Dieu, l'homme et le malheur

Une lecture du livre de Job.

 

         Dieu ne soumet pas Job à l'épreuve pour le détruire ni même pour en tirer gloire, mais pour épurer son amour et sa foi - pour qu'en se perdant, déjà il se trouve.

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            "L'HOMME, né d'une femme, vivant peu de jours et en proie a l'agitation, comme une fleur germe et se fane et fuit comme l'ombre sans s'arrêter ! Pourquoi Dieu donne-t-il la lumière à un malheureux et la vie à ceux dont l'âme est amère ? " (Job 14, 2: 3,20).

            "Pourquoi ?". La question fondamentale est posée, et à Celui seul qui peut répondre."Pourquoi m'as-tu fait sortir du sein ? J'aurais expiré et aucun œil ne m'aurait vu !"(10,18) (1). Ce sont les questions d'un croyant. Certes, elles rendent un son de révolte, et c'est pourquoi tant d'hommes s'y retrouvent qui sont confrontés avec l'énigme de leur destin ; mais en même temps, elles restent prises dans le réseau d'un dialogue entre l'homme et Dieu. Ce sont les griefs et les interrogations d'un homme qui connaît Dieu, qui a cru le connaître, et qui veut comprendre, afin de pouvoir vivre et de savoir mourir.

 

            Dans la Bible, aucune plainte n'atteint la hardiesse de celle de Job. Or, curieusement, ce Job est un personnage de fiction. Le poète du Ve siècle l'a repris à une très vieille légende, d'origine étrangère, et acclimatée très tôt à la fois d'Israël, pour faire de lui le paradigme(2) de l'humanité souffrante. Job apparaît donc d'emblée comme une figure universelle ; mais la vérité existentielle de ses plaintes est telle que le halo de la fiction s'estompe vite, si bien que peu de personnages de l'Ancien Testament semblent aussi proches et fraternels au croyant visité par une souffrance écrasante ou imméritée. Job à la fois inquiète et fascine, parce qu'il pose les questions que l'on n'ose pas se poser. On s'éloigne de lui comme on évite les couloirs d'un hôpital, car la souffrance est toujours importune ; mais tôt ou tard, on vient s'asseoir et réfléchir auprès de ce grand gouffre d'ombre d'où montent des cris et des sanglots étrangement accordés à nos propres profondeurs.

 

            N'attendons pas de Job qu'il nous livre un secret, une réponse-type, un parcours balisé, car l'expérience de la souffrance n'est pas transmissible, et l'on est finalement toujours unique dans l'épreuve et toujours seul à mourir ; mais Job peut nous aider à cheminer dans le mystère du malheur et du mal sans renier ce que Dieu nous a dit de lui-même, sans cesser d'appeler la voix qui s'est tue et de guetter le visage qui se dérobe. Pour aller où nous ne savons pas, il nous faut aller par où nous ne savons pas. Cette loi pascale qui commande toute foi et toute espérance chrétiennes se trouve déjà inscrite au filigrane du drame de Job. Quand l'épreuve est vécue coûte que coûte en dialogue avec Dieu qui l'envoie, quand on parvient, même pauvrement, à admettre que le même Seigneur puisse donner et reprendre, blesser et panser la blessure, c'est alors que la souffrance peut accomplir son œuvre de dévoilement et de métamorphose.

 

 

1.         L'HOMME AU MIROIR DE SA SOUFFRANCE

 

²  La souffrance révèle l'homme à lui-même : c'est la première confidence que nous fait le Livre de Job. L'épreuve, pour ce champion de Dieu, est radicale, et le schématisme du Prologue (chapitres 1-2) le souligne efficacement : coup sur coup, le " serviteur " de Yahweh est frustré de ses biens, blessé dans ses affections, atteint dans sa chair. Rien ne manque au tableau de la détresse, et chacun pourra se reconnaître dans cet homme méconnaissable, "frappé d'un ulcère malin de la plante des pieds au sommet de la tête" et assis au milieu de la cendre sur la décharge du village. Job n'a plus rien ; il n'est plus qu'une plaie. Mais sa foi est intacte, et elle transparaît immédiatement dans ses deux réponses : " Alors Job se leva et déchira son manteau. Puis il se rasa la tête, s'affaissa à terre et se prosterna. Et il dit : ‘Nu je suis sorti du ventre de ma mère, et nu je retournerai là-bas. Yahweh a donné et Yahweh a repris que le nom de Yahweh soit béni... Si d'Elohim nous acceptons le bonheur, n'accepterons-nous pas aussi le malheur ?’ En tout cela Job ne pécha point, et il ne proféra point de sottise à l'adresse d Elohim " (1,20s ; 2,10).

 

²  La fidélité de Job jusque là était celle d'un homme heureux, prospère, respecté. Le bonheur s'en va ; reste le croyant, égal à lui-même, et se rejoignant lui-même à un niveau de liberté jamais atteint. Nu, il est ce qu'il était au jour de sa naissance : fragile, menacé et tout en promesses ; il est ce qu'il sera lors du retour à la terre maternelle qui l'accueillera dans son sein pour une nouvelle et mystérieuse gestation. Tout l'avoir n'était que vêtement inutile, et Job expérimente que la vie est plus que ce vêtement. Les composantes habituelles du bonheur une fois éliminées, Job a perdu ses dimensions mesurables dans le monde, celles du pouvoir, du savoir et du faire-valoir. Il se retrouve nu, dépendant, vulnérable et pourtant plus authentiquement homme que jamais, parce que libéré de toute aliénation aux choses.

 

            Mais sa sérénité n'est pas raideur stoïcienne, car elle s'enracine dans la confiance en Dieu. Sa relation à Yahweh se noue désormais consciemment au plan de sa nudité, et il affirme sa liberté en affirmant celle de Dieu : " Yahweh a donné et Yahweh a repris : que le nom de Yahweh soit béni ! " Bénir, c'est dire le bien : soit le bien que Dieu a fait, et c'est l'action de grâces, soit le bien que Dieu va faire, et c'est une de demande ou une supplication. Ainsi, en bénissant Dieu, le Yahweh de l'Alliance, Job reconnaît qu'Il a voulu son bien, et que l'alternance du don et du retrait n'est pas, de la part de Dieu, un signe d'abandon, mais un signe de confiance. Jusque dans l'existence souffrante d'un homme, Dieu poursuit une œuvre positive et cohérente. L'homme oscille du bonheur au  malheur, au point d'en éprouver un véritable vertige ; mais il n'y a ni oscillation ni reprise dans le projet de Dieu.

 

²  La fidélité est donc acquise d'avance de la part de Dieu, et Job, en se prosternant, proclame qu'elle ne saurait être mise en doute. Mais en même temps, par cet acte de foi, il répond, sans le savoir, à une question qui a été posée dans le ciel par l'Adversaire sur la fidélité de l'homme : « Est-ce gratuitement que Job révère Elohim ? » L'attachement d'un homme à Dieu ne cache-t-il pas toujours un calcul ? A cette question, le Satan cherche la réponse sur terre, et il se sert de la souffrance comme d'un révélateur pour détecter dans le cœur de l'homme les vraies motivations. Apparemment, c'est lui, le Satan, qui a l'initiative : en vrai maître du soupçon, il se fait fort d'amener l'homme à douter de Dieu et Dieu à douter de l'homme. En réalité, c'est Yahweh qui veut manifester la force de son amour présent au cœur de l'homme ; c'est lui qui par deux fois amorce le processus de l'épreuve : " As-tu porté ton attention sur mon serviteur Job ? ". La malfaisance du Satan est donc d'avance inscrite dans un plan de Dieu ; d'avance l'amour englobe et circonscrit l'entreprise du mal, et alors même que Dieu semble mettre sa gloire en péril en pariant sur l'homme, il travaille à ce que son Nom soit béni. Dieu va accepter que Job tâtonne, comme un aveugle, dans sa propre vie, mais c'est pour que ses œuvres soient manifestées dans l'obéissance d'un croyant (cf. Jean 9,3). Job, lui, ignore tout de ce prologue céleste qui surplombe son destin, et son assentiment immédiat ruine d'un seul coup le soupçon de l'Adversaire. Satan a perdu son pari : il y a sur terre au moins un juste qui n'a pas lié la foi au bonheur tangible.

 

²  Au niveau du vieux conte, le drame s'arrêtait là, et l'on passait tranquillement à l'Epilogue où Dieu restaure Job dans ses biens. Le cercle théologique se refermait parfaitement : Yahweh donne, Yahweh prend, Yahweh redonne. La théorie classique était sauve, selon laquelle la rétribution des justes et des méchants devait se produire immanquablement dès cette terre.

 

            Mais au Ve siècle, en Israël, cette conception mécanique de la rétribution craquait sous la pression des évidences contraires. Il fallait que ce démenti de l'expérience pût être entendu et enfin pris en compte. Un poète génial, habitué à la langue des procès et profondément imprégné de la lyrique des Psaumes, comprit tout le parti théologique qu'il pouvait tirer du conte de Job. Il le scinda en deux ; et l'espace ainsi ouvert devint une scène où il fit dialoguer Job, d'abord avec trois visiteurs, puis avec Yahweh lui-même. L'arrivée des trois « sages », Eliphaz, Bildad et Sophar, suffisait à assurer une transition entre le Prologue, où Job reste si serein, et les dialogues subversifs dans lesquels le poète comptait faire passer sa vision des choses. Mais ce dernier préféra prolonger la transition par une longue plage de silence : « Les trois amis de Job levèrent leurs veux de loin et ne le reconnurent pas. Alors ils élevèrent leur voix et pleurèrent : ils déchirèrent chacun son manteau et répandirent de la poussière sur leur tête. Puis ils s'assirent à terre avec lui, sept jours et sept nuits. Et aucun ne lui disait mot, car ils voyaient que très grande était sa douleur » (2,12s).

 

²  Après ce point d'orgue, brusquement le paysage spirituel s'assombrit, et c'est un autre Job, amer, agressif, désespéré, qui rompt le silence par une malédiction : « Périsse le jour où je fus enfanté, et la nuit qui dit : Un mâle a été conçu ! ... Pourquoi ne suis-je pas mort au sortir du sein et n'ai-je pas expiré quand je sortais du ventre ? » (3,3.11). Le Job du Prologue, statue de foi, pas un instant n'a bronché ; mais il manquait à son épreuve, pour être totalement crédible, une certaine épaisseur humaine que seul le temps peut donner. Les sept jours et les sept nuits, symboliquement, introduisent la durée dans la souffrance, et c'est alors que Job commence vraiment à nous ressembler.

           

            L'un après l'autre se sont détruits les liens qui l'unissaient au monde des choses désirables et des personnes aimées, et Job commence à vivre le temps comme un leurre : " Ainsi ai-je hérité des mois de déception, et ce sont des nuits de peine qui m'ont été assignées. Si je me couche, je dis :’A quand le jour ?‘. Si je me lève,’A quand le soir ?‘ » (7,3s). Le passé s'est vidé de son sens, puisque Dieu lui-même semble l'avoir renié ; le présent n'a plus prise que sur la déchéance ; et l'horizon de l'avenir, inexorablement, se ferme, comme le fil de la navette se raccourcit à chaque duite (3) (7,6). Job, impuissant, frustré de toute oeuvre et de tout projet, se sent livré au temps comme une nacelle de joncs emportée par un fleuve. Et cette fuite indéfinie débouche sur le Sheol, « la terre de ténèbres et d'ombre » d'où personne jamais n'est revenu. Job est mort déjà puisqu'il doit mourir. Pour lui, la naissance et la mort viennent au-devant l'une de l'autre, effaçant au passage tous les souvenirs de la joie et de l'ardeur, devenus inutiles et faux puisque Dieu les a désertés. Ainsi, la souffrance et le désespoir révèlent à Job à la fois le sens possible et le non-sens de son immersion dans le temps.

 

²  Seul Dieu pourrait stopper cette plongée dans l'absurde : il suffirait qu'il se souvienne : « Tu me fixerais un terme où tu te souviendrais de moi : alors, tous les jours de mon service, j'attendrais jusqu'à ce vienne ma relève. Tu appellerais, et moi je répondrais ; l'œuvre de tes mains, tu languirais après elle ! » (14,13s).

 

            Mais Dieu est loin. Un instant, Job se tourne vers ses visiteurs, pour quêter auprès d'eux la sympathie que Dieu semble lui refuser : «  Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, vous, mes amis, car la main d'Éloah m'a frappé ! » (19,21). Mais il est difficile de rejoindre un homme dans ce qui fait sa souffrance. On cherche des mots ; ils font tous mal. Les amis de Job se sont d'abord assis à terre avec lui, en silence ; et leur attitude alors était vraie, sonnait juste. Mais dès qu'ils entreprennent de raisonner Job, l'échec de l'amitié devient chez eux manifeste. Leur parole vient d'ailleurs. Ils arrivent avec des évidences et des certitudes, avec les arguments de ceux qui savent d'avance et qui proposent une consolation sans avoir écouté la plainte. Pour eux, la souffrance de Job se ramène au cas général et ne doit surtout pas échapper à la loi de la rétribution : si Job souffre, c'est qu'il a péché ; s'il connaît l'épreuve, c'est que Dieu le punit ; qu'il se convertisse et tout rentrera dans l'ordre. Il a beau crier à l'injustice, son expérience personnelle ne saurait prévaloir contre la cohérence du système des sages.

 

            Les visiteurs, au lieu de se placer devant Dieu aux côtés de Job et d'entrer dans sa souffrance telle qu'elle lui apparaît, telle qu'il la vit, situent d'emblée près de Dieu et s'arrogent le droit de parler en son nom : " Maximes de cendre, réponses d'argile, leur rétorque Job ; vous n'êtes que des badigeonneurs de mensonge, des médecins de néant, vous tous ! Qui donnera que vous fassiez silence et que ce soit pour vous sagesse ! " (13,12.4s). Cheminer avec Job jusqu'au bord de la révolte, accepter de regarder avec lui vers ce qui l'angoisse, ce serait pour les trois l'aventure spirituelle ; or ils possèdent trop la vérité pour prendre le risque de la chercher encore. Et Job devra renoncer au mirage de l'amitié : " Mes frères ont été trompeurs comme un torrent, comme le lit des torrents qui passent " (6,15).

 

            Ainsi, la souffrance révèle à l'homme la fragilité de son lien aux choses, la force inexorable du temps, et sa solitude irrémédiable face à la mort. Certes, chez un croyant, l'épreuve peut faire jouer des réflexes insoupçonnés de gratuité et d'assentiment ; mais quand la durée fait son œuvre, même l'homme de foi est amené à reconnaître que son « oui » fondamental est traversé de mille refus. II faut alors qu'en lui les révoltes trouvent le chemin de la parole. Et c'est sur ce chemin que Dieu l'attend.

 

2.         SOUFFRANCE HUMAINE ET VISAGE DE DIEU

 

²  Dès que la souffrance s'installe dans la vie de Job, sa relation à Dieu devient conflictuelle. La déception nourrit l'impatience, et l'impatience s'exaspère en désespoir. Par tous les moyens, Job essaie de percer la nuit, de comprendre l'attitude de Dieu, de deviner ses intentions ; et trois possibilités se présentent à son esprit.

 

            Ou bien Dieu l'oublie ; et dans ce cas il faut que Dieu se hâte, car bientôt il sera trop tard, et c'est en vain qu'Éloah cherchera l'ami qu'il aura laissé disparaître : " Tes yeux seront sur moi, et je ne serai plus ! "(7,8). Ou bien Dieu est fatigué de Job et ne voit plus en lui qu'un fardeau encombrant : "... pourquoi te suis-je à charge ? (7,20). Mais une troisième hypothèse s'impose vite à Job, lancinante et corrosive : Dieu a changé, il est « devenu cruel » (30,21). Et pour décrire cette soudaine malveillance d'Éloah, pour traduire sa propre nausée spirituelle, Job réveille tout un monde d'images sédimentées depuis des siècles dans l'inconscient de l'humanité.

 

            Images obsidionales : « Dieu a muré ma route pour que je ne passe pas, et sur mes sentiers il a mis des ténèbres » (19,8). « Ensemble arrivent ses bandes, et elles campent autour de ma tente » (19,12). Images mythiques de lutte contre les monstres du chaos : «Suis-je la Mer, moi, ou le Dragon, pour que tu postes une garde contre moi ? » (7,12). Images brutales de la chasse : « Sa colère a trouvé une proie et il me persécute : il a grincé des dents contre moi » (16, 9) ; « sachez que c'est Eloah qui m'a fait du tort et qui de son filet m'a enveloppé ! » (19,6) ; « ...moi qui suis rassasié d'ignominie, abreuvé d'affliction et épuisé, tu me fais la chasse, tel le léopard » (10,16). Images de la fureur guerrière : « II m'a dressé pour sa cible : autour de moi tournoient ses traits, il transperce mes reins sans pitié, il répand à terre mon fiel, il m'ébrèche, brèche sur brèche, il court sur moi comme un guerrier ! » (16,13 s). Enfin, images de la violence gratuite : « J'étais tranquille et il m'a rompu, il m'a pris par la nuque et m'a mis en pièces ! ... Il me broie pour un cheveu et multiplie mes blessures sans raison » (16,12 ; 9,17).

            Quand Job abandonne un moment ces images de la force aveugle, c'est pour accumuler celles de l'injustice : Dieu soupçonne, scrute, inspecte. Il relève les traces de Job, lui demande des comptes à chaque instant, lui impute des fautes de jeunesse et écrit contre lui « des sentences amères » alors qu'il sait pertinemment son innocence (13,26s). A la limite, Job imagine un Dieu cynique, qui « déracine son espérance » et s'ingénie à l'enfermer dans la culpabilité : « Si je me lave avec de la neige, alors tu me plonges dans l'ordure, et mes vêtements ont horreur de moi ! » (9,30s.).

 

²  L'image d'Éloah, ainsi éclatée, n'est plus reconnaissable. Job, en superposant tous ces négatifs plus ou moins grimaçants, n'obtient qu'un anti-portrait du Dieu que pourtant il continue d'attendre , et c'est pourquoi ses réactions sont marquées de la même ambivalence que ses fantasmes lui montrent dans l'attitude de Dieu. Tantôt il semble renoncer à retrouver « le Dieu de son automne » (29,4), et il lui dit : « Laisse-moi; lâche-moi; détourne de moi ton regard ! ». Tantôt il entreprend de raisonner Dieu : « Tes mains m'ont façonné et fabriqué, et ensuite, te ravisant, tu me détruirais ? » (10,8). Ailleurs Job ironise : « O gardien de l'homme ! » (7,20), et il retourne agressivement contre Dieu des thèmes que les psaumes emploient pour la louange. Souvent, enfin, il défie Dieu : « Fais-moi savoir sur quoi tu me querelles ! » (10,2) ; mais ce défi n'est que l'envers d'une loyauté qui ne veut pas se démentir et d'un amour qui ne se résigne pas au non-sens.

           

            Aussi bien Job n'est-il pas dupe de ses propres outrances : « au vent, les paroles d'un désespéré ! » (6,26) ; et à bien des signes il manifeste qu'il reste en marche vers ce Dieu qui le fait souffrir. Les lames qui déferlent attestent par leur violence même que toute la mer fait mouvement vers la côte. Il est remarquable déjà qu'à aucun moment Job ne renie le passé, 1es années heureuses où « Shadday était encore avec lui » ; et c'est justement cette fidélité dans le souvenir qui redouble sa douleur de se croire oublié. Mais surtout, des lueurs d'authentique espérance viennent de loin en loin rouvrir l'horizon. Eclairs fugitifs, d'autant plus imprévisibles qu'ils naissent de la plainte elle-même, dès qu'un instant d'humilité parvient à fissurer l'angoisse.

 

            Job alors reconnaît qu'Éloah est bien le seul ami devant qui l'on puisse pleurer sans honte (16,20), et il proclame sa certitude que ses cris seront entendus : " Maintenant encore, c'est dans les cieux qu'est mon témoin, et celui qui dépose en ma faveur est là-haut " (16,19). Non seulement Éloah va arbitrer lui-même le différend qui l'oppose à Job, mais acceptera de se porter garant pour lui : «  ...dépose donc une caution pour moi près de Toi-même. »(17,3). Job a compris que la difficulté du dialogue tient avant tout à l'absence d'une médiation : « Il n'y a pas entre nous d'arbitre qui place sa main sur nous deux » (9,33): et il pressent que Dieu lui-même se fera le médiateur de la rencontre et qu'il prendra sur lui tout le contentieux. Une fois née cette intuition, l'espérance redevient possible ; Dieu interviendra pour Job, de son vivant, afin de le justifier : « Moi, je sais que mon défenseur est vivant, et que, le dernier sur la terre il se lèvera ; et si l'on arrache ma peau de ma chair, même après cela je verrai Éloah » (19, 25 s). Job ne sait toujours pas ce que la mort fera de lui, mais une seule chose lui importe, c'est que la vie de l'homme est d'avance enclose dans la vie de Dieu.

 

²             Ainsi, de plainte en plainte, l'image de Dieu se décante dans le cœur du juste souffrant. Mais, pour que Job rejoigne totalement l'intention Dieu, il faut attendre la théophanie dans l'orage et le discours de Yahweh (38,1 - 42,6). D'entrée de jeu, Dieu questionne à son tour : " Qui est celui qui obscurcit le Plan par des mots dépourvus de science ? Ceins donc tes reins comme un homme : je vais te questionner, et tu vas m'instruire " (38,2). Aussitôt, semblant ignorer la détresse de Job, Yahweh le convie à une longue promenade dans le jardin du monde. Partout il lui montre 1es signes de sa puissance, de sa fantaisie créatrice, de sa tendresse pour 1es animaux. Et les questions se succèdent, nettes, mais calmes et tempérées par une ironie toute paternelle : « Où étais-tu quand je fondai la terre As-tu jamais commandé au matin ? Noueras-tu les liens des Pléiades Qui prépare au corbeau sa provision ? Comptes-tu les mois pour les antilopes et sais-tu l'époque où elles mettent bas ? ». Aucune sévérité : simplement le sérieux des choses et de la vie. Car Yahweh estime que le cosmos a son mot à dire quand l'homme s'interroge sur son destin.

 

            Et voici que cette longue parole de Yahweh, en prise directe sur le réel, réussit à diluer l'angoisse de Job. Peu à peu, le témoin de Dieu retrouve ses points de repère par rapport au cosmos et par rapport à Dieu. Yahweh l'a conduit jusqu'à ses limites, pour qu'il cesse de s'y heurter et se réconcilie avec elles. Job enfin comprend que toute l'œuvre de Dieu est force et tendresse, que son amour pour la vie garantit son projet de salut, et que l'homme ne saurait être dans l'univers l'unique mal-aimé.

 

²  La liberté spirituelle ne pouvait être retrouvée sans cette purification intense de l'image de Dieu ; mais désormais Job s'achemine vers la paix, au prix d'un quadruple dépassement.

           

            Tout d'abord, il renonce à culpabiliser Dieu. Longtemps il a fait le procès d'Éloah, en contestant tour à tour sa bonté, sa sainteté, et l'usage qu'il fait de sa puissance ; et cela n'a débouché que sur l'absurde. Job reprochait à Dieu de vouloir à tout prix un coupable et de lui imputer des fautes imaginaires comme pour justifier sa violence. Or, dans le même temps, Job cherchait à rejeter la faute sur Dieu, à situer la faute en Dieu, réclamant lui aussi un coupable pour se rendre raison du malheur. Mais si Dieu n'est plus saint, il n'est plus désirable, et Job sentait obscurément qu'en défigurant Dieu, il ruinait sa propre raison de vivre.

           

            Job ensuite renonce à introduire en Dieu la dualité ou la contradiction. Pourtant, beaucoup de ses plaintes ont fait jouer ce ressort dialectique : opposer Dieu à Dieu, le Dieu d'autrefois au Dieu de maintenant, 1e Dieu créateur au Dieu cruel, Dieu l'ami au Dieu guerrier, le Dieu de pardon au Dieu-juge. Comment peut-il mobiliser une telle puissance «  contre un fétu de paille » ? Comment le Saint peut-il « s'asseoir, rayonnant, au conseil des méchants ? » Comment Dieu peut-il avoir aimé et vouloir détruire ? Comment le Dieu révélé peut-il « déraciner l'espérance » ? Paradoxalement, tout en durcissant au maximum les oppositions, Job cherchait désespérément à faire coïncider les deux visages inconciliables de Dieu, tant il est vrai que sa révolte était portée par un désir éperdu de retrouver le dialogue. Et c'est finalement ce désir qui l'emporte, parce que plus essentiel et plus consonant à la liberté du juste souffrant. Déjà, en renvoyant obstinément à Dieu, dans le miroir de sa souffrance, tant de caricatures, Job faisait une ultime tentative pour faire sortir Dieu de son mutisme ; et c'est en cela que sa véhémence allait à l'opposé du blasphème. Maintenant, Job achève son mouvement vers la vérité en cessant de forcer le mystère. Il remet à Dieu les deux images qu'il a de lui et laisse à Dieu le soin d'en faire son unique Visage.

           

            Dans la logique même de cet assentiment, la libération de Job suppose le dépassement de toutes les images, sécurisantes ou négatives, qu'il s'est forgées de Dieu au temps de son bonheur comme durant son épreuve. Parce qu'il est et se veut croyant, Job est amené à choisir entre ses fantasmes et la parole de Dieu, entre ce que l'angoisse lui fait voir et ce que Dieu lui a fait entendre. Le vrai visage de Dieu ne se dessine qu'en traits de paroles, et Dieu seul peut l'imprimer sur le cœur de l'homme. Le salut, pour Job révolté, c'est d'accueillir l'initiative de Dieu ; et la grandeur de a foi, c'est d'avoir cru que Dieu, s'il peut toujours se cacher, ne peut toujours se taire.

           

            Enfin, plus radicalement encore, Job accepte désormais de dépasser toute question :

                        "Je sais que tu peux tout

                        et qu'aucune idée n'est irréalisable pour toi.

                        Ainsi donc j'ai parlé, sans les comprendre,

                        de merveilles hors de ma portée et que je ne savais pas.

                        Par ouï-dire j'avais entendu parler de toi,

                        mais à présent, mon œil  t'a vu ;

                        c'est pourquoi je me rétracte et me repens sur la poussière et la cendre » (42,2s - 3s).

            Job, après l'orage de ses questions, a su entendre celles de Dieu;Son ultime réponse, tout aussi grande que celles du Prologue, mais lestée maintenant de tout le poids d'un vrai drame humain, débouche elle aussi sur le silence. Et ce silence est un acquiescement définitif au mystère d'un Dieu libre. Job maintenant sait qu'il ne sait pas ; il reconnaît que Dieu peut tout et qu'il n'a en réserve que des merveilles. " Je verrai Éloah ", s'écriait Job au plus fort de son épreuve. Maintenant il l'a vu, au-delà de toute image ; et il a compris que l'on ne peut juger du cœur de Dieu à partir des alternances du cœur de l'homme ou des impasses de son destin.

 

3.         GUÉRIR OU NE PAS GUÉRIR

 

            L'itinéraire nocturne de Job l'a donc conduit à une profonde métamorphose. Il la sentait nécessaire, sans parvenir à comprendre d'où elle viendrait ni ce qui en lui-même appelait une guérison.

 

²  Guérir de ses plaies, de sa maigreur, de sa gangrène, jamais Job n'en parle ; et pourtant, il revient souvent sur ses souffrances et sur les signes de mort qu'il perçoit dans sa chair. Mais la guérison physique, à ses yeux, sera la conséquence d'un salut plus fondamental de tout l'être, et l'enjeu est ailleurs : le dos au vide, «  sa chair entre les dents » (13,14), Job réclame seulement une rencontre avec Dieu qui lui rende sa raison de vivre et le justifie d'avoir espéré.

            Mais pour que le dialogue redevienne possible, qui doit changer, Dieu ou lui ? Ses amis lui soufflent : « Convertis-toi ! » ; Job, lui, n'a souvenir d'aucune faute ; et d'ailleurs, souffrir à ce point, n'est-ce pas une manière d'être innocent ? Il refuse l'équation traditionnelle de l'épreuve et du châtiment, défendue par ses amis ; et cependant, de ce postulat monstrueux il ne parvient pas à se libérer lui-même, puisque, instinctivement, il revient à des schèmes de culpabilité. Quelqu'un a trahi : « si ce n'est Dieu, qui est-ce, alors ? » (9,24).

 

            Quand Job s'éloigne un moment de cette recherche obsédante d'un coupable, il s'arrête à des thèmes de fatalisme, insiste sur la disproportion entre l'homme et Dieu, sur la collusion entre le droit et la force, sur la distance qui rend vains tous les cris. Mais sur ces marges la question centrale s'enlise, et l'angoisse redouble de s'éloigner de son objet.

 

²  Job vit son épreuve avant tout comme une question sur Dieu ; et c'est à Dieu seul qu'il veut la poser. Oui ou non, l'homme souffrant peut-il affirmer encore la justice salvifique de Dieu, la permanence active de son dessein d'amour ? Si oui, Job peut mourir : il mourra réconcilié.

 

            La réponse ne pourrait venir que d'une rencontre avec Éloah ; mais trop d'obstacles se liguent pour la rendre impossible. Non seulement l'abandon des familiers de Job, le mensonge des visiteurs, et le trouble de son esprit qui « boit le venin des flèches de Shadday », mais surtout les schèmes torturants qui habitent son imagination et qui faussent au départ ses perceptions spirituelles. Même le cosmos régresse jusqu'au temps des luttes mythiques et devient une arme aux mains de Dieu : « Tu m'emportes sur le vent, tu me fais chevaucher, et tu me liquéfies dans le fracas de l'orage ! Je sais que tu m'emmènes à la mort, au rendez-vous de tout vivant » (30, 20 s).

 

²  En dépit de toutes ces contraintes et toutes ces pesanteurs, Job progresse sur la voie d'une nouvelle intégrité, car, sans qu'il le sache ni le sente, plusieurs facteurs déjà concourent à le libérer.

 

            Il y a d'abord, puissant et discret, le temps. Les premières réponses de Job, immédiates, mais sans durée, ne pouvaient encore dessiner qu'une épure de la foi. Maintenant, quoi que Job en pense, le temps travaille pour lui, en donnant de l'épaisseur tant à l'épreuve qu'à la prise de conscience. Il permet à Job de mesurer l'enjeu de son drame, de démasquer l'une après l'autre ses illusions, et de reconnaître les sentiers possibles et les impasses. Mais surtout, il assure le continuo de la fidélité alors même que la quête de Dieu prend la forme paradoxale d'un défi.

 

            Un autre élément, étroitement lié au temps, travaille à la guérison de Job : c'est la possibilité pour lui de réaliser devant Dieu une anamnèse(4) croyante de toute sa vie. Il est essentiel pour Job de pouvoir dire à Éloah ce qui fait son scandale, mais aussi de pouvoir évoquer les années heureuses où le bonheur venait en contrepoint de la foi. Bien qu'apparemment démenti par Dieu, ce passé d'amitié a été le réel, et il continue d'habiter le réel de la souffrance (chapitre 29). Certes, par effet de contraste, il durcit encore les ombres du présent ; mais il demeure comme un point d'ancrage et de référence, et par là relativise nécessairement le vécu actuel. Tout le visage de Dieu ne tient pas dans le seul miroir de la désespérance ; et si Job s'obstine à réclamer la reprise du dialogue, c'est bien parce que, dans le tréfonds de sa foi, il ne peut se résoudre à une incohérence de Dieu. Ce qui dénoue son angoisse, c'est que sa souffrance puisse devenir parole ; mais Job ne trouverait plus de mots s'il ne pouvait compter sur la parole de Dieu.

 

            A vrai dire, et là ressurgit le paradoxe partout latent dans le destin de Job, même le silence de Dieu joue un rôle moteur pour son espérance. De même que l'amour invisible de Dieu donne le temps à Job, son silence lui ouvre un espace. Espace pour le refus ou pour l'assentiment, espace pour la fuite ou pour la quête, mais de toute façon espace de liberté. Ce qui est folie de Dieu est plus sage que l'homme, et ce que Job est tenté de prendre pour du cynisme constitue de la part de Dieu la plus saine et la plus audacieuse des pédagogies. Dieu feint de se retirer, mais c'est afin que Job puisse marcher vers lui ; Dieu choisit de paraître lointain, mais c'est pour que Job puisse refaire à longueur de vie les premiers pas de l'espérance.

 

²  Et de fait, Job, à son insu, s'est rapproché de Yahweh ; mais il lui manquait encore la force de traverser définitivement le scandale et de dire à Dieu un « oui » inconditionnel. C'est pourquoi Dieu vient au-devant de son serviteur. Alors, conforté dans sa liberté d'homme, puisque Dieu le pose devant lui en interlocuteur, Job accepte d'entrer par la foi dans la logique de l'amour créateur : si Dieu se montre à ce point tendre pour les biches, s'il entend le cri des petits du corbeaux, à plus forte raison ne " cache-t-il en son coeur " pour l'homme que des pensées de paix.

 

            Mais pour assentir ainsi au mystère de Dieu dans sa vie, Job doit passer par une kénose (5) de sa propre sagesse et cesser de voir en l'homme la norme ultime du monde et de l'histoire. En renonçant à cette démesure secrète, plus pécheresse qu'aucun péché, et dont il vient de prendre conscience dans la lumière de la théophanie, Job commence à rejoindre sa vérité tout entière, et dans l'acte même de sa guérison, il découvre ce dont il devait guérir. En perdant, il se trouve selon Dieu.

 

            Pour Job, la vie va reprendre, comblée si Dieu le veut ainsi. Mais même si Dieu de nouveau décide de se taire, son silence désormais aura changé de signe. Certes, il faudra attendre le Christ, Gethsémani, la Croix, et la lumière de Pâques, pour que les croyants entrevoient quel pari merveilleux Dieu fait sur l'homme depuis toujours. Mais cinq siècles déjà avant cette révélation définitive, Job, ou l'homme de Dieu qui se cache derrière lui, a su pressentir l'un des plus grands paradoxes du salut. Il a compris que la blessure ouverte en nous par le silence de Dieu n'est autre que l'espérance ; et de cette blessure-là, il a accepté de ne pas guérir.

 

 

(1) Les chiffres entre parenthèses et en italiques renvoient aux chapitres et versets du Livre de Job.

(2) Paradigme ; exemple, modèle.

(3) Duite : longueur d'un fil de la trame, d'une lisière à l'autre. dans une pièce de toile.

(4) Anamnèse: remémoration.

(5) Kénose : abaissement, dépouillement, anéantissement.

 

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