Jésus pleure sur sa ville

                                                                             Lc 19,41-44

 

   

Il est rare de voir un homme pleurer, surtout en public. Il faut vraiment, pour cela, qu'il soit sous le coup d'un chagrin ou d'une joie immenses. Or les deux à la fois submergent Jésus à cet instant précis:

- il perçoit, intensément, l'enthousiasme des disciples qui l'acclament dans la descente du Mont des Oliviers: "Béni soit celui qui vient!"

- et en même temps il voit devant lui Jérusalem, splendide, puissante, mais raidie dans ses remparts et dans son refus, Jérusalem qui ne reconnaît pas l'Envoyé de Dieu.

 

² Et Jésus pleure sur sa ville. Mais il n'y a aucune sensiblerie dans ces pleurs de Jésus. Certes il est fier de sa ville et de tout ce qu'elle symbolise pour l'espérance d'Israël; mais ce qui lui arrache des larmes, c'est le contraste trop violent entre l'offre de Dieu et la réponse de Jérusalem.

Peu de temps avant la première ruine de Jérusalem et le premier exil, Jérémie, lui aussi rejeté par les siens, a pleuré sur leur aveuglement:

          "Si vous n'écoutez pas, en secret va pleurer mon âme, à cause de votre orgueil.

           Pleurant, pleurant, mon œil laissera couler des pleurs,

           car le troupeau du Seigneur part en captivité" (Jr 13,17).

Ces larmes, tout en exprimant le chagrin personnel de Jérémie, voulaient provoquer, comme par mimétisme, la contrition du peuple, un peu à la manière des pleurs rituels dans les liturgies pénitentielles. Jérémie pleurait pour que son peuple apprît à pleurer.

Les larmes de Jésus, elles aussi, prennent leur sens à la fois comme une prière personnelle et comme une prédication prophétique. Jésus pleure ce que Jérusalem devait pleurer: l'occasion perdue de rencontrer son Dieu:

         "Si toi aussi tu avais compris, en ce jour, ce qui mène à la paix!"

 

² Or la paix biblique n'est pas seulement la concorde, la sécurité matérielle ou l'absence d'ennuis; elle englobe toujours un achèvement et une plénitude qui ne peuvent être reçus que dans l'harmonie avec Dieu. C'est pourquoi les prophètes la présentaient comme l'un des biens liés aux jours du Messie.

Jésus Messie est venu avec son message de paix, avec ses mains tendues pour la guérison, et sa propre ville n'a pas reconnu en lui la paix de Dieu offerte en visage d'homme. Cela a été "caché à ses yeux", parce qu'elle a détourné son regard de ce que Dieu lui donnait à voir; et elle a manqué le moment favorable qu'elle espérait depuis des siècles: "Tu n'as pas reconnu le moment où tu as été visitée".

 

² C'est le drame que vivent parfois, à leur niveau, nos communautés de consacrés, et qui alimente secrètement tant de rancœurs, tant de détresses, tant de sentiments d'échec collectif; mais chacun de nous, à certaines heures, peut être envahi par la même perception douloureuse des occasions perdues et du gâchis installé. À ces moments d'incertitude et d'interrogations, les images employées par Jésus pour décrire la détresse de sa ville trouvent une étrange résonance dans notre paysage intérieur: encerclement, paralysie, écrasement, démolition, dispersion. À la limite, il ne resterait pas pierre sur pierre de ce que nous avions voulu bâtir à la louange du Seigneur.

 

C'est le moment alors de nous souvenir que pour Jésus comme pour les prophètes les paroles de jugement ne sont que l'envers d'une promesse. Tout peut servir, "tout doit servir au bien de ceux que Dieu aime" (Rm 8,28), et la déconstruction dont nous faisons l'expérience en nous-mêmes et dans nos communautés peut être le point de départ d'une construction nouvelle.

De nos ruines un temple nouveau peut surgir qui ne sera plus fait de mains d'hommes ou de mains de femmes, et qui ne sera plus l'appui de notre fierté ou de notre besoin de sécurité. Un temple fait de pierres enfin vivantes, un temple auquel l'Esprit Saint lui-même donnera élan et cohésion, un temple fraternel pour les visites du Seigneur.

 

 

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