Mc 6,17-29
L'Évangile, aujourd'hui, ne nous parle
pas directement de Jésus, mais nous plonge dans ce monde décadent du premier
siècle auquel se sont heurtés successivement le message du Baptiste et celui du
Seigneur.
Et nous revivons avec le récit de saint
Marc un véritable drame à quatre personnages, deux femmes et deux hommes, qui
campent chacun une attitude humaine devant la vérité.
² Le
premier semble insignifiant : c'est la fille d'Hérodiade, la jeune danseuse.
Toute son ambition se résume en un mot :
plaire. Elle danse, elle plaît à tous, et cela lui suffit. L'image qu'elle a
d'elle-même, c'est celle qu'elle voit dans les yeux des convives. Pour elle,
vivre, c'est exister dans le désir des autres. Tout le reste, pour elle, est du
vide, et quand Hérode veut la récompenser, elle se trouve sans idée, sans
souhait, sans projet, totalement identifiée à la passion de sa mère à qui elle s'en
remet : "Que vais-je demander ?"
² Hérodiade,
elle, est une femme de tête.
Sa force, c'est la haine, et la haine
froide. Elle a un compte à régler avec le Baptiste, avec celui qui a le courage
de la mettre devant sa vérité. Des mois ont passé sans qu'elle puisse assouvir
sa vengeance, et voilà pour elle une occasion inespérée : enfin elle va pouvoir
forcer Hérode à sévir ! Et elle ne se contentera pas de promesses : elle veut,
tout de suite, sur un plat, la tête de son ennemi.
Sa haine est si farouche qu'autour
d'elle tout devient bas et ignoble : la générosité d'Hérode se mue en un acte
de barbarie, le banquet d'anniversaire en un festin éclaboussé de sang.
² Hérode,
auprès d'elle, paraît plus complexe et un peu moins sordide.
À l'égard du Baptiste, ses réflexes
présentent une ambivalence curieuse : d'une part il l'a fait arrêter et le
tient enchaîné dans la forteresse de Machéronte ; mais en même temps il l'estime,
il le craint, et il le protège.
Ainsi faisons-nous bien souvent avec la
vérité qui pourrait nous convertir : nous ne la tuons pas, pas tout de suite,
mais nous jouons avec elle. Nous aimons l'entendre et elle nous rend perplexes,
mais nous nous contentons de ce frisson d'inquiétude, et nous laissons la
vérité enchaînée quelque part dans la forteresse de notre moi, afin qu'elle ne
parle que sur demande.
Mais on ne fait pas attendre impunément
la vérité ; et le roi Hérode ne tarde pas à payer son indécision. Un vent de
folie passe dans sa vie, et lui, qui se montre si avare et soupçonneux face à
la vérité, promet la moitié de son royaume à cause du charme d'une danseuse.
Il a beau se ressaisir et mesurer son
erreur ; déjà il est trop tard : c'est la passion qui lui a fait promettre, et
c'est l'orgueil qui l'empêche de se dédire. Le chantage d'Hérodiade réussira,
comme deux ans plus tard réussira le chantage des chefs juifs devant un Pilate
indécis, qui aura trop longtemps louvoyé avec la vérité.
² Le
quatrième acteur du drame est muet.
Jean a parlé avant, et c'est pour avoir
parlé qu'il meurt au fond d'un cachot, en martyr de la vérité, victime à la
fois des trois forces qui travaillent le cœur des autres : "la convoitise
de la chair, la convoitise des yeux, et l'orgueil de la vie" (1 Jn 2,16).
Mais la mort ne le surprend pas ; il
l'attendait depuis longtemps comme couronnement de son message. Il peut partir
maintenant, il peut s'effacer, puisque déjà Jésus a pris le relais, pour
baptiser dans l'Esprit Saint ceux que lui, Jean, avait seulement plongés dans
l'eau.
Rien ne pouvait mieux parachever son
destin de précurseur, son destin d'humilité, que cette mort dans l'ombre au
moment où Jésus commençait à se manifester comme lumière des hommes :
"Il faut qu'il croisse et que je
diminue. Celui qui a l'épouse est l'Epoux, et l'ami de l'Epoux est là pour se
réjouir. Telle est ma joie; elle est parfaite!"