Ya'ir et la
femme au flux
de sang.
Mc 5,21-46
² Jésus quitte la
rive est du
lac, habitée surtout par des
païens, et
où il vient de guérir un
démoniaque, et il gagne
en barque la rive opposée,
très peuplée à l'époque, et uniquement
de juifs.
De la foule, très
nombreuse, un homme se
détache : c'est
Ya'ir, un des
notables de la communauté, au
nom prédestiné: "il
illuminera, Dieu illuminera". Aux pieds de
Jésus, il
supplie avec insistance : "Ma petite fille
est près de mourir"...
En fait elle
a déjà douze
ans, mais
pour le Père, tout chaviré
de chagrin,
elle est plus
que jamais
: "ma petite fille".
La réponse de
Jésus, c'est
un geste
: il part avec Ya'ir. Mais il n'avance
pas vite,
car la foule
le presse.
Tout à coup
il se retourne
et cherche quelqu'un des
yeux :"Qui a touché mes
vêtements ?" Et l'on voit
s'approcher, tout émue, toute tremblante, mais si
heureuse, une femme, qui
se jette à ses pieds, tout comme Ya'ir quelques minutes auparavant, et qui
lui raconte tout : la
kyrielle de médecins qu'elle a consultés depuis douze ans ; son
désespoir, puis son espérance
folle quand on lui a
parlé de Jésus.
Sa foi,
elle l'a traduite
à sa manière. Les braves
gens, à
l'époque, pensaient que le pouvoir des guérisseurs irradiait de leurs
personnes dans leurs vêtements ou même dans
leur ombre. L'important,
pour elle,
c'était de toucher Jésus
; l'important, pour Ya'ir,
c'était de dire à Jésus : "Viens
vite imposer les mains à
ma petite fille." Quant
au centurion de Capharnaüm, il
disait à Jésus : "Dis
seulement un mot, une
parole, là
où tu es, et mon serviteur
sera guéri, là où il
est".
Il y a bien là trois expressions
différentes de la foi, trois
niveaux de confiance en Jésus, mais Jésus
répond toujours, dès lors que
la foi est
sincère et prête à l'audace."Ma fille,
ta foi t'a
sauvée. Va
en paix,
sois guérie de ton mal". Déjà la femme
avait senti en elle que
le mal était
stoppé ; elle sait maintenant, sur la
parole de Jésus, que sa
guérison est définitive.
² Pendant ce temps, dans la
maison de Ya'ir, la petite est morte.
Et des proches de Ya'ir viennent lui dire :
"Maintenant, c'est fini ; ce n'est plus
la peine d'importuner
le Maître..." Il est
donc évident pour eux que Jésus, même Jésus, ne peut
plus rien pour
la petite. Pour eux Jésus est un guérisseur
extraordinaire, mais son pouvoir
s'arrête sur
le seuil de
la mort.
Jésus a saisi
ce qu'on vient
de chuchoter, et pour seule
réponse il offre à Ya'ir
de faire un pas de plus dans
sa foi :" Sois sans
crainte ; crois seulement". Quelle confiance
il a fallu
à cet homme : il était
venu supplier pour son enfant
vivant, et
on lui demande
de ne pas
baisser les bras maintenant qu'elle est morte
!
À l'approche
de la maison, Jésus ne
garde avec lui que Pierre, Jacques et Jean,
qui seront aussi, plus
tard, les
témoins privilégiés de la Transfiguration. Mais à
l'intérieur, c'est déjà
le brouhaha des jours de deuil, et Jésus
écarte tout ce bruit :
"Pourquoi cette agitation ? Pourquoi ces
pleureuses ! L'enfant n'est
pas morte.
Elle dort".
Paroles mystérieuses, volontairement mystérieuses, de Jésus.
Et ces gens
savent bien que la petite
est morte,
vraiment morte. Ce que
Jésus veut dire, et
ce qu'il dit
sous forme paradoxale, c'est
qu'avec lui la mort n'aura
jamais le dernier
mot.
² Quand on viendra dire à Jésus : "Seigneur, Lazare
est malade", Jésus dira:
"Notre ami Lazare s'est
endormi, mais
je vais aller
le réveiller" ; et l'Évangile de Jean
continue ainsi : "Les
disciples lui dirent donc: "Seigneur,
s'il s'est endormi, il
sera sauvé.". En fait
Jésus avait voulu garder parler
de la mort de Lazare, alors qu'ils se figuraient qu'il parlait de l'assoupissement
du sommeil.
C'était donc une
habitude chère à Jésus que
de parler de la mort comme d'un
sommeil, un
sommeil provisoire. Et par là
il reprenait à son compte
ce qu'écrivait
un sage quelques
dizaines d'années auparavant, un juif
d'Égypte,
dont nous lisions
tout à l'heure un extrait :
Il ne se
réjouit pas de voir mourir
les êtres vivants.
Dieu
a créé l'homme pour une
existence impérissable,
il
a fait de
lui une image
de ce qu'il
est en lui-même.
La mort est
entrée dans le monde par
la jalousie de l'ennemi,
mais celui qui
vit comme un
juste vivra au-delà de la mort."(Sg
1,13-15)
² Jésus est entré
dans la chambre. Ils sont sept. La petite, immobile, Ya'ir, sa femme, les trois
disciples, et Jésus.
Au-dehors la rumeur s'est éloignée.
Jésus prend la main de
l'enfant,
et lui dit :"Talitha, qūm !" Aussitôt
la grande fille
se lève et
se met à
marcher. Et
pour bien montrer
que la vie
est revenue, Jésus ajoute: "Donnez-lui à manger".
Jésus lui a
rendu la vie
de cette terre, et les
pleureuses ont cessé de se moquer. Ce que
Jésus nous donnera, au-delà
de la mort,
c'est bien autre chose que
la vie de
cette terre, il nous
fera participer, âme et
corps, corps
et âme,
à sa vie, à sa gloire, à
sa joie éternelle. Car Dieu
veut réussir l'homme,
et ce n'est
pas la mort
qui l'en empêchera.
Au
jour de la
résurrection, le jour de
l'existence impérissable, jour qui demeure caché dans le
secret de Dieu, la main
du Ressuscité saisira la nôtre, et chacun
de nous l'entendra dire
: "Lève-toi".
Mais déjà,
pour nous,
si nous le
voulons, chaque
jour est une
rencontre de Jésus qui guérit et qui sauve. Chaque jour,
au milieu de nos inquiétudes et de nos
angoisses de jeunes, de
parents, de
témoins de l'Évangile,
nous entendons le Christ nous
redire: "Crois seulement!"
Aujourd'hui encore,
abattus par la fièvre de
notre cœur, paralysés par nos retours sur
nous-mêmes, dévitalisés par notre manque de
foi, nous
entendons deux mots d'espoir : "Lève-toi !".
C'est la voix
de Jésus qui
pardonne. Et
aussitôt, pour
nous rendre des forces,
il nous invite
à sa table.