Le plus grand commandement
Mc 12,28-36
² Selon la tradition des
rabbins, la Loi de Moïse comprenait 613 commandements, dont 365 étaient des
interdictions, et 213 des préceptes positifs. L'une des règles d'interprétation
avait tendance à situer tous les commandements sur le même plan :"Que le
commandement léger te soit aussi cher que le commandement grave !" Cela
pouvait partir d'une bonne intention, et exprimer un amour de Dieu très
attentif ; mais cela pouvait tout aussi bien virer au légalisme pointilleux, et
parfois aboutir à une déformation des consciences.
Ainsi certains rabbins mettaient-ils sur
une même ligne la défense de dénicher des oiseaux et le précepte d'honorer son
père et sa mère.
Au temps de Jésus quelques hommes
clairvoyants dans leur foi essayaient d'établir une hiérarchie parmi ces
multiples obligations de la Loi ; d'où la question de ce spécialiste à Jésus
:"Quel commandement est le premier de tous ?"
² Jésus répond d'abord en
citant Dt 6,5, un beau texte que tous avaient en mémoire, puisque, déjà au
temps de Jésus, tous les hommes juifs devaient le réciter au moins deux fois
par jour. C'est le texte même de notre première lecture d'aujourd'hui :
"Écoute, Israël, le Seigneur, notre
Dieu, est le seul.
Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu,
de tout ton cœur, de toute ton âme, de
toute ta pensée et de toute ton énergie".
Il ne faudrait pas ici forcer la
distinction entre cœur, âme, et pensée. Pour nous, occidentaux modernes, le
cœur sert surtout à aimer ; pour un hébreu, le cœur a sa part aussi dans
l'activité intellectuelle : Dieu donne un cœur pour comprendre (Dt 29,3). Pour
les juifs du temps de Jésus, le cœur est à la fois conscience et mémoire,
intuition et force morale. Dans le cœur résonnent toutes les affections ; mais
c'est aussi dans le cœur que les impressions et les idées se changent en
décisions et en projets . Et surtout c'est dans le cœur que s'enracinent l'attitude
croyante et la fidélité à Dieu. Le cœur, au sens biblique, c'est donc le tout
de l'homme intérieur, et le lieu privilégié du risque de la foi.
Ainsi :"Tu aimeras le Seigneur ton
Dieu de tout ton cœur" signifie :"Toute ta personne sera mobilisée
pour l'amour de ton Dieu ; tu dois tendre vers Dieu avec le meilleur de toi-même".
² Mais Jésus ajoute aussitôt,
en citant cette fois le Lévitique (19,18) :"Tu aimeras ton prochain comme
toi-même ". C'est le second commandement, toujours inséparable du premier
et pourtant toujours distinct. Car l'amour pour autrui ne peut pas remplacer
l'amour pour Dieu, pas plus que le prochain ne peut remplacer Dieu.
Mais les deux commandements sont
semblables, parce que l'amour du prochain, comme l'amour pour Dieu, doit
mobiliser toute la personne et toutes ses forces. On ne peut vraiment
s'approcher de Dieu, sans commencer à aimer tout ce que Dieu aime ; et plus on
est près de Dieu, plus on se rend proche des autres fils de Dieu. "La
charité, c'est tout sur la terre, disait Thérèse de Lisieux, et l'on est sainte
dans la mesure où on la pratique".
² "Maître, répond le
scribe à Jésus, tu as parfaitement dit que Dieu est l'Unique, et qu'il n'y en a
pas d'autre que lui ; l'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence et de
toute sa force, et aimer le prochain comme soi-même, vaut mieux que tous les
holocaustes et tous les sacrifices (d'animaux)". Et Jésus, voyant qu'il
avait répondu avec sagacité, lui dit :"Tu n'es pas loin du Règne de
Dieu".
"Tu n'es pas loin : c'est à la fois
encourageant et décevant. Cela veut dire :"Tu y viens ; mais tu n'y es pas
encore". "Tu n'es pas loin" : c'est à chacun de nous que Jésus
s'adresse, puisque nous sommes réunis pour entendre sa parole".
Tu n'es pas loin, puisque tu cherches la
vérité, puisque tu veux la trouver auprès de moi.
Tu n'es pas loin, puisque tu veux donner
un sens à ta vie, à ton travail, à tes souffrances, à ton dévouement ; puisque
tu veux prendre du recul par rapport au tourbillon de ta vie ; puisque tu veux
échapper à l'engrenage de la routine, au mensonge des relations superficielles,
à tout ce qui rapetisse ta vie, comme les 613 commandements de la loi que tu
t'es faite.
Tu n'es pas loin, si tu as entrevu
l'importance de la charité, si tu as compris qu'il faut vouloir concrètement
pour ton frère ce que tu veux pour toi : une vie joyeuse, donnée, efficace, la
reconnaissance par les autres, et l'amitié de Dieu.
Alors, Seigneur, si je ne suis pas loin,
dis-moi, aujourd'hui, ce qui me manque encore pour être tout près de toi.