"Même ce qu'il a lui sera enlevé"

                                                                                                                                        Lc 19,11-28

 

 

²  Comment comprendre cette parole étrange du roi à propos du serviteur négligent, que nous lisons vers la fin de la parabole: "Celui qui a recevra encore; celui qui n'a rien se fera enlever même ce qu'il a!"

 

Nous avons en mémoire l'adage populaire, passablement désabusé et cynique: "On ne prête qu'aux riches!". Autrement dit: ceux qui ont de la chance en auront toujours plus! Au départ, c'est l'inégalité; à l'arrivée, des injustices encore plus criantes!

Et nous pensons: "Comment Jésus peut-il cautionner un tel raisonnement?"

En réalité, quand il s'agit de l'œuvre de Dieu à réaliser et des moyens d'action qu'il confie aux hommes, les choses se présentent tout différemment.

 

Au point de départ, tout est don de Dieu: ce que chacun reçoit, il n'en est que dépositaire, au compte de Dieu. À l'arrivée, tout est don de Dieu, largesse de Dieu. La récompense est sans mesure, disproportionnée avec les services rendus: une ville pour une pièce d'or! Mais la récompense n'enrichit pas l'homme pour une possession égoïste: il reçoit, comme merci de Dieu, de nouvelles responsabilités, une participation plus active encore à l'œuvre du salut.

Celui qui a reçoit encore; celui qui a fait fructifier les dons de Dieu en reçoit d'autres, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

 

"Et l'autre?", direz-vous. Pourquoi le roi lui retire-t-il sa pièce d'or?

À vrai dire, le roi ne lui retire rien du tout. C'est l'homme qui lui restitue sa pièce, intacte, sans avoir rien fait pour la faire valoir: "Voilà ta pièce!" Il n'a pas décuplé, il n'a pas quintuplé le dépôt; il n'a même pas cherché à le placer en banque. Il a rendu stérile de don du roi; et le roi, simplement, tire la conclusion: "Cet homme n'a pas voulu de ma pièce; il a pris mon cadeau comme un fardeau.

Qu'il reprenne sa liberté, s'il ne veut pas la mettre à mon service!"

 

² Certaines paroles du Christ dans l'Évangile nous restent, comme on dit, en travers de la gorge, parce qu'elles semblent contredire l'insistance constante de Jésus sur la miséricorde du Père ou son propre désir de sauver tous les hommes. En s'adressant à la foule ou aux disciples, Jésus, à certains moments, paraît reprendre à son compte les roueries d'un employé, le cynisme d'un employeur, ou même les remarques désabusées de la sagesse populaire.

De telles paroles du Christ nous contraignent à mesurer et accepter la distance culturelle qui nous sépare des usages et du langage de la Galilée et de la Judée du Ier siècle. Certaines formules que Jésus reprend hérissaient déjà ses contemporains, et visiblement Jésus veut susciter en eux ces réactions indignées. Cela faisait partie de la rhétorique populaire de son temps, tout comme les paraboles s'accommodaient fort bien d'une pointe d'invraisemblance ou d'exagération.

Mais il faut bien noter la surenchère que Jésus fait jouer à chaque fois. Telle phrase surprenante ou révoltante que les gens se répètent machinalement pour souligner le non-sens ou l'injustice des choses humaines, devient, une fois transposée dans la perspective du Royaume, une consigne positive et dynamique. Souvent, en piquant ainsi l'attention de ses disciples, Jésus veut faire passer un message, qui concerne l'importance des grands enjeux de la vie, le sérieux des choix de l'homme et l'urgence de la conversion; mais ces exigences mêmes sont l'expression de son amour, et c'est cette pédagogie que nous avons tant de mal à  rejoindre.

Instinctivement nous opposons la miséricorde et l'effort demandé, l'Alliance et la Loi, la volonté de salut et le rappel du chemin de droiture; mais dans le cœur de Dieu tout cela ne fait qu'un.

C'est ce que Jésus nous redit, à l'aide de ses paradoxes, comme les prédicateurs de son temps.

 

 

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