmi les trois confidents de Jésus, n'ont encore rien
compris au projet du Maître. Ils s'imaginent que Jésus va organiser un royaume
terrestre, et ils croient le moment venu de se pousser aux postes honorifiques
!
² Curieux moment pour parler de
cela …
En effet Jésus, pour la troisième fois et
solennellement, vient de prédire sa passion :
"Voici que nous montons à Jérusalem,
et le Fils de
l'Homme sera livré aux grands prêtres et aux docteurs de la Loi.
Ils le condamneront
à mort et ils le livreront aux païens.
On se moquera
de lui, on crachera sur lui, on le flagellera et on le mettra à mort,
et après trois
jours il ressuscitera".
Déjà, lors de la deuxième prédiction de
sa passion, les disciples avaient si peu compris qu'ils s'étaient disputés
aussitôt après en vue d'une question de préséance.
² Mais Jésus, cette fois
encore, ne se fâche pas : patiemment il tente encore de leur expliquer. Vous voulez
partager mon sort ? Alors rappelez-vous que j'ai une coupe à boire et que j'ai
un baptême dans lequel je dois être plongé.
La coupe, pour ces hommes qui lisaient
les Prophètes, ce n'était pas seulement le symbole des souffrances, "la
coupe amère", mais plus précisément la coupe du vertige, méritée par le
peuple pécheur, comme l'avait crié le prophète Isaïe :
"Lève-toi, Jérusalem, toi qui as bu de la main du
Seigneur la coupe de son vertige" (Is 51,17).
La coupe méritée par les péchés de son
peuple, c'est Jésus qui la boira !
Quant à la mystérieuse plongée dont
parle Jésus, c'est la plongée dans la mort, la mort violente, injuste, la mort
révoltante de l'innocent sur qui l'on crachera.
² Mais les deux disciples sont sûrs
d'eux-mêmes : ce n'est pas maintenant qu'ils vont reculer. Le combat ne leur
fait pas peur, pourvu qu'ils arrivent à leur fin, pourvu qu'ils participent au
pouvoir du Messie. Ils croient encore qu'on entre dans le Royaume de Dieu comme
dans une citadelle ; ils s'imaginent qu'au service de Jésus il y a de bonnes
places à conquérir et un pouvoir comme récompense.
Une fois de plus Jésus, en véritable
éducateur de la foi, développe sa pensée : il ne crie pas ; il explique. Et il
éclaire d'abord le futur, puis le présent.
² Pour le futur : oui, les deux
frères suivront Jésus sur le chemin de la souffrance, et ils seront plongés,
eux aussi, dans la mort, comme nous tous quand l'heure sera venue. C'est le
sentier où, tôt ou tard, tous les vivants s'engagent, mais les croyants y
marchent à la suite du Ressuscité.
Quant aux places d'honneur, c'est le
secret de Dieu ; et il y aura des surprises. On ne peut s'y pousser comme on
joue des coudes sur la terre pour arriver en bonne position ou pour occuper un
poste. Les places près de Dieu, c'est Dieu qui les propose, et il sait ce qu'il
fait. D'ailleurs, même sur terre, pour un chrétien, les premières places, les
vraies premières places, ne sont pas celles qu'on imagine.
² Et Jésus en vient à parler du
présent. Il en appelle à l'expérience des disciples :
"Vous savez que ceux qui semblent gouverner les
peuples les oppriment,
et que leurs
grands exercent sur eux leur pouvoir",
"Ceux qui semblent gouverner", dit Jésus, faisant
sans doute allusion au semblant de pouvoir que possédaient tous les roitelets
de Palestine sous le protectorat romain.
Mais Jésus, plus largement, vise la
volonté de puissance qui travaille le cœur de tout homme. Où que nous soyons,
en effet, et quelles que soient notre situation, notre position, nos
responsabilités, que nous vivions à dix, à cinq ou à deux, nous sommes toujours
le tyran de quelqu'un, nous profitons de la moindre miette de pouvoir, que ce
soit en famille ou dans un cadre plus large de travail ou d'amitié. Nous
voulons régner sur des intelligences, sur des destinées, sur des cœurs. Au
grand jour ou plus subtilement, nous organisons sans le vouloir notre monde
autour de notre moi, et parfois, même le témoignage rendu au Christ, même les
engagements apostoliques, même la fidélité, servent à améliorer notre image de
marque, à imposer notre présence, à nous glisser près du Christ, à sa droite ou
à sa gauche.
² D'un mot le Christ renverse
toutes nos fausses valeurs :
"Il n'en est pas de même parmi vous ; bien au
contraire.
Celui qui veut
devenir grand parmi vous sera votre serviteur,
et celui qui
veut être le premier parmi vous, qu'il soit le serviteur de tous".
Il ne s'agit donc plus, en régime chrétien, de se
pousser à la première place, mais de se mettre volontairement à la dernière.
Entendons bien : cela ne signifie pas
qu'il faille renoncer à travailler à son vrai niveau, qu'il faille décliner les
responsabilités en s'abritant derrière une humilité de mauvais aloi.
Cela signifie qu'il nous faut rester,
tout au long de notre vie, en situation de serviteur, "mettant au service
de tous les dons reçus de Dieu".
Cela implique aussi que nous abordions
chaque être humain comme digne d'être aimé et d'être servi, quelles que soient
sa valeur, sa déchéance ou son ingratitude.
² C'est ainsi que Jésus, jour
après jour, veut nous identifier à lui-même, car lui non plus "n'est pas
venu pour se faire servir, mais pour servir, et pour donner sa vie en rançon
pour la multitude". Le meilleur de nous-mêmes, ce n'est pas ce que nous
gardons, mais ce que nous donnons, et Jésus nous le redit à chaque Eucharistie
où il se donne à nous.
Quand nous aurons tout à l'heure communié
à son Corps et à son Sang, n'étouffons pas la voix qui redira en nous :
Tu ne peux plus vivre à ton compte.