La femme aux sept maris

                                                                                                                                  Lc 20,27-38

      

  

Cet épisode de l'Évangile se situe vers la fin de la vie de Jésus. De tous côtés on essaie de le prendre au piège de ses propres paroles, et tous ses adversaires se liguent contre lui:

- les pharisiens, maîtres à penser des classes moyennes,

- les politiciens partisans du roi Hérode,

- les sadducéens dont nous parle le texte d'aujourd'hui.

 

² Qui étaient-ils, ces sadducéens? C'étaient les descendants d'une très vieille famille sacerdotale, celle de Sadoq. Ils appartenaient à la noblesse de Jérusalem et avaient beaucoup d'accointances avec les milieux de la haute finance. Politiquement, ils se posaient en ennemis des pharisiens, très implantés dans les villes et les bourgades. Ils revendiquaient la plus haute charge religieuse de la nation, celle de grand prêtre, qui comportait un pouvoir politique. Par exemple le sadducéen Caïphe, qui condamnera Jésus, était à la fois grand prêtre et chef de l'état, sous la tutelle de l'occupant romain. Du point de vue de la foi, ils étaient plutôt attachés au passé: ils s'en tenaient aux cinq premiers livres de la Bible et ne reconnaissaient pas les traditions orales, plus récentes, des rabbins. Au temps de Jésus ils avaient perdu beaucoup de leur influence sur le peuple, mais on connaissait quand même leurs idées, en particulier leurs querelles avec les pharisiens à propos de la résurrection des morts.

 

² L'idée de la résurrection des morts, il faut le souligner, était, à l'époque, relativement récente, puisqu'elle n'était apparue clairement, pour la première fois, qu'au deuxième siècle avant le Christ, dans le livre de Daniel et le livre des Martyrs d'Israël (Dn 12,1-3;  2 Ma 7,9-11.23.29).

Les pharisiens admettaient la résurrection corporelle; les sadducéens y étaient farouchement opposés, et c'est pourquoi ils arrivent auprès de Jésus avec une histoire montée de toutes pièces. Ils voudraient démontrer à la foule que l'idée de la résurrection est impensable, et par là ils espèrent discréditer l'enseignement de Jésus.

Pour imaginer le cas limite de la femme qui a eu sept maris, dont six beaux-frères, ils s'appuient sur un texte de la Torah: "Quand des frères habitent ensemble et que l'un d'eux vient à mourir sans avoir de fils, la femme du mort ne peut appartenir au-dehors à un homme étranger [à la famille]. Son beau-frère la prendra pour femme, et le premier-né qu'elle enfantera perpétuera le nom du frère qui est mort. Ainsi son nom ne sera pas effacé d'Israël" (Dt 22,5-6).

Cette loi, très ancienne, supposait une organisation patriarcale de la famille, où les foyers vivaient encore très proches les uns des autres. Elle voulait éviter à la fois que le nom du défunt ne s'éteigne et que ses terres ou ses biens ne passent à un autre clan.

L'exemple, bien sûr, est totalement inventé, pour poser le problème de la résurrection d'une manière embarrassante: "À la résurrection, de qui cette femme sera-t-elle l'épouse? La Loi ne peut aboutir à des situations aussi absurdes; donc la résurrection n'existe pas!"

 

² Jésus n'entre pas dans le jeu de ses ennemis, mais il répond successivement sur deux points:

 

Tout d'abord il rappelle le comment de la résurrection.

Jésus, qui, dans un autre épisode, a magnifié le mariage en le situant dans l'axe du dessein de Dieu, souligne ici qu'il est lié au temps des hommes et aux besoins affectifs de la vie terrestre.

Par ailleurs, selon Jésus, lorsque nous ressusciterons, nous ne deviendrons pas des anges, mais "comme" des anges. Nous aurons un corps de gloire, mais nos désirs ne seront plus les mêmes. Ce qui comptera dans la vie future, ce sera d'être fils et filles de Dieu. Certes, les époux de la terre se retrouveront, mais pour vivre en plénitude ce qu'ils auront cherché à deux sur la terre: l'amour de Dieu. La vie de Dieu sera tellement fascinante et le rayonnement de sa joie tellement intense que les époux, dans la gloire, n'auront de regard que pour Lui et de bonheur qu'en Lui. De même qu'ici-bas la prière inspirée par l'Esprit est au-delà de tous les mots et les contient tous, de même la communion des élus avec Dieu sera au-delà de toutes les amitiés et les contiendra toutes. Et ce que Jésus révèle de la vie future vaudra pour toute l'affectivité humaine: tout amour, fraternel ou filial, parental ou conjugal, qui en ce monde aura reflété la tendresse de Dieu, sera repris, transcendé et accompli dans le face à face avec le Dieu de la joie.

 

 Puis Jésus réaffirme solennellement la certitude de la résurrection; et il va droit à l'essentiel.

Nous ressusciterons parce que la puissance de Dieu nous ressuscitera. Les sadducéens sont dans l'erreur et posent mal la question parce qu'ils ont mal lu l'Écriture. Elle atteste, en effet, cette puissance du Dieu qui crée et qui sauve. "Dieu n'est pas un Dieu de morts, mais de vivants". Si donc, lors de l'épisode du Buisson ardent, Dieu déclare à Moïse: "Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob", c'est que ces hommes, bien que morts, sont gardés en vie et en dialogue avec Lui, prêts pour la résurrection.

De plus quand Dieu nous ressuscitera, il ne nous rendra pas la même vie, précaire et limitée, qu'aupara-vant, mais une vie entièrement nouvelle, qui sera une participation à la vie du Christ ressuscité, et donc une communion totale et définitive avec le Dieu vivant.

 

² Ainsi, en enseignant que le corps a sa noblesse et qu'il vibrera à la gloire des ressuscités, Jésus prend le contre-pied de ce qu'affirmaient certains penseurs grecs, pour qui le corps humain n'était qu'une enveloppe méprisable. En même temps Jésus réfute vigoureusement le scepticisme des sadducéens, qui croyaient l'enfermer dans une question insoluble. En effet, contrairement à ce qu'ils prétendent, l'Écriture elle-même nous amène à croire à la résurrection des corps. Enfin, dans son évocation de la vie future, Jésus se démarque aussi des pharisiens, dont certains se représentaient la vie des ressuscités comme une continuation de la vie terrestre, avec les joies du mariage et de l'enfantement.

La question des sadducéens, loin de désarçonner Jésus, lui a donc permis de jeter une lumière nouvelle sur la mort et la vie. Pour Jésus, la vie future de l'homme est d'avance enclose dans la vie de Dieu, et c'est parce que Dieu est vivant que nous vivrons avec lui. Dès lors, pour notre foi la résurrection est certaine, même si ses modalités sont encore entourées de mystère. Nous savons que tout l'homme vivra de la vie nouvelle inaugurée par la victoire du Premier-né, et quand des interrogations montent en nous touchant l'au-delà, notre seul recours est de regarder le Christ qui est venu et d'attendre le Christ qui viendra et qui vient; notre seul réflexe doit être d'écouter de nouveau la parole de Jésus à Marthe:

                        

                         "Je suis la résurrection. Qui croit en moi, fût-il mort, vivra;

                           et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais.

                           Crois-tu cela?" (Jn 11,26-26)

 

 

[ Page d'accueil ] - [ Textes de Luc ]