Multiplication des pains
Mc 6,31-49
² "Donnez-leur vous-mêmes
à manger !"
Cette consigne de Jésus, au soir d'une longue journée
de prédication, a surpris les disciples ; elle avait même de quoi les décourager.
Après tout, ils avaient eux-mêmes aussi faim que ces cinq mille hommes, et leur
souci était louable lorsqu'ils sont venus interrompre Jésus : il fallait quand
même bien penser au repas du soir pour cette foule !
Or, en réponse à leur bonne idée, Jésus
leur propose une solution impossible, impensable, déraisonnable: nourrir la
foule eux-mêmes, à Onze. Et avec quoi ? Ils avaient déjà fait le compte :
quatre mille euros, guère moins, pour tant de monde. Mais comment rassembler
cela, et si rapidement ? À quoi donc pensait Jésus ?
² Jésus ne leur reproche pas
d'avoir manqué d'initiative, mais il veut, ce jour là, souligner l'initiative
de Dieu. Car Dieu est commencement, et parce qu'il est l'amour, il est toujours
initiative de l'amour. Or ce jour là Dieu manifestait son amour parmi ces cinq
mille hommes, Dieu leur "envoyait" son Fils, pour que ces cinq mille
hommes vivent par lui. Et les disciples disent à Jésus :"Renvoie-les
!" Ils venaient pour se nourrir "de ce qui sort de la bouche de Dieu",
et il faudrait que Jésus les renvoie vers un repas matériel !
² "Donnez-leur vous-mêmes
à manger", dit Jésus.
Et c'est en obéissant à cette parole de Jésus que les
disciples vont entrer dans sa méthode, la méthode qu'il préconise :
1) envisager et épuiser toutes les
possibilités : savoir repérer et savoir accepter les cinq pains du gamin.
2) mettre en œuvre les moyens d'une action
fonctionnelle.
S'agissant d'une foule, rien n'est plus contraire à la
charité qu'une pagaille inefficace. "Faites-les asseoir par groupes"
… Et ils s'assirent dans l'herbe verte par groupes de cinquante et de cent : la
distribution se fera donc sans bousculade.
3) laisser faire Jésus et entrer dans son
œuvre.
Y entrer pauvrement, c'est-à-dire distribuer des pains
dont on n'est pas propriétaire et recueillir les restes, comme font les pauvres.
Ce travail de pauvres, c'est l'œuvre splendide des témoins de Jésus, soucieux
de faire écran le moins possible entre le Seigneur qui donne et ceux qui
reçoivent, la main droite qui reçoit les pains ignorant ce que fait la main
gauche qui donne.
² Si l'on entre ainsi dans
l'œuvre de Jésus, on devient, pauvrement, le serviteur de l'abondance messianique,
le serviteur du miracle de Jésus.
L'abondance est donnée ; elle est
l'initiative de Jésus, c'est pourquoi elle est toujours au-delà du désir,
au-delà du prévisible, au-delà de ce qu'on peut escompter.
Quant au miracle de Jésus, - le miracle
de ce jour-là comme les miracles d'aujourd'hui -, il est d'autant plus
admirable, d'autant plus digne de foi, qu'il écarte toute apparence de
merveilleux : le miracle traverse le quotidien, fait vivre le quotidien, avec
une divine discrétion ; il passe par des gestes ordinaires, par des pains ordinaires,
par le poisson de tous les jours. À tel point que, d'un bout à l'autre de la
distribution, il n'y a jamais plus de cinq pains à rompre : l'abondance n'est
pas au départ, comme à Cana, elle se déploie et se révèle à mesure que la foule
est rassasiée.
² Frères et soeurs, la foule
est là, sans berger aujourd'hui comme hier, affamée aujourd'hui comme hier, affamée
de pain et affamée de la parole de Dieu. Et nous nous retrouvons avec une
double mission nourricière :
" Donnez-leur vous-mêmes à manger. Nourrissez
l'Ethiopie et nourrissez le Royaume".
Double mission, double impuissance. Et
la tentation pourrait nous venir de dire à nos contemporains: "Allez
manger ailleurs que dans notre désert. Nous sommes nous-mêmes les premiers
affamés ! Allez écouter ailleurs : nous n'avons plus les mots pour dire ce dont
nous vivons !"
Mais la voix de Jésus nous parvient
aujourd'hui, insistante, stimulante :
"Osez les nourrir, et pour cela,
ouvrez les mains".